PRÉFACE. XXIII
septième siècle et même dans le siècle suivant. Au surplus, dût même la renommée lui devenir infidèle, s'il fait les délices de l'âme pieuse, comme nous en avons la confiance, notre but sera atteint et nos vœux seront remplis.
CE QUE C'EST QUE l'ÉTERNITÉ.
Hiéron, roi de Sicile, ayant adressé à Simonide la question de savoir ce que c'était que Dieu, le philosophe demanda un jour pour y réfléchir avant de donner sa réponse. Ce jour étant passé, il dit que la chose ne lui était pas encore suffisamment claire, et il demanda deux autres jours pour chercher à Téclaircir. Quand ce nouveau délai fut expiré, il en demanda un autre de trois jours, après lesquels il finit par dire que plus il faisait d'efforts dans cette question, moins il avançait.
Nous-même, au moment où nous entreprenons ce travail sur l'éternité, nous nous trouvons dans le même cas que Simonide. La toute première question à laquelle il faudrait pouvoir répondre serait celle-ci : Qu'est-ce que l'éternité? Nous n'ignorons pas qu'un savant y a répondu en disant que : « C'est la possession entière et parfaite d'une vie qui n'a pas de terme1. » Mais nous pensons, nous, que l'on nous saura gré de dire que c'est une chose que l'on ne peut pas savoir, et que plus on y réfléchit, moins on y comprend. Comment, en effet, définir une chose qui n'a pas de fin? Si cependant l'on nous presse d'en donner une idée approximative, nous dirons que l'éternité s'explique plus aisément par la négation que par l'affirmation. Il en est d'elle ce que Platon dit de Dieu : qu'il ne sait pas ce qu'il est; mais qu'il sait au contraire ce qu'il n'est pas. Saint Augustin, voulant dépeindre le bonheur des justes dans le ciel, a recours aussi à la même méthode ; il en exclut tous les maux, en disant : ce qui n'y .est pas, c'est la douleur, c'est la tristesse, c'est l'indigence, c'est la maladie, c'est la mort, c'est
1 Bpetius, De consid., Hb. V.
tout ce qui porte le nom de mal. Nous-même, en parlant de l'éternité, nous pouvons employer cette même méthode, et dire : Ce que nous voyons icibas, et qui arrive à notre âme par les sens extérieurs, n'est point éternel; car les choses que Von voit, comme dit saint Paul, sont temporelles et il n'y a d'éternelles que celles que Von ne voit pas1. Partant de là, chacun de nous peut se dire à lui-même : Cette joie, ces plaisirs, ces délices que je goûte en ce moment; ces honneurs, ces richesses et cette magnifique habitation qui font mon bonheur, et cette vie même, dans laquelle je me complais, tout cela n'est que passager : il n'y a rien là qui soit éternel! Où que je dirige mes regards, ils ne rencontrent que des objets destinés à mourir! On entend dire souvent : voilà une construction éternelle, voilà un monument impérissable; on entend aussi le malade se plaindre et accuser ses douleurs d'être éternelles! Voilà bien des éternités qui sont bien courtes, et qui celles-là du moins seraient faciles à définir. Mais il en est tout autrement quand il s'agit de l'éternité vraie. Toutes nos * II Cor., iv, 18.
4 CONSIDÉRATIONS SUR LÉTERNITÉ.
paroles restent bien au-dessous de la réalité, et c'est ce qui a fait dire à saint Augustin : « Dites de l'éternité tout ce qu'il vous plaira ; tout ce que vous pouvez en dire sera toujours trop peul » Toutefois, il est nécessaire d'en dire quelque chose, ne fût-ce que pour occuper notre âme de cette chose qu'on ne peut exprimer par des paroles. Un profond penseur a dit : « L'âme de l'homme est l'horizon du temps et de l'éternité. Immortelle, elle participe à celle-ci; unie à un corps, elle n'est point étrangère non plus à ce qui n'est que temporel*. » Quoi qu'il en soit, l'éternité ne fut pas chose inconnue chez les Romains, les Grecs, les Egyptiens et les autres peuples de l'antiquité, qui la représentèrent sous différents emblèmes. Avant que d'aller plus loin, arrêtons-nous quelques instants à faire connaître leurs sentiments sur cette matière.
