DE L'AMITIE
L'amitié est à l'amour ce qu'une estampe est à un tableau.
Cf. Sénac, l'Emigré, xviii : « Il faut croire assez à l'amitié pour avoir de douces illusions, mais jamais ne s'abandonner assez fortement pour être surpris de n'avoir embrassé qu'un nuage.
Le caractère change, les situations de la forttme varient, etc..
Cf. St-Evremond, sur F Amitié : « Il n'y a point de sympathie si parfaite qui ne soit mêlée de quelque contrariété ; point d'agrément à l'épreuve d'une familiarité continuelle. Il n'y a si bel esprit en amour, qui ne s'épuise ; il n'y a si bon cœur en amitié qui ne se rebute. Le goût des meilleures choses change, avant qu'elles aient changé.
Il n'y a pas de raison de reprocher le changement comme un fort grand mal. Tout ce qu'on peut demander raisonnablement aux personnes légères, c'est d'avouer de bonne foi leur légèreté, et de ne pas ajouter la trahison à l'inconstance. »
« Il n'y a, dit le cardinal de ^et:(, que la continuation du bonheur qui fixe la plupart des amitiés. Il n'y a personne, ajoute-t-il, qui ne croie jaire honneur à un malheureux qiumd il le sert. »
Cf. Montesquieu. Pensées diverses : « Je disois, sur les amis tyraniques et avantageux : l'amour a des dédommagemens que l'amitié ne donne pas. »
Dans l'adversité, les amis deviennent souvent insupportables, etc..
Cf. St-Evremond, St-Evremoniana. « La correction que Ton lait ressemble assez souvent au reproche, et le ton impérieux dont on se sert ne manque jamais
de révolter Tamour-propre, et de rendre les bons avis inutiles... Ils ne corrigent que pour parler et pour se rendre supérieurs... »
La hienfaisance n'est souvent qu'une envie cachée de domination.
Sur la bienfaisance, Cf. encore Sénac, Pensées détachées : « La bienfaisance fait plus de mécontens par son défaut de continuité, qu'elle n'inspire de reconnaissance par son exercice habituel ; » et l'Emigré^ XVIII ; « Chacun doit s'employer de faire aux autres le bien que comportent ses facultés, sans attendre de reconnaissance, et sans mettre dans ses actes de bienfaisance, rien de passionné qui puisse compromettre le repos.
L'homme ne peut arriver à la bonté dont il est susceptible que par la réflexion et le calme ; l'homme passionné a toujours entre les mains une arme dangereuse, de laquelle il doit, ainsi que les autres, se défier. »
// existe un intérêt raisonné et un intérêt d'instinct et tous les hommes sont soumis à ce dernier intérêt.
Cf. La Rochefoucauld : c L'amitié la plus désintéressée n'est qu'un commerce où notre amour-propre se propose toujours quelque chose à gagner. * — « Nous nous persuadons souvent d'aimer les gens plus puissants que nous et néanmoins c'est l'intérêt seul qui produit notre amitié ; nous ne nous donnons pas à eux pour le bien que nous leur voulons faire, mais pour celui que nous voulons en recevoir. »
St-Evremond : « L'amitié est un commerce, le trafic en doit être honnête ; mais enfin c'est un trafic. Celui qui y a mis le plus, en doit le plus retirer. »
Si Vamitiè existe, ce ne peut être qu'entre des gens vertueux ; il faut pouvoir se tout dire. Et comment ne se rien cacher quand on a des choses honteuses à se révéler .^
Mais la Rochefoucaud : « Dans l'amitié, comme dans l'amour, on est souvent plus heureux par les choses qu'on ignore que par celles que l'on sait. »
Et St-Evremond ; « Mais pour conserver une chose si précieuse que l'amitié, ce n'est pas assez de se précautionner contre les vices ; il faut être en garde même contre les vertus ; il faut être en garde contre la Justice. Les sévérités de la Justice ne conviennent pas avec les tendresses de l'Amitié. »
Dans son Emigré, Sénac est revenu là-dessus : « Le plus grand plaisir est de parler de soi, et cet épanchement provient d'une foiblesse mêlée d'amourpropre... Il n'est personne à qui l'on doive confier des secrets dont la publication peut compromettre la vie et le bonheur ; il faut donc séparer d'avance dans sa pensée tout ce qui doit être l'objet d'un profond silence avec le plus intime ami, et s'abandonner avec lui pour tout le reste. C'est une vaste maison ouverte à l'amitié, dont une seule pièce reste fermée. »
L'amitié n'est jamais plus douce, plus sensible, plus durable qu'entre un homme et une femme.
Cf. La Bruyère : « L'amitié peut subsister entre des gens de différents sexes, exempte même de toute grossièreté. Une femme cependant regarde toujours un homme comme un homme ; et réciproquement, un homme regarde une femme comme une femme. Cette liaison n'est ni passion ni amitié pure ; elle fait une classe à part. »
Il est rare qu'il y ait du véritable amour, du patriotisme, enfin qu'il ?'ègne dans les âmes un sentiment profond et durable.
Cf. Sénac, Pensées détachées : « L'amour est rare. C'est un feu sacré dont chacun dans sa vie a senti quelques étincelles, mais le vent le plus léger dissipe ces feux passagers dont on s'exagère la violence. Les grandes passions sont aussi rares que les grands
hommes. On est occupé, intéressé, mais on n'est pas amoureux.
« L'amour est comme l'amour-propre ; il se contente de peu et cependant il aspire à tout. »
Mais plus loin : « Il est des dévots dont la ferveur ne se refroidit pas dans l'âge le plus avancé. Pourquoi l'amour, qui agit sur les sens et sur l'âme n'auroit-il pas également de la durée ? L'amour ne mène pas toujours à la satiété : s'il perd quelque chose de sa vivacité, il la remplace par le charme d'un entier abandon, par une confiance sans bornes. Héloïse a aimé toute sa vie Abailard dont elle étoit éloignée, Abailard auquel la présence ne pouvoit la rejoindre.