‹ Considérations sur l'esprit et les moeursChapitre 50 sur 67 · DE LA VANITÉ ET DE L'AMOUR -PROPRE · texte numérisé non relu

DE LA VANITÉ ET DE L'AMOUR -PROPRE

La vanité gouverne les hommes, et les grands, par cette raison, jouissent d'un avantage hien marqué, celui de pouvoir flatter les gens qui leur sont inférieurs en les approchant d'eux, de les enivrer par leur familiarité. L'Artiste, le Médecin, le Chirurgien, aussi lien payés d'un Financier, d'un Bourgeois, volent de préférence à leurs ordres, ils se plaisent à approcher de personnes que le sort a mis si au-dessus d'eux, à voir ce qui se passe dans leur sphère, à en etitrete7iir leurs ar.is, leur famille, et cet accès ajoute à leurs émohimens .

Sénac, à l'appui de ceci, nous conte, dans ses Portraits et Caractères^ cette anecdote : « Il n'est pas jusqu'aux marchands, aux artisans, aux valets, qui ne s'empressent pour servir de préférence un homme titré. « Je viens de chez la duchesse de ***, dit l'orfèvre Germain ; c'est une bien belle femme. » Et la vérité est qu'elle n'est rien moins que belle. Il ajoute-: « Elle a causé longtemps avec moi, comme si j'étois « un duc. Il faut convenir qu'elle a des manières « charmantes. — Et vous lui avez vendu quelque « belle pièce d'argenterie, M. Germain? — Je lui ai « vendu un beau surtout, qui est le chef d'œuvre de 0 mon art. — Et elle vous l'a payé ? — Non, mais « c'est de l'argent sûr. — Le vôtre, s'entend. — « Elle a deux cents mille livres de rente et une femme « comme ça, ne voudroit pas manquer à sa parole. « — Je parie qu'elle n'a point marchandé. — Cela « est vrai, et voilà comme sont les grands : jamais « de difficulté. — Que pour le paiement ? — Quel- « quefois ; mais cela vient tôt ou tard. J'oubliois de « vous dire qu'elle m'a donné deux billets pour sa « loge à l'opéra ; si vous voulez y venir, jamais vous « n'aurez si bien vu le spectacle. C'est réellement

a une femme adorable ! Pendant que j'étois là, est « venu monsieur le maréchal de ***, son oncle : elle « m'a présenté à lui, en disant : C'est M. Germain, << que vous connoissez sûrement de réputation, et « qui est aussi obligeant qu'il est habile. Son nom « est très célèbre, a dit le maréchal, après m'avoir « salué très gracieusement, et je lui ai dit : Monsei- « gneur est trop bon ; c'est sans doute à cause de ce « qu'a dit M. de Voltaire, que mon nom lui est a connu :

Et ces plats si chers que Germain

A gravés de sa main divine « On m'a souvent dit que je passerois à la postérité. » Ce dialogue est exactement vrai, et l'orfèvre Germain a fini par faire de mauvaises affaires. »

L'anwur de soi est la source de l'orgueil et de la vanité ; mais je crois qu'on peut distinguer ainsi ces diverses affections, qui ojit la même racine et se modifient différemment. L'amour-propre est flatté des hommages, l'orgueil s'en passe, la vanité les publie.

Cf. Sénac de Meilhan, Portraits et caractères ; Synonymes, orgueil, amour-propre : « L'orgueil est le sentiment exagéré de ce que l'on est, joint au mépris des autres. Un orgueilleux dédaigne les suffrages : l'opinion qu'il a de lui suffit à sa satisfaction. Il peut dédaigner un titre, une décoration, par la persuasion qu'il n'a besoin de rien qui le relève. L'orgueil peut prêter au ridicule, encourir la haine ; mais il n'est pas incompatible avec la vertu.

« L'amour-propre est un besoin plus ou moins pressant de l'opinion d'autrui ; il porte à l'activité ; il lance et soutient l'homme dans la carrière des armes, des sciences, des affaires, par l'espoir d'obtenir des succès ; mais il est souvent accompagné de l'envie. »

L'égoisme règne particulièrement dans les discours. La personnalité influe davantage sur les actions, etc.

