DES DIFFÉRENTES MANIÈRES D'ÊTRE AFFECTÉ
L'odeur des mets par oit délicieuse au convive affamé qui se met à table : elle répugne à celui qui en sort rassasié.
Tel n'est point l'avis de Voltaire. Dictionnaire philosophique : a Les philosophes erotiques ont souvent agité la question^ si Héloïse put encore aimer véritablement Ahélard quand il fut moine et châtré ? L'une de ces qualités faisait très grand tort à l'autre. Mais consolez-vous, Ahélard, vous fûtes aimé ; la racine de l'arbre coupé conserve encore un reste de sève ; l'imagination aide le cœur. On se plaît encore à table quoiqu'on n'y mange plus. Est-ce de l'amour ? est-ce un simple souvenir ? est-ce de l'amitié ? C'est un je ne sais quoi composé de tout cela... Héloïse vivait avec vous d'illusions et de supplémens, etc. »
Le plaisir ne peut être durable, etc..
Cependant, dit Sénac, V Emigré, xviii. « Le plus grand des biens est la volupté des sens ; l'art le plus nécessaire au bonheur est de savoir jouir, et de savoir s'abstenir pour jouir mieux et plus longtemps. »
Mais s'il n'est pas d'hommes heureux il en est de fortunés, etc..
Cf. Sénac, l'Emigré xviii : « Il est bon d'exercer son esprit pour se procurer des plaisirs à tous les âges; il est bon de se procurer des plaisirs intellectuels, qui servent d'entr'actes aux plaisirs des sens, qui sont les seuls réels ; enfin pour que l'imagination leur prête encore de nouveaux charmes, prolonge leur durée par d'ingénieuses recherches, et multiplie nos émotions...
Le terme des plaisirs doit être le degré où ils deviennent nuisibles à nous ou aux autres...
Celui qui a éprouvé dans sa journée la somme de sensations agréables, dont ses organes sont susceptibles sans altération, et dont l'âme a éprouvé des émotions dégagées de trouble, a été heureux ce jour-là ; et si le nombre de pareils jours l'emporte dans le cours de sa vie, il peut se dire, en mourant, qu'il a eu de la nature un des meilleurs lots...
Celui qui n'est pas heureux avec de la santé et de l'argent est un fou. »
A ce tableau simple et vrai, oppose^ celui d'un homme du monde dominé par l'amour et conseillé de ses faveurs.
Cf. Montesquieu. Pensées diverses. « Les grands seigneurs ont des plaisirs, le peuple a de la joie. »
// a renoncé à vivre pendant quarante années, pour se montrer deux ans dans sa caducité, le corps traversé de deux aunes de ruban.
Cf. Montesquieu. Pensées diverses : « J'ai vu les galères de Livourne et de Venise, je n'y ai pas vu un seul homme triste. Cherchez à présent à vous mettre au cou un morceau de ruban bleu pour être heureux. » Le même Montesquieu écrivait : « Je n'aime pas les petits honneurs. On ne savait pas auparavant ce que vous méritiez ; mais ils vous fixent et décident au juste ce qui est fait pour vous. »
La manière de sentir fait le prix des choses.
Sénac part de là, pour produire, dans VEmigrèy cette méthode intrépide : « Il faut dans les maux physiques employer des remèdes tirés du moral et dans les chagrins des remèdes physiques, exalter l'âme pour faire diversion à la douleur, exercer et fatiguer le corps pour faire diversion au chagrin. »
Un homme sur la roue, que son confesseur exhortait à la résignation lui répondit : Mon Père, il y a longtemps
que je ne me suis trouvé dans une situation d'esprit aussi tranquille.
Montaigne (Essais, i, 40) a toute une série d'anecdotes à ce propos.
