DES FEMMES ET DE LA GALANTERIE
Celui qui a été aimé d^une femme sensible, douce, spirituelle, et douée de sens actifs, a goûté ce que la vie peut offrir de plus délicieux.
Sens actifs : on retrouve cette jolie expression dans la correspondance de Laclos avec Mme Riccoboni :
« Mme de Merteuil n'est pas plus une Françoise qu'une femme de tout autre pays. Partout où il naîtra une femme avec des sens actifs et un cœur incapable d'amour, quelque esprit et une âme vile... là existera Mme de Merteuil, etc. etc. »
La femme est bien moins personnelle que l'homme : elle parle moins d'elle que de son amant, l'homme parle de lui plus que de son amour, et plus de son amour que de sa maîtresse.
Cf. Sénac, Portraits et Caractères.
0 La femme est rarement égoïste, parce qu'elle est moins en action, et qu'elle voit moins d'objets. Elle a par conséquent, moins à raconter, et l'éducation, qui la porte à cacher ses sentimens, fait qu'elle est plus réservée en parlant d'elle,
La femme est bien moins personnelle que l'homme.
La société, comme la nature la confond, l'identifie avec l'homme ; c'est le nom d'un homme qu'elle porte et non le sien. C'est la maison de son mari qu'elle habite ; l'état de son mari qui lui assigne un rang. En amour, elle parle plus de son amant que d'elle ; les plaisirs de celui-ci l'occupent plus que les siens propres. Le je règne dans les discours et les lettres de Thomme ; le vous dans celles de la femme. J'ai retenu deux lettres, l'une d'un homme, l'autre d'une femme sur le même objet, qui me frappèrent. L'homme disoit : J'ai été hier à la comédie et je vous y ai bien regrettée. La femme : Vous auriez eu hien du plaisir hier à la comédie ; et vous aurie:(, si vous y avie:( été, augmenté le mien. »
Une grande Dame avait à soixante ans pour amant un jeune homme d'un état obscur. Elle disoit à une de ses amies : Une Duchesse n'a jamais que trente ans pour un bourgeois, et elle avoit raison.
C'est le mot de la duchesse de Chaulnes, lorsqu'elle fut devenue M™'' de Giac par son mariage avec un jeune procureur. Elle-même s'appelait la femme à Giac,
Loue:(, admire^, soye:( étonné, en extase, etc.
Cf. Sénac, Pensées détachées : « Voilà comme sont les femmes : tout ce qui relève leur empire est d'un prix infini à leurs yeux, et je crois que le plus bel endroit de l'Histoire romaine pour elles, est le tableau de Marc-Antoine renonçant à l'empire du monde, abandonnant sa flotte et ses troupes pour courir après Cléopâtre. »
L'ami le plus intime d'une femme n'est pas aimé aussi vivement que le conjident de son amour.
Cf. St-Evremond, Sur la conversation : a Le premier mérite auprès des Dames, c'est d'aimer ; le second est d'entrer dans la confidence de leurs inclinations. >
L'amour-propre domine en général dans le sentiment des femmes, et les sens dans rattachement des hommes.
Cf. La Rochefoucauld : « Les femmes croient souvent aimer, encore qu'elles n'aiment pas : l'occupation d'une intrigue, l'émotion d'esprit que donne la galanterie, la pente naturelle au plaisir d'être aimées, et la peine de refuser, leur persuadent qu'elles ont de la passion lorsqu'elles n'ont que de la coquetterie. »
Quelle est la femme qui peut se vanter de résister, etc.
Cf. Sénac, 'Pensées détachées : o Mille préjugés enchaînent les femmes. Celles qui cèdent ont eu devant elles des barrières que la force de la passion peut seule les excuser de franchir. La femme qui cède est donc plus coupable que l'homme, lorsqu'elle n'est pas entraînée par une passion qui rend la défense impossible en quelque sorte et qui change l'équilibre établi par la nature. »
St-Evremond, St-Evremoniana : a J'ai ouï dire à des femmes honnêtes qu'un joli homme ne perdoit jamais rien auprès des Dames, qu'elles sentoient sa présence jusqu'au fond du cœur, et que celles qui affectoient de paroître les plus dédaigneuses, étoient les plus sensibles... Les hommes ne sont pas dupes de ces vertus féroces, qui mordent et qui égratignent ; car ou elles ne mordent pas longtemps, ou elles ne mordent pas tout le monde. »
La femme la plus vertueuse est disposée favorablement pour ceux qui sont sensibles à sa beauté, la plus dévoie pour ceux qu'elle induit en tentation.