Cf. Sénac, Portraits et caractères ; Synonymes,

égoïste, personnel : a J'ai déjà dit que l'on confondoit mal à propos l'égoïste et le personnel ; que l'un vouloit sans cesse occuper les autres de lui, que l'autre ramenoit tout à lui. J'ajouterai que l'égoïste peut être bon et sincère ; mais que l'homme personnel, sans cesse occupé de ses intérêts en tout genre, est secrètement en guerre avec la plupart des hommes. L'égoïste est bavard, parle de sa femme, de ses enfants. Il a tout vu, tout entendu, sait tout mieux que personne. L'homme personnel est dissimulé et silencieux ; il dit de tout en lui-même : que peut-il m'en revenir? L'égoïste est ridicule, et le personnel haïssable. »

C'est une grande lâcheté de s'aimer trop soi-même et en même tems c'est une grande duperie.

Cf. Sénac, Pensées détachées : « Les plaisirs de l'amour-propre et de la vanité doivent s'user, car ils n'ont pas de base durable. Ils laissent dans l'inquiétude, parce qu'on n'est jamais assez averti de l'effet qu'on produit. Un suffrage qui manque fait plus de peine que dix qui sont acquis. On n'est jamais sûr de conserver un quart d'heure son empire dans un salon où il peut survenir une femme qui nous éclipse par sa beauté.

« Aucun homme ne peut être agréable à entendre, s'il n'a sur rien un désir de briller. »

La vanité ne se home pas aux honneurs de ce monde, elle prétend eiicore les étendre jusque dans l'autre vie.

Cf. Charron, Sagesse, i, 3 : 0 Nous estendons nos désirs et affections au de là de nous et de nostre estre, voulons pourvoir à nous estre fait des choses lorsque ne serons plus. Mais la plus sotte vanité de toutes, est ce soin pénible de ce qui se fera icy, après qu'en serons partis. »

Il n'y a presque personne qui fasse le récit d'une conversation avec un Roi, un Grand, un OvCinistre, dans les mêmes termes et le même ton dont elle s'est passée.

Cf. Charron, ibidem : « Le souvenir d'une action et grâce particulière nous frappe et afflige plus que tout le discours de la chose importante. » Et Montesquieu, Pensées diverses : « La vanité des gens est aussi bien fondée que celle que je prendrois sur un aventure arrivée aujourd'hui chez le cardinal de Polignac, oij je dînois. Il a pris la main de l'aîné de la maison de Lorraine, le duc d'Elbeuf, et après le dîner, quand le prince n'y a plus été, il me l'a donnée. Il me la donne, à moi, c'est un acte de mépris ; il l'a prise au prince, c'est une marque d'estime. C'est pour cela que les princes sont si familiers avec leurs domestiques ; ils croient que c'est une faveur, c'est un mépris. »

Les inconvéniens sans remède et qui blessent Vamoiirpropre sont ceux qui affligent le plus.

Cf. Sénac, VEmigré, vxiii : « Cacher son amourpropre et caresser celui d'autrui est le contraire de ce que font les hommes, et c'est cependant le seul moyen d'avoir avec eux des rapports agréables et de leur plaire. »

Le premier soin des gens parvenus à une grande jortune est de se payer une généalogie.

Ct. Montesquieu, Pensées diverses : « Je trouve que la plupart des gens ne travaillent à faire une grande fortune que pour être au désespoir, quand ils l'ont faite, de ce qu'ils ne sont pas d'une illustre naissance. 0

// n'y a en quelque sorte que les races bourgeoises qui soient susceptibles d'être déshonorées, etc.

Cf. la Rochefoucauld : a II y a des crimes qui deviennent innocents et même glorieux par leur éclat, leur nombre et leurs excès. »

Duclos^ Considérations sur les mœurs, iv : a Les crimes ne deviennent complètement honteux que par le châtiment qui les suit, On le remarque principale-

ment dans l'injustice et la bizarrerie du préjugé cruel qui fait rejaillir l'opprobre sur ceux que le sang unit à un criminel; de sorte qu'il est peut-être moins malheureux d'appartenir à un coupable reconnu et impuni, qu'à un infortuné dont l'innocence n'a été reconnue qu'après le supplice.

« La vraie raison vient de ce que l'impunité prouve toujours la considération qui suit la naissance, le rang, les dignités, le crédit oi; les richesses. Une famille qui ne peut soustraire à la justice un parent coupable, est convaincue de n'avoir aucune considération et par conséquent est méprisée. Le préjugé doit donc subsister. »

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