« Un qu'on menoit au gibet disoit, « qu'on gardast de passer par telle rue, car il y avoit peur qu'un marchand lui feist mettre la main sur le collet, à cause d'un vieux debte. » Un aultre disoit au bourreau, « qu'il ne le touchast pas à la gorge, de peur de le faire tressaillir de rire, tant il estoit chatouilleux. » L'aultre respondict à son confesseur qui luy promettoit qu'il souperoit ce iour là avecques nostre Seigneur. « Allez vous y en, vous ; car de ma part ie ieusne. » Un auUre ayant demandé à boire, et le bourreau ayant beu le premier, dict ne vouloir boire aprez lui, de peur de prendre la veroUe. Chascun a ouï faire le conte du Picard auquel, estant à l'eschelle, on présente une garse, et que (comme nostre justice permet quelquesfois), s'il la vouloit espouser, on luy sauveroit la vie : luy, l'ayant un peu contemplée, et apperceu qu'elle boittoit : « Attache ! attache ! dictil ; elle cloche. » Et on dict de mesme qu'en Dannemarc, un homme condamné à avoir la teste trenchée, estant sur l'eschaffaud, comme on luy présenta une pareille condition, la refusa, parce que la fille qu'on luy offrit avoit les joues avallées, et le nez trop poinctu. Un valet, à Toulouse, accusé d'hérésie, pour toute raison de sa créance, se rapportoit à celle de son maistre, ieune escholier prisonnier avecques luy^ et aima mieulx mourir que se laisser persuader que son maistre peust errer. Nous Hsons de ceulx de la ville d'Arras, lors que le roy Louys unziesme la print, qu'il s'en trouva bon nombre parmy le peuple qui se laissèrent pendre plustost que de dire. Vive le roy ! Et de ces viles âmes de bouffons, il s'en est trouvé qui n'ont voulu abandonner leur gaudisserie en la mort mesme. Celuy à qui le bourreau donnoit le bransle, s'escria. « Vogue la gallée ! » qui estoit son refrain ordinaire. Et l'aultre qu'on avoit couché, sur
le poinct de rendre sa vie, le long du foyer sur une paillasse, à qui le médecin, demandant où le mal le tenoit, « Entre le banc et le feu, » respondict-il : et le presbtre, pour luy donner l'extrême onction, cherchant ses pieds, qu'il avoit resserrez et contraincts par la maladie : « Vous les trouverez, dict il, au bout de mes iambes. » A l'homme qui l'exhortoit de se recommander à Dieu, « Qui y va ? » demanda il : et l'aultre respondant, a Ce sera tantost vous mesme, s'il luy plaist : » « Y fusse ie bien demain au soir ? » répliqua il. « Recommendez vous seulement à luy, suyvit l'aultre, vous y serez bientost : d a II vault doncques mieulx, adjousta il, que ie lui porte mes recommendations moy mesme. »
Mais, ajoute la Rochefoucauld : o Ceux qu'on condamne au supplice affectent quelquefois une constance et un mépris de la mort qui n'est en effet que la crainte de l'envisager ; de sorte qu'on peut dire que cette constance et ce mépris sont à leur esprit ce que le bandeau est à leurs yeux. »
La nature a distribué des parcelles de bonheur sur les trônes, dans les Palais, les cabanes et les cachots.
C'est l'idée de la Rochefoucauld : « Quelque différence qu'il paraisse entre les fortunes, il y a une certaine compensation de biens et de maux qui les rend égales. » Mais ajoute finement Sénac : « Les élémens du bonheur se rassemblent vainement en foule autour de quelques êtres, tandis que d'autres savent se les approprier et en jouir. »
Il dit dans l'Emigré : « L'habitude semble avoir été donnée à l'homme pour établir un équilibre de biens et de maux ; elle diminue du prix des avantages dont jouit l'homme fortuné, et affaiblit le sentiment des maux et des privations qu'éprouve l'homme malheureux ; cette compensation bien examinée, on verra qu'il y a moins de différence qu'on en croit entre le riche et le pauvre. »
De ces réflexions sur le bonheur, je tirerai cette conséquence que la nature en Jait presque tous les frais, etc.
Cf. Vauven argues. "Réflexions sur divers sujets: « Quand on pense que le bonheur dépend beaucou p du caractère, on a raison; si on ajoute que la fortune y est indifférente, c'est aller trop loin ; il est faux encore que la raison n'y puisse rien, ou qu'elle y puisse tout. »
La vie est une asse\ mauvaise étofle dont la broderie fait tout le prix. On est souvent plus attaché à une certaine manière de vivre qu'à la vie.
Cf. Sénac. Pensées détachées : « La vie est un canevas qui ne vaut pas grand'chose ; il n'y a que la broderie qui ait du prix. »