DE LA SUPERIORITE DES ANCIENS SUR LES MODERNES
La question de la supériorité des anciens sur les modernes, a excité à la fin du siècle dernier, et au commencement de celui-ci, une grande fermentation dans les esprits; mais dans les écrits publiés à ce sujet, il me semble qu'on n'a pas envisagé Tobjet sous son vrai point de vue. La véritable manière de traiter la question étoit :
D'examiner attentivement le méchanisme de la langue grecque et de la romaine; de considérer s'il étoit plus favorable à la poésie, à l'éloquence, si ces langues offraient plus de variété dans les expressions, si elles avoient plus d'harmonie et des tours plus vifs, que les langues modernes.
De comparer les auteurs anciens aux modernes, et la difficulté des genres où se sont exercés leurs esprits.
De déterminer l'influence du gouvernement et celle du climat.
De comparer les grands hommes de tout genre.
En suivant cette méthode avec impartialité, on auroit pu obtenir un résultat certain. On a envisagé quelques-unes de ces parties, mais sans ordre, et sans les méditer profondément.
Ce ne sont pas seulement les auteurs anciens qu'il faudroit comparer : c'est le peuple Grec et Romain qu'il faut opposer aux peuples modernes. L'âme du peuple en Grèce et à Rome étoit susceptible des plus vives, des plus rapides impressions. Son goût étoit sans cesse exercé par le spectacle des chefs-d'œuvres de l'art dans tous les genres. La multitude étoit passionnée, et toujours agitée de quelque intérêt. L'habitude de voir rechercher son suffrage, lui
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inspiroit un noble orgueil. Le dernier des citoyens tués à la guerre étoit honoré de funérailles publiques ; on jettoit des parfums sur son bûcher, et les plus illustres personnages prononçoient son oraison funèbre, célébroient ses vertus et son courage.
Au lieu d'un peuple délicat, sensible, fier de sa puissance, nous n'avons qu'une populace ignorante et grossière, et beaucoup de gens supérieurs par leur état ou leurs richesses, ne méritent pas d'être distingués de la populace, par le savoir et le goût. Il n'y avoit chez les anciens aucun intervalle entre un artiste célèbre et les personnes les plus éminentes. Tout ce qui excitoit des émotions dans Tâme, avoit des droits puissans sur des hommes sensibles, délicats, passionnés. La jeunesse s'empressoit d'entendre les philosophes, et leur séduction étoit aussi forte sur des esprits qui avoient mille besoins, que celle des Phryné et des Lays.
Tacite ne pouvoit s'élever à la hauteur qui caractérise ses pensées, que dans un siècle où se conservoit encore le souvenir des défenseurs d'une république mourante, où l'effervescence donnée à tous les esprits, par un long exercice de la liberté, s'étoit impétueusement portée vers les crimes et les excès de l'autorité. Des âmes habituées à des sentimens extrêmes, pouvoient seules outrer les vices, comme on avoit si j'ose le dire, outré les vertus.
Je crois qu'on peut trouver la cause de la supériorité des Anciens dans leur organisation, dans le climat. L'air est plus pur en Grèce, plus léger, la vue porte plus loin dans cette contrée que dans nos climats. L'organisation des Grecs étoit plus fine, leur imagination plus vive, leur âme plus sensible aux diverses impressions. Ils avoient par conséquent un sentiment du beau plus juste, plus rapide. Cette influence du cUmat étoit connue anciennement, et l'air épais de la Béotie étoit remarqué, et opposé à l'air vif et pur de l'Attique.
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Telle étoit leur supériorité dans presque tous les genres, que Rubens a pensé que les exercices fréquens donnoient à leur corps une plus parfaite conformation, qui présentoit aux artistes de plus beaux modèles, et faisoit valoir leurs ouvrages. Ils avoient des plaisirs plus vifs que nous, plus de sensations, parce qu'ils avoient plus de sensibilité. Il semble que les beaux jours de la Grèce offrent le spectacle de la jeunesse du monde, du printems de la vie, où tout est émotion, tout est plaisir. Quand le sang est glacé par l'âge, on a peine à concevoir les émotions, la fougue, les plaisirs de la jeunesse ; tel est peut-être l'état des modernes. A peine pouvons-nous imaginer la sensibilité extrême des anciens pour les arts, et les sensations qu'ils éprouvoient, qu'ils avoient su en quelque sorte se créer.
