DE L'ESPRIT
Les anglais disent qu'un homme a des parties.
Cf. Voltaire : Dictionnaire philosophique : « En Angleterre, pour exprimer qu'un homme a beaucoup d'esprit, on dit qu'il a de grandes parties, great parts. D'où cette manière de parler, qui étonne aujourd'hui les Français, peut-elle venir ? d'euxmêmes. Autrefois nous nous servions de ce mot parties très communément dans ce sens-là. Clélie, Cassandre, nos autres anciens romans ne parlent que des parties de leurs héros et de leurs héroïnes, et ces parties sont leur esprit. On ne pouvait mieux s'exprimer. En effet, qui peut avoir tout ? Chacun de nous n'a que sa petite portion d'intelligence, de mémoire, de sagacité, de profondeur d'idées, d'étendue, de vivacité, de finesse. Le mot de parties est le plus convenable pour des êtres aussi faibles que l'homme. Les Français ont laissé échapper de leurs dictionnaires une expression dont les Anglais se sont saisis. Les Anglais se sont enrichis plus d'une fois à nos dépens ».
L'esprit de profondeur remonte aux causes ; celui d'étendue embrasse les rapports ; celui de finesse consiste à juger promptement des effets.
Cf. Helvétiiis. De VEsprit, discours iv, chapitre v. « Ce que j'ai dit établit une différence sensible entre les esprits pénétrants et les esprits de lumière et d'étendue : ceux-ci portent une vue rapide sur une infinité d'objets : ceux-là, au contraire, s'attachent à peu d'objets ; mais ils les creusent ; ils parcourent en profondeur l'espace que les esprits étendus parcourent en superficie «.
Vauvenargues : Introduction à la connaissance de Vesprit humain^ chap. viii : « La profondeur est le terme de la réflexion. Quiconque à l'esprit véritablement profond, doit avoir la force de fixer sa pensée fugitive ; de la retenir sous ses yeux pour en considérer le fond, et de ramener à un point une longue chaîne d'idées »; et chap. x : « Un esprit étendu considère les êtres dans leurs rapports mutuels : il saisit d'un coup d'œil tous les rameaux des choses ; il les réunit à leur source et dans un centre commun ; il les voit sous un même point de vue. »
Pascal. Différence entre Vesprit de géométrie et Vesprit de finesse : « Dans les choses de finesse, on les voit à peine (les principes), on les sent plutôt qu'on ne les voit ; on a des peines infinies à les faire sentir à ceux qui ne le sentent pas d'eux-mêmes : ce sont choses tellement délicates et si nombreuses, qu'il faut un sens bien délicat et bien net pour les sentir, et juger droit et juste selon ce sentiment, sans pouvoir les démontrer par ordre comme en géométrie, parce que l'on n'en possède pas ainsi les principes et que ce serait une chose infinie de l'entreprendre. Il faut tout d'un coup voir la chose d'un seul regard, et non pas par progrès de raisonnement, au moins jusqu'à un certain degré. »
C'est un tact particulier que ce dernier genre : il semble appartenir spécialement aux femmes, et c'est pourquoi
peut-être che^ les Germains, on leur attribuait quelque chose de prophétique et de divin.
Cf. César. De bello gallico, I. 50, 4. « Apud Germanos ea consuetudo erat, ut matres familise eorum sortibus et vaticinationibus declararent, utrum prœlium committi ex usu esset necne ». Tacite, Histoires^ IV, 61 : « Velseda virgo nationis Bructerae late imperitabat, vetere apud germanos more, quo plerasque feminarum fatidicas et augescente superstitione arbitrantur deas. » Germanie, 8 : « Inesse quin etiam sanctum aliquid et providum putant, nec aut consilia earum aspernantur aut responsa neglegunt. Vidimus sub divo Vespasiano Velaedam diu apud plerosque numinis loco habitam, sed et olim Albrumam et complures alias veneratisunt, non adulatione nec tanquam facerent deas. »
On a comparé V esprit à la vue, et rien n'en peut donner une plus juste idée, en présenter une image plus sensible.
Cf. Duclos, Considérations sur les Mœurs, cap. xiii : « L'esprit est une des facultés de l'âme qu'on peut comparer à la vue ; et l'on peut considérer la vue par sa netteté^ son étendue, sa promptitude, et par les objets sur lesquels elle est exercée ; car, outre la faculté de voir, on apprend encore à voir. »
Rousseau, dénué souvent de pensée et de philosophie, etc. ; le duc de Lévis, dans l'examen des ouvrages de Sénac de Meilhan qu'il a placé en tête de l'édition des Portraits et caractères publiée par lui en 181 3 avec les papiers inédits de Sénac, accuse celui-ci d'avoir été ici, injuste pour Jean-Jacques Rousseau : c'est évidemment de Jean-Baptiste Rousseau qu'il s'agit.
Duclos, tout ingénieux qu'il est dans ses définitions, etc. On trouve dans les Portraits et caractères un autre portrait de Duclos par Sénac.
Les hommes de génie ou d'un grand talent montrent rarement de V esprit dans la conversation... Les gens éloqiiens doivent particulièrement éprouver ce désavantage, etc.
La Rochefoucauld en donne la raison : a Ce qui fait que peu de personnes sont agréables dans la conversation, c'est que chacun songe plus à ce qu'il a dessein de dire qu'à ce que les autres disent, et que l'on n'écoute guère quand on a bien envie de parler » .
Mais, dit Pascal : « Il y en a qui parlent bien et qui n'écrivent pas bien. C'est que le lieu, l'assistance les échauffent, et tirent de leur esprit plus qu'ils n'y trouvent sans cette chaleur. »