1 Trismegist. in Âsclep.
Sentiments des anciens sur l'éternité, et leurs diverses manières de la représenter.
Les anciens ont représenté l'éternité par un anneau, ou un cercle, qui n'a ni commencement ni fin : ce qui est en effet le caractère propre de l'éternité divine. Dieu étant éternel, et sa durée s'appelant l'éternité, pour les Egyptiens le cercle signifiait Dieu. Les Perses ne croyaient pas pouvoir témoigner à la divinité un plus grand honneur que de monter sur une tour fort haute pour l'adorer sous le nom de cercle du ciel. Les mahométans ont conservé eux-mêmes quelque chose de pareil dans la coutume d'annoncer chaque matin du haut de leurs minarets que Dieu fut et sera toujours, en même temps qu'ils saluent leur prophète. Les Sarrasins, eux aussi, appelaient Dieu un cercle. Un philosophe ancien, Mercure Trismégiste, qui a immensément écrit, appelle Dieu la sphère de l'intelligence : sphère dont le centre est partout, et la circonférence nulle part; parce qu'il n'y a point de bornes à la majesté et à l'im-
6 CONSIDÉRATIONS SUR h ÉTERNITÉ.
mensité de Dieu. C'est la raison pour laquelle les temples construits par les anciens en l'honneur de leurs dieux étaient de forme ronde, comme le temple de Numa Pompilius à Rome en l'honneur de Vesta, et celui d'Auguste, sotH le nom d' Agrippa, consacré à tous les dieux, et que l'on appelle le Panthéon. C'est aussi la raison pour laquelle Pythagore voulait que ses disciples adorassent la divinité en tournant, et que Numa lui-même avait prescrit quelque chose de pareil, comme mode d'adoration dans le culte des dieux. D'où l'on peut voir qu'aux yeux des anciens l'idée de la divinité s'exprimait par un cercle. Mais ils disaient que ce cercle était sans périphérie et que son centre était partout : voulant exprimer par là que Dieu est le principe et la fin de toutes choses. Le saint homme Job n'a-t-il pas raison de s'écrier : Oh ! que Dieu est grand, et qu'il surpasse notre science! ses années ne sauraient se compter1 !
De plus, les anciens ont représenté l'éternité sous la figure d'une sphère ou d'un globe. On en voit un modèle dans la médaille frappée en l'honneur de l'impératrice Faustine, où celle-ci est
1 Job, XXXVI, 22, 26.
représentée assise sur un globe, étendant une main et tenant un sceptre de l'autre, avec cette inscription : Eternité. Il y a eu un grand nombre de savants parmi les anciens qui ont cru à l'éternité du monde précisément parce qu'il est rond et qu'il a la forme d'une boule. Mais saint Basile leur répond fort bien : « Que le monde soit rond et circulaire, je n'ai rien contre ; mais le principe du cercle, c'est le centre. »
En troisième lieu, les anciens représentaient l'éternité sous la figure d'un siège : voulant indiquer par là le repos éternel. Les Nasamons, ancien peuple d'Afrique, voulaient mourir et être enterrés assis, pour signifier par là la fin de leurs travaux, et leur passage dans l'éternité. Et dans des mausolées antiques, on trouve encore des rois et des empereurs assis avec une lugubre et silencieuse majesté! Les Romains eux-mêmes plaçaient les statues de leurs empereurs morts sur des sièges, pour indiquer qu'ils reposaient désormais dans le sein de l'éternité. — Faisons ici une réflexion morale se rattachant à notre sujet par cette idée de siège. Combien n'y a-t-il pas d'hommes qui semblent raisonner ainsi en eux-mêmes : Jusqu'à
présent j'ai souffert tant de chagrins et de fatigues! ne serait-il pas bien temps que j'eusse quelque repos? N'ai -je pas travaillé assez longtemps? ne serait-ce pas bientôt le tour des autres? Pour moi je ne demande plus que du repos ! Et là-dessus, les voilà qui prennent un siège et qui s'y reposent avec délices. Pour combien de temps,
hélas !1! Ils se reposent! Mais ce n'est ni le
temps ni le lieu! Qu'ils entendent l'auteur de Y Imitation de Jésus-Christ, qui leur dit avec tant de raison : Disposez toutes choses au gré de votre volonté et de vos désirs, et vous ne trouverez rien d'autre ici-bas que la nécessité de souffrir bon gré mal gré vous : et par conséquent vous trouverez toujours la croix. Et dans un autre passage : Toute la vie de Jésus-Christ n'a été qu'une croix et un martyre continuel, et vous vous chercheriez le repos et la joie*! Ce n'est donc pas sur la terre qu'il faut poser votre siège ; c'est dans le ciel. En ce monde il y a trop d'agitation pour qu'il reste ferme, et quand même rien dans votre vie ne parviendrait à l'ébranler, il serait cependant renversé par la mort. Il n'y a 1 Lib. II, cap. xii.
