‹ Considérations sur l'esprit et les moeursChapitre 32 sur 67 · DE L'AVARICE · texte numérisé non relu

DE L'AVARICE

L'âge et le caractère établissent les différences qui existent dans le genre d'amour que Ton a pour les richesses. Le goût des plaisirs, le penchant à la volupté doivent produire l'avidité, mais non pas l'attachement à l'argent; le désir de satisfaire ses passions, et non l'ardeur de le conserver. Dans les caractères foibles et pusillanimes, l'inquiétude de l'avenir est le sentiment qui domine : on est moins affecté d'une jouissance que de la terreur des besoins : de cette situation de l'âme naît l'avarice.

La jeunesse est l'âge des goûts vifs, des désirs tumultueux, des passions ardentes,

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et c'est l'époque de la vie, où l'avarice exerce le moins son empire. Les désirs des jouissances sont trop vifs dans la jeunesse pour qu'elle se contente du signe qui les représente : ce seroit ressembler à ces politiques aveugles qui font consister dans la possession des métaux, la prospérité des nations.

Le vieillard est subjugué par la crainte. Délaissé, isolé, il sent que son existence pèse aux autres, et que ses héritiers en comptent les instans. Sa vie ne peut plus offrir de scènes qui intéressent. C'est alors qu'il s'attriste dans la contemplation de son néant. Effrayé de sa foiblesse, irrité de l'oubli, il cherche un soutien dans l'abandon général, et sa fortune lui offre une ressource assurée. Son bonheur lui paroît dépendre entièrement de sa conservation, de son accroissement. La triste expérience a fait connoître au vieillard le néant de l'amitié, l'a convaincu que l'intérêt seul gouverne les hommes, qu'on ne peut se les attacher que

par ce lien indissoluble. Il est insensible aux privations qu'il s'impose ; il sait que la possession seule des richesses suffit pour échapper au mépris inséparable de la pauvreté. Comme la crainte, enfant de la foiblesse, ravage sans cesse son imagination, il faut que la présence de son unique soutien le rassure sans cesse, que sa fortune soit sous ses yeux, qu'elle soit portative, qu'elle puisse être en tous lieux sa compagne fidelle. Cette possession seule peut le rassurer, et c'est avec délices qu'il contemple sa fortune rassemblée sous ses yeux. Dans elle, il voit l'indépendance ou la domination, des moyens de corrompre les femmes qui remplacent les moyens de leur plaire, le soulagement de ses maux, l'instrument de ses vengeances contre l'ingratitude, enfin, un attrait puissant offert aux soins et aux ménagemens. Ces détails prouvent que c'est de la foiblesse, de la destruction des facultés, que naît cet amour déréglé des richesses, qui se contente de leur contemplation et redoute leur jouissance.

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