Il n'est pas jusqu'à l'esclavage qui ne fût une source de talens. On instruisoit les esclaves dans la philosophie et les arts. Des maîtres humains les regardoient comme les
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enfans de la maison^ et ils recueilloient le fruit de Téducation qu'ils leur donnoient. D'autres en faisoient un objet de spéculation, et vendoient un prix considérable, ceux qui avoient des talens distingués (i).
Il faut encore ajouter en faveur des anciens qu'ils ont plus promptement atteint le terme des talens. Il nous a fallus dix-sept siècles, malgré les chefs-d'oeuvres qu'ils nous ont laissés, pour former notre langue et nous traîner sur leurs traces. Ils ont fait le chemin en six ou sept cents ans, à partir des tems fabuleux et de la fondation de Rome. Le premier élan des anciens fut très rapide. Homère fleurissoit dans les premiers tems de la Grèce, et l'époque de la fondation de la république d'Athènes est celle où vivoient les sept sages. Les Gaulois étoient aussi avancés dans la civilisation, du tems des premiers Rois de Rome, que les Romains,
(i) On voit dans une oraison de Cicéron qu'un esclave fut estimé plus de 60.000 livres de notre monnoie.
et ce n*est qu^après vingt siècles, qu'ils se sont élevés à peu près à leur niveau dans quelques genres. D'où peut venir une telle inégalité, sinon de la différence des institutions et du climat ?
Les gouvernemens des diverses contrées de la Grèce furent institués par des hommes éclairés. Nos gouvernemens modernes ont presque tous, au contraire, des fondateurs barbares. Il y avoit chez les anciens un plus grand nombre de gens éloquents, instruits, comme de nos jours, nous voyons à Genève un plus grand nombre de gens éclairés, que dans des villes six fois plus considérables.
Les gens aimables plus animés, plus sensibles, enrichis de connoissances dans tous les arts, dévoient être fort supérieurs aux agréables de nos jours : il faut convenir aussi que les fats anciens dévoient aussi l'emporter sur les nôtres, quelque porté que l'on soit à rendre justice aux modernes à cet égard. La plupart des jeunes gens de nos
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jours ressemblent à ces vins trop verts dans les premières années, et plats dans leur vieillesse. Il en est qui séduisent par quelques agrémens : mais avons-nous l'idée d'un Alcibiade, en qui éclatent les plus brillans avantages de la nature, gouvernant le peuple d'Athènes séduit par ses grâces et son esprit, faisant résoudre la guerre par son éloquence, et choisi par ses talens pour la conduire, déterminant la paix et présidant aux traités, se conciliant l'affection de Socrate et de Périclés, et régnant sur les femmes par les charmes de l'esprit et de la figure ?
Ce qui assure particulièrement la prééminence aux anciens, c'est que les grands hommes n'étoient pas bornés aux talens d'un emploi. Ils étoient à la fois généraux, politiques, orateurs, hommes de lettres. Il est, parmi les modernes de grands hommes d'état, de grands capitaines ; mais en général ils ne brillent que par un genre de talent. Il est des gens illustres dans les nations modernes à qui le goût, les talens de l'esprit.
les arts étoient aussi étrangers qu'à ce calife qui fit brûler la bibliothèque de Constantinople. Dans les tems actuels, chacun est borné à l'exercice de son emploi, et semble plein de mépris pour ce qui lui est étranger. Le juge qui a fait son droit, et qui sait les ordonnances, regarde les lettres, comme un frivole emploi de l'esprit. Le public même, perdant le souvenir des l'Hôpital, des Harlay, des Lamoignon, est porté à conclure contre le mérite et l'application du magistrat qui auroit le goût des lettres. Tout ce qui sort de l'orbite d'un emploi paroît en général une folie, une dissipation à l'étroit génie de la plupart des modernes : il semble qu'il ne puisse contenir qu'un genre. N'oublions pas qu'on a dit dans le tems que l'esprit des loix parut que ce n'était que de l'esprit sur les loix.