d'autre repos pour vous que celui qui est éternel ; et s'il y en avait un autre sur la terre, ce ne pourrait être que celui qui résulte de notre abandon à la volonté de Dieu, de notre confiance en lui et du mépris que nous faisons des choses de ce monde. C'est le conseil que nous donne l'Ecclésiastique quand il dit : Mets ta confiance en Dieu, et sois tranquille * ! En dehors de cette tranquillité d'âme, il n'y a en nous qu'agitation, flots, tempêtes, et enfer véritable! Mais revenons aux anciens.
Ils ont encore représenté l'éternité sous la figure du soleil et de la lune. Tous les jours le soleil renaît, bien que chaque soir il semble mourir et descendre dans sa tombe; il reparaît invariablement le lendemain, pour redescendre et se coucher encore. Il en est de même de la lune, qui reparaît après avoir disparu, et qui ne manque jamais de recroître. Un poète a dit avec raison : « Le soleil meurt et renaît ; mais quand la lumière s'éclipse pour nous, celle-là ne renaît plus, et nous voilà condamnés à dormir pour la nuit éternelle I » L'enfer, c'est là le lieu où la nuit est éternelle, et
1 Ecclù, xn.
où de plus Ton ne connaît pas ce que c'est que le sommeil. Non, personne n'y dort, parce que ceux qui y sont ont dormi lorsqu'il aurait fallu veiller ; après le sommeil qu'ils ont fait dans leur péché, sommeil qui n'a pas même été long, mais qu'ils auraient voulu prolonger et même éterniser si possible , les voilà qui veillent maintenant, et qui veilleront pendant l'éternité toute entière ! Il n'en est pas ainsi dans le ciel; l'Eglise chante dans l'office des martyrs : Lux perpétua lucebit sanctis tuis, et œternitas temporum : « La lumière éternelle luira pour vos saints, avec l'éternité des temps. » Là, se trouvent le repos et le bonheur, succédant aux veilles et aux courtes fatigues de cette vie.
En cinquième lieu, les anciens représentaient l'éternité sous la figure d'un basilic. Ce reptile est le plus venimeux des serpents; c'est le seul, si l'on en croit un historien de l'antiquité, qui ne puisse être tué par la main de l'homme ; son venin est d'une telle violence que son souffle seul suffit à faire périr les herbes, les plantes et les animaux d'alentour. Aussi, ces derniers prennent-ils la fuite aussitôt qu'ils entendent son sifflement, et
les oiseaux mêmes cessent de chanter. Un auteur raconte qu'un cheval ayant péri dans les déserts d'Afrique, plusieurs serpents s'étaient réunis autour de son cadavre pour s'en repaître ; mais que le sifflement seul d'un basilic suffit pour les mettre tous en fuite et les forcer à se cacher dans le sable. Personne ne saurait se soustraire à l'éternité, ou bonne, ou mauvaise : ou à celle qui se passera dans la joie, ou à celle qui n'amène que des tourments. Impossible de la faire disparaître ou de la raccourcir, et il ne faut pas s'étonner qu'elle effraie tous les hommes, pour peu qu'ils y réfléchissent : l'éternité en effet est un basilic ayant des replis tortueux à l'infini ; c'est un affreux dragon dont le corps se recourbe en anneaux immenses et sans fin. jOh I chrétiens, pensons-y pendant qu'il en est temps! Quand un pécheur rentre en lui-même et examine sérieusement sa conscience, il trouve au fond de son âme des nids de serpents et de vipères, et s'étonne lui-même de tout le venin qu'il y découvre. Ah ! mon Dieu, se dit-il à lui-même, d'où viennent tous ces serpents si bien nourris, toutes ces couleuvres : tous ces péchés mortels? D'où viennent tous ces reptiles :