Cf. La Rochefoucauld : « Les femmes n'ont point de sévérité complète sans aversion. »
Diderot, Lettre à M^e Voland du j septembre iy62 : « Le docteur Galti fit une remarque qui me plut : c'est que la dévotion d'une femme donnait une pointe à sa passion. Il faut, disait-il, qu'elle marche, pour ainsi dire, sur son Dieu, en allant se jeter entre les bras de son amant. Jugez avec quelle impétuosité,
quelle fureur, quel déluge elle se répand, quand une fois elle a rompu cette digue. Sa religion est un sacrifice de plus qu'elle fait à son amant ; et puis elle a cela de commode, cette religion, que ce même motif qui vous la livre, tant qu'elle est bonne au plaisir, avec ces transports qu'ajoutent tant à sa douceur, vous en délivre quand elle n'est plus bonne à rien. »
Un défaut secret est un bien sûr garant de la vertu.
La considération est banale. Mais La Mothe le Vayer, la Promenade, dialogue iv : « A la vérité, le mesme Lucrèce dont je viens de parler, tient pour asseuré que rien n'est plus capable d'amortir l'ardeur d'un Amant que de prendre connoissance, s'il y a moïen, des défauts cachez de sa maistresse, et de certaines saletés ou ordures qu'il appelle î^iYtgpo^^^c^wia, dont les femmes évitent soigneusement qu'on s'apperçoive, etc. »
Et Montaigne, Essais, ii, 12 : « Vrayement c'est aussi un effet digne de considération, que les maistres du mestier ordonnent pour remède aux passions amoureuses, l'entière veue et libre du corps qu'on recherche ; et que pour refroidir l'amitié, il ne faille que veoir librement ce qu'on aime.
Ille quod obscœnas in aperto corpore partes Viderat, in cursu qui fuit, haesit amor :
Or, encore que cette recepte puisse à l'adventure partir d'une humeur un peu délicate et refroidie, si est-ce un merveilleux signe de nostre défaillance, que l'usage et la cognoissance nous desgouste les uns des aultres. Ce n'est pas tant pudeur qu'art et prudence, qui rend nos dames si circonspectes à nous refuser l'entrée de leurs cabinets, avant qu'elles soyent peinctes et parées pour la montre publicque :
Nec vénères nostras hoc fallit ; quo magis ipsae Omnia summopere hos vitse postscenia celant, Q.UOS retinere volunt, adstrictoque esse in amore. »
Il est des femmes che:( lesquelles règne une nonchalance extrême et une honte d'âme incompatible avec des rigueurs constantes. Elles n'ont pas la force de résister, et le courage de refuser. On ne peut pas dire qu'elles se donnent, elles se laissent aller.
Pour une fois nous nous permettrons ici une remarque grammaticale. Les propositions négatives sont reliées, en français, non par la conjonction ET, mais par la conjonction NI : au lieu de : Elles n'ont pas la Jorce de résister, ET le courage de refuser, nous dirions : elles n'ont fas la force de résister NI le courage de refuser. Cette façon d'écrire est coutumière à Sénac : il semble l'avoir prise à la Rochefoucauld chez qui l'on trouve : // n'est rien que les homme aiment mieux à conserver ET qu'ils ménagent moins que leur propre vie. Il est vrai que Vaugelas, dans sa 41e Remarque, est d'avis que NI ne doit pas se mettre avant la seconde épithète, ou le second adjectif d'une proposition négative, quand cette seconde épithète n'est que le synonyme de la première ; il pense que l'on ne doit pas dire : il n'est point de mémoire d'un plus rude NI plus furieux combat, mais : d'un plus rude ET plus Jurieux combat. Mais, outre qu'ici ce n'est pas l'épithète qui est redoublée, mais toute une proposition, sujet et verbe, Thomas Corneille et l'Académie, déclarent encore, à propos de cette Remarque, préférer le NI.
Pour séparer deux métaux il faut l'intervention d'un autre métal qui ait plus d'affinité avec l'im des deux. Il en est de même en amour. Il n'y a de rupture complète en général, que lorsqu'un autre objet a fait impression sur V amant ou sur la maîtresse.
Cf. La Rochefoucauld : « On a bien de la peine à rompre quand on ne s'aime plus. » La Bruyère : « Un homme peut tromper une Femme par un feint attachement, pourvu qu'il n'en ait pas ailleurs un véritable. »
La femme la plus intéressée au secret ne met aucune
importance à toutes les indiscrétions qu'on jait par un excès de passion.