Je n'ai point parlé des philosophes, des physiciens, des médecins. Ces diverses parties tiennent beaucoup à l'observation et à l'expérience. Il me suffit d'avoir remarqué,
que les anciens ont été plus promptement éclairés que les modernes, qu'ils ont volé dans la carrière, où les autres se sont traînés. Ils ont été fort loin en morale et en politique. Nous avons pu à cet égard les surpasser ; mais notre supériorité ne peut être attribuée qu'au laps des tems, à la progression des lumières accumulées. L'antiquité est un génie précoce et sublime, éteint au milieu de sa carrière. On ne doit pas imputer à son désavantage ce qu'il n'a pas eu le temps de concevoir et d'exécuter : d'après la marche rapide des anciens, on doit tout présumer en leur faveur. Si une tortue parcourt dans un jour un espace, au milieu duquel le cerf aura péri, ferai-je honneur à la tortue d'avoir atteint le terme ? On doit croire, à ce qu'il me semble, que l'antiquité auroit produit plus promptement un Bacon, un Newton, un Montesquieu, un BufFon ; mais ces génies supérieurs n'en font pas moins pencher la balance en notre faveur, pour l'étendue et l'élévation du génie. Si les anciens l'emportent en talens.
et dans tout ce qui tient au sentiment, ils doivent cette prééminence au climat, à leur langue, au gouvernement. Ce n'est pas Tesprit, ce ne sont pas les talens des modernes que j'oppose aux anciens. Voltaire né en Grèce, ou à Rome, eût été encore supérieur à ce qu'il est. Le peuple, les nations anciennes en masse, étoient plus éclairés, plus sensibles. Voilà principalement ce que j'ai tâché de prouver.
J'ai fait voir ce qui élevoit, animoit les anciens ; je vais tâcher d'exposer ce qui ravale, retient les modernes. Les grands talens sont inutiles pour parvenir à une grande fortune. L'élan d'un coursier vigoureux étoit nécessaire aux courses olympiques ; la marche sûre et lente du mulet convient dans le chemin tortueux de la fortune, dans le sentier gHssantdes cours. Lorsqu'un état est affermi, lorsque son intérieur est calme et sa situation solide, une allure facile entraîne tout d'un mouvement égal ; il ne faut que maintenir et les esprits sages
suffisent. On lit dans Thucidide qu'il ne falloit pas de grands génies pour le gouvernement, et cette vérité est applicable à beaucoup de circonstances. De même que par l'invention des machines simples, la méchanique donne les moyens de se passer d'un grand nombre d'hommes, de même, par les règlemens et les formes, les gouvernemens tendent à se passer des hommes de génie. Mais aussi, pour les juger inutiles, il seroit nécessaire de s'assurer que le régime fût aussi parfait qu'il puisse être. Si l'organisation politique est vicieuse, ses vices se multiplieront, s'accroîtront par l'esprit de routine ; de tems en tems il faut ranimer la machine par l'impulsion du génie.
L'excellence du gouvernement monarchique consiste à faire tout aux moindres frais possibles, à se passer de grands hommes. C'est une mer calme et sans écueil^ où il n'est pas aussi nécessaire d'avoir des pilotes habiles, que dans une mer agitée.
C'est dans les troubles des républiques que
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croissent et se manifestent les grands hommes. Ce sont des éclairs qui brillent au au milieu des orages. Regretterons-nous les tems de la Ligue, parce qu'ils nous présentent une foule de grands hommes ? Le Balafré et TAmiral de Coligny ne peuvent exister dans un état très gouverné. L'intrépide Mole ne seroit de nos jours qu'un magistrat intègre ; il n'auroit pas déployé ses vertus et son courage. Le cardinal de Retz ne seroit qu'un intrigant, ou un débauché obscur.
Si les grands talens sont inutiles pour les grandes places, excepté dans un tems de crise, il est évident aussi que les hommes véritablement supérieurs ne désireront pas de s'y élever. Un homme éclairé voit d'un coup d'œil les choses que lui seul peut concevoir et exécuter, et s'il est obligé d'y renoncer, s'il se trouve réduit à faire ce qui est à la portée de tous, il se dégoûtera bien vite. Il pourroit encore arriver que négligeant ces petits détails, dans lesquels se complaît la
médiocrité, peu instruit de formes minutieuses, il soit jugé d'autant plus incapable que son génie sera plus élevé. De pareils hommes aimeront mieux éclairer leur siècle, qu'employer leur tems à des fonctions imposantes par leur objet, mais qui ne demandent que des facultés communes. Montesquieu a refusé, dit-on, une grande place qui lui fut offerte, comme un Athlète vigoureux dédaigne de descendre dans l'arène avec un foible adversaire. UEurope doit lui savoir gré d'avoir préféré la gloire de s'instruire, à l'éclat passager d'une place que tout autre pouvoit remplir. Quel emploi pouvoit être digne d'exercer son génie, le mettre à portée de manifester cette profondeur qui remonte aux causes les plus cachées, cette étendue qui embrasse les rapports les plus éloignés, ce talent de rendre d'une manière vive^ concise et brillante, les plus sublimes conceptions ? Il y a en général, dans les gouvernements modernes, beaucoup d'hommes d'affaires et àtjugeurs, si je puis m'exprimer ainsi, et peu d'hommes d'état ou de génies propres à être législateurs.
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Tacite a soin de dire en parlant de gens appelés aux emplois du gouvernement : // nétoit ni au-dessus fit au-dessous des affaires. Il y a des gens d'esprit, dit Swift, quon regarde communément comme incapables d'affaires, et qui sont au-dessus des affaires. Un cheval vif et généreux peut porter un bât, mais il est trop bon, pour être employé ainsi.
Rien n'a jamais Jait effet sur moi comme vrai, mais comme bien trouvé.
M. DE Meilhan
PEirtT PAR LUI-MÊME.
Il m'a paru qiCajouter ici aux réflexions de Sénac un cojnmentaire de ma façon, serait une tâche bien délicate et bien dangereuse. Je me suis borné à rapporter quelques remarques de ses prédécesseurs en morale. Ce n'est pas, je le sais, que celles de ces remarques qui se rapprochent des siennes, le fassent toujours avec une concordance bien étroite, ni que celles qui s'en éloignent s'opposent sans détour, et face à face ! Mais n'aurais-je, à mon lecteur, que fourni, par là, un prétexte de relire, avec une sorte de méthode, quelques passages de nos bons auteurs, que je m'estimerais fort payé de ma peine.
Qu'on ne voie pas néanmoins, dans les citations de ces prédécesseurs, une malice dont Sénac peut-être aurait aimé lui-même à s'égayer, si elle n'était point à son dommage l Je ne suis pas de ceux qui ne regardent, dans un écrivain, que ce qu'il doit apparemment aux autres écrivains, commue si, en vérité, il y avait, derrière son œuvre, une bibliothèque, et d'homme, point. Sans doute, il est possible que tout ce que nous sommes nous le devions aux morts, soit que nos parents, avec le jour, nous aient donné les idées retenues par eux dans les livres, comme ils nous font hériter de leurs airs et de leurs tics, soit, ce que je crois plus vraisemblable, que ces idées nous pénètrent à notre insu par les lectures et les propos de chaque jour. Ici, outre que de nos pensées sur la vie, il n'en est pas, à mon sens, qui dépassent l'esprit d'un enfant de quinze ans, il me semble que, dans leur plus