toutes ces pensées impures et honteuses? Ohl tout ce que je vois, me fait horreur ! N'en soyez pas étonné; je m'en vais vous dire d'où ils viennent. Les serpents aiment les lieux humides et les terres incultes ; c'est là qu'ils naissent et qu'ils se propagent, et pour leur donner vie ces deux choses suffisent : l'humidité du lieu et la négligence de ceux qui le cultivent. Il en est de même de l'esprit humain; quand un homme ne s'occupe que de son corps, ne songe pas à autre chose qu'à le traiter avec délicatesse, à le bien nourrir, à l'engraisser dans les plaisirs, c'est le cas de dire, selon nous, que l'âme de cet homme habite dans les lieux humides. Et si à cela se joint la mollesse dans le service de Dieu ; s'il tient à peine compte de son salut, et que, pourvu qu'il ne manque rien à son corps, peu lui importe tout ce qui peut se passer dans son âme ; si en outre, il ne se confesse que rarement et d'une manière superficielle, qu'y a-t-il d'étonnant qu'il naisse en lui un grand nombre de vipères, ou en d'autres termes de péchés mortels? Le remède pour s'en délivrer serait d'y faire descendre le basilic : c'est-à-dire la pensée de l'éternité. S'il le fait, il sentira peu à peu tous ces
reptiles se glisser hors de son sein. Vous avouez, chrétiens, que votre âme fourmille de pareils serpents venimeux! Preuve évidente que jusqu'à présent vous n'avez pensé que rarement à l'éternité, et peut-être jamais! Faites mieux dans l'avenir; commencez dès aujourd'hui à nourrir assidûment votre âme de cette pensée, et à méditer sérieusement la grande maxime que voici : « Ce qui fait plaisir n'est que momentané ; mais ce qui tourmente est éternel! »
En sixième lieu, il y avait encore une dernière représentation de l'éternité en usage chez les anciens ; c'était un antre immense et formidable qu'un serpent énorme ceignait de son immense longueur : la queue venant se rejoindre à la tête et se perdre dans la gueule. A droite de l'antre, se tenait debout un jeune homme d'un extérieur agréable et annonçant la santé, ayant à la main gauche un arc et deux flèches, et à la droite une harpe. En face de ce jeune homme, à l'entrée de la grotte, était assis un vieillard écrivant avec beaucoup d'attention ce que le mouvement du globe céleste ou le jeune homme lui-même lui dictait. A la gauche de ce vieillard était une
14 CONSIDÉRATIONS SUR h ÉTERNITÉ.
matrone à figure ridée et à chevelure blanche, pareillement assise. Devant l'entrée de la grotte, se voyaient quatre degrés, dont l'un était de fer, l'autre d'airain, le troisième d'argent et le quatrième d'or. Sur ces degrés folâtraient de petits enfants, qui paraissaient n'avoir nul souci du danger qu'ils pouvaient courir. Yoilà le tableau ; en voici maintenant l'explication. — L'antre signifie l'incompréhensibilité de ce qui est éternel ; le serpent ramené sur lui-même exprime le temps ; le jeune homme représente Dieu tenant en ses mains le ciel, la terre et l'enfer : ces deux derniers en butte aux traits de la divinité, tandis que le ciel ne connaît que la harpe, emblème de la joie. Le vieillard, c'est le destin : en d'autres termes ce que la divinité a décidé et prononcé de toute éternité dans les affaires du monde; la vieille matrone représente la nature ; les divers degrés sont les différents âges du monde et la succession des siècles. Enfin ces enfants qui folâtrent à l'entrée de la grotte, ce sont les êtres créés, et nommément l'homme qui joue au milieu des périls, à la porte même de l'éternité. — Hélas! chrétiens, cette dernière partie
du tableau, c'est nous-mêmes ! Ne jouons-nous pas en effet avec le péril, à la porte même de l'éternité? car, nous sommes à la porte de celle-ci aussi longtemps que nous vivons. Le moindre choc peut nous y faire entrer, et il ne faut pas croire que la mort ait à déployer une grande force pour cela. La lutte n'est pas longue : à peine la mort nous touche -t- elle que nous voilà précipités dans le gouffre. Réfléchissez-y, ô vous qui jouez sur ces degrés sans nul souci de cette éternité, au sein de laquelle vous serez aujourd'hui ou demain!...
Explication d'un sens mystique de l'Ecriture.
Il ne nous paraît pas hors de propos de terminer ce chapitre sur les diverses représentations de l'éternité par la citation des saintes Ecritures. Après que Nabuchodonosor, roi de Babylone, eut fait jeter dans la fournaise ardente les trois jeunes Hébreux qui refusaient d'obéir à ses ordres, la flamme, dit l'Ecriture, s'éleva au dessus de la fournaise de quaran te-NEUF coudées, et ce dernier
chiffre est assurément une chose bien merveilleuse et pleine de mystère! Qui en effet a pu fixer avec cette exactitude la hauteur de la flamme? qui est-ce qui y a donc appliqué une mesure, pour dire avec tant de précision que la hauteur en était de quarante-muF coudées, et non de cinquante? Cette manière de parler, en tout cas, est quelque chose de fort extraordinaire ! On dit communément vingt, trente, quarante, cinquante, en chiffres ronds, sans s'inquiéter s'il y a quelques unités de plus ou de moins. Ici, au contraire, l'Ecriture a soin de faire connaître qu'il y manquait une coudée au nombre cinquante. Evidemment il y a en cela un sens mystique ; quel est-il? — C'est que le nombre cinquante indiquait autrefois l'année jubilaire, et que les flammes infernales, symbolisées par celles de Babylone, ont beau monter (et cependant combien ne surpassentelles pas tout ce que nous pouvons souffrir en ce monde!), les flammes ont beau monter, disonsnous, jamais elles ne parviendront à atteindre le chiffre jubilaire, qui est l'époque du pardon. Nul - jubilé en enfer ! nul pardon, et nulle fin aux souffrances ! Dans ce monde nous avons un jubilé tous
les cent et même tous les cinquante ans, plus souvent même; car, en prenant ce mot dans le sens de pardon, nous l'avons à chaque heure et à chaque moment. Chaque minute, chaque seconde même peut nous obtenir maintenant un pardon qu'au sortir de ce monde l'éternité tout entière ne pourra plus nous faire obtenir ; un seul jour de souffrance chrétienne peut acquitter plus de dettes en ce monde que des années, des siècles même passés dans les flammes du purgatoire. — A cette première explication joignons-en encore une seconde d'un autre passage de la sainte Ecriture. Quand le peuple de Dieu traversa le Jourdain sous la conduite de Josué, les eaux, qui se trouvaient au dessous descendirent dans la mer de la solitude, appelée aujourd'hui la mer Morte, jusqu'à ce que le lit du fleuve fût à sec. Ailleurs il est dit dans le livre de l'Ecclésiastique : Souvent une homme avec peu rachète beaucoup1. Sur ces deux textes de l'Ecriture sainte , un théologien a établi le raisonnement suivant : « Si vous méritez une peine éternelle et que vous puissiez vous y soustraire en passant par une peine temporelle,
* Eccli., XX, 12.
vous pouvez dire qu'avec peu vous avez racheté beaucoup. En ce monde, il est vrai, vous voguez sur une mer de souffrance ; mais ce n'est que la mer Morte, et combien ne devez-vous pas d'actions de grâces à Dieu de ne voguer que sur cette mer, pendant que vous avez déjà mérité depuis longtemps de voguer dans la grande mer salée qui n'a pas de rives ! Fasse le ciel que par la mer Morte, où vous naviguez aujourd'hui, vous puissiez aborder dans la terre des vivants!... » Pour l'intelligence de ces paroles, il faut remarquer que l'auteur compare les maux de cette vie à la mer Morte, qui n'a qu'une étendue fort restreinte; et les supplices éternels de l'enfer à la grande mer salée, qui n'a point de limites. Selon lui, il faut absolument que nous traversions une de ces mers ; et c'est aussi la pensée de saint Chrysostome quand il s'écrie : 0 homme! que fais-tu? tu veux monter au ciel, et tu demandes à ne point rencontrer de difficultés ! Tu as beau faire ! il faut traverser la mer Morte. Il dépend de toi, en te soumettant à cette nécessité, d'aborder paisiblement au port de la béatitude!... La source de la sagesse, dit l'Ecriture, est le verbe
1 Eccli., i, 5.
divin au plus haut des deux, et ses voies sont les commandements éternels*. Pour arriver dans la terre des vivants il n'y a pas d'autre voie que de passer la mer Morte et d'observer les commandements ; Jésus-Christ nous l'a dit lui-même : Si vous voulez entrer dans la vie, observez les commandements ; voilà le chemin qui conduit à l'éternité bienheureuse.
Si nous demandons maintenant à la théologie ce que c'est que l'éternité, elle nous répondra par Corneille de la Pierre que c'est un cercle qui a pour centre Toujours, et pour circonférence Nulle part ; — que c'est un globe arrondi et de tous côtés parfaitement semblable à lui-même, où il n'y a ni commencement ni fin ; — que c'est une roue qui tourne sans cesse, et qui continuera à tourner dans les siècles des siècles ; — que c'est une année qui se renouvelle perpétuellement, et qui renaît à l'instant où elle meurt, pour renaître toujours ; — que c'est une fontaine perpétuelle, dont l'eau après quelques circuits revient à elle pour couler de nouveau : revenir, et couler toujours ; une fontaine versant des eaux intarissables : eaux douces de la grâce céleste, ou eaux amères de la malédic-
tion; — que c'est un labyrinthe avec des allées inextricables, égarant celui qui y pénètre, sans lui laisser la possibilité d'en sortir ; — que c'est une réunion indéfinie de spirales tournant sans cesse sur elles-mêmes et formant des cercles à l'infini ; — que c'est un serpent replié en cercle sur lui-même, la queue dans sa gueule, et présentant l'aspect d'une roue ; — que c'est une durée toujours présente, un éternel Aujourd'hui, qui ne se meut ni vers la veille ni vers le lendemain : le siècle des siècles, qui ne cesse point et qui reste toujours le même ; -— que c'est le commencement sans milieu et sans fin : commencement perpétuel, interminable, recommençant toujours ; où les bienheureux recommencent sans cesse des plaisirs nouveaux, et les réprouvés une mort qui n'arrive jamais. Ils meurent pourtant à chaque seconde, et après tant de mort ils meurent encore, et recommencent toujours une nouvelle agonie. Aussi longtemps que Dieu sera lui-même, aussi longtemps les justes seront bienheureux ; d'autre part, aussi longtemps qu'il sera Dieu, aussi longtemps les damnés seront malheureux dans l'enfer, et feront entendre ce cri lamentable : Nous sommes
PREMIÈBE CONSIDÉRATION. 21
tourmentés dans ces flammes, d'où jamais nous ne sortirons 1...
Pourquoi le lieu de l'éternité s'appelle demeure.
Saint Jean, patriarche d'Alexandrie, surnommé l'Aumônier, avait coutume d'aller visiter les malades, et était quelquefois accompagné dans ses courses charitables par un évêque nommé Troïlus, qui, paraît-il, aimait encore plus l'argent que les pauvres. Une fois, le saint patriarche lui dit à voix basse : Mon frère, aimons et soulageons bien les amis de Jésus-Christ I Troïlus, enflammé par ces paroles et dissimulant pour le moment la passion qui le travaillait, commanda à son serviteur de distribuer aux pauvres tout l'argent qu'il avait avec lui, et qu'il destinait à faire des provisions. Peu de temps après il eut un commencement de fièvre, qui évidemment avait sa source dans l'avarice. Le patriarche d'Alexandrie l'ayant appris, devina aisément la cause de son mal. Il apporta avec lui à l'évêque malade autant d'argent que son serviteur en avait distribué dernièrement aux pauvres, et
après quelques moments d'entretien il lui dit : C'est par plaisanterie que je vous ai demandé l'autre jour de l'argent pour les pauvres, mon serviteur n'en ayant plus. Voici que je vous rapporte consciencieusement l'argent que vous m'avez avancé alors, et je vous remercie I Quand Troïlus vit l'argent devant lui, la fièvre commença aussitôt à se