Cf. La Rochefoucauld : « Les Femmes qui aiment pardonnent plus aisément les grandes indiscrétions que les petites infidélités. »
Mais ce plébéien de Diderot qu'il est amusant de voir se piquer de délicatesse : Dictionnaire Encyclopédique : « Indiscret... Une femme tendre compte sur la discrétion de l'homme qu'elle favorise ; c'est une condition tacite qu'il ne faut jamais oublier, pas même avec son ami... Il y a beaucoup d'amans indiscrets, parce qu'il y a peu d'hommes honnêtes. »
La femme galante par coquetterie est hahituée à réprimer les plus légers accès de sensibilité, etc.
Cf. La Bruyère : « La galanterie est un vice du cœur, ou peut-être un vice de la complexion ; la coquetterie est un dérèglement de l'esprit. La Femme galante se fait craindre, et la coquette se fait haïr. L'on peut tirer de ces deux caractères de quoi en faire un troisième, le pire de tous.»
L'acteur sur le théâtre présente une idée d'avilissement et de dégradation, etc.
Cf. Diderot, Dictionnaire Encyclopédique : « Co- Q.UETTERIE... La vie d'une coquette est un tissu de faussetés, une espèce de profession plus incompatible avec la bonté du caractère et de l'esprit et l'honnêteté véritable que la galanterie. »
L'imagination des femmes, une fois exaltée par V éclat d'une aventure, les entraîne vers un homme sans mérite. Ensuite, semblables au statuaire, elles encensent V idole qu'' elles ont créée.
Cf. La Rochefoucauld : « L'esprit de la plupart des Femmes sert plus à justifier leur folie que leur raison. »
La galanterie est à l'amour, ce que la politesse est aux
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vertus sociales. Elles est son imitation et son supplément. Cf. La Rochefoucauld : o Ce qui se trouve le moins dans la galanterie, c'est de l'amour. »
Les femmes qui ont passé l'âge de plaire ne savent comment remplir le vide qu'elles éprouvent. Leur imagination est ohscurcie de vapeurs qui naissent du désœuvrement de Vesprit et de la langueur de Vâme.
Cf. Vauvenargues. Réflexions et maximes : o Le jeu, la dévotion, le bel esprit, sont trois grands partis pour les femmes qui ne sont plus jeunes. » Dans son chapitre de l'Esprit, Sénac ajoutait : « Les femmes éprouvent cette vicissitude d'une manière plus marquée. L'agrément de la figure et les désirs des hommes font illusion sur leur esprit. Le ravage de quelques lustres agit également sur leurs charmes et sur leur esprit. Elles n'ont pour lui donner quelque aliment que la ressource des belles lettres, qui, pour une femme dissipée dans sa jeunesse, ne peuvent être que d'un foible secours ; que les intrigues dévotes qui passent de mode, ou celles des affaires auxquelles un petit nombre est à portée de se livrer. »
Il est un degré d'amour qui inspire une aveugle confiance en l'objet aimé, incompatible avec la jalousie.
Sur la jalousie, Cf. Sénac, Pensées détachées : « En présence, le soupçon, la querelle sont bientôt passés ; on se justifie, on se raccommode ; mais par lettres, on s'exagère les impressions défavorables ; elles s'établissent dans le cœur, dans la tête ; elles y fermentent, s'y fortifient. Il faudroit réserver toutes les querelles pour les momens où l'on se voit. »
Un homme véritablement amoureux est moins entreprenant que celui qui ne cherche qu'à satisfaire des désirs ou sa vanité.
Cf. La Rochefoucauld : « La plupart des femmes se rendent plutôt par faiblesse que par passion. De là vient que, pour l'ordinaire, les hommes entreprenants
réussissent mieux que les autres, quoiqu'ils ne soient pas plus aimables. N'aimer guère en amour est un moyen assuré pour être aimé. »
Et Sénac, Pensées détachées : « En fait d'amour, il n'y a que les fripons qui aient raison. Ils ne courent jamais risque d'être humiliés ; ils ne sont point tourmentés et ils réussissent, parce que rien ne leur échappe, qu'ils sont maîtres de tous leurs mouvemens et devinent ceux des autres pour en profiter. »
Un homme passe sa vie che:( sa viaîtresse. Sa femme meurt ; on le trouve heureux de pouvoir suivre en liberté son penchant, e?i s'unissant à l'objet de son affection. ïKais si cet homme qui est habitué à sortir de che:^ lui tous les jours à quatre heures, se marie à sa maîtresse, où ira-t-il eîi sortant de che^ lui ?
Ce trait doit faire allusion au personnage dont parle Chamfort dans ses Caractères et anecdotes : a Un homme allait, depuis trente ans, passer toutes les
soirées chez madame de Il perdit sa femme ; on
crut qu'il épouserait l'autre et on l'y encourageait. Il refusa : « Je ne saurais plus, dit-il, où aller passer mes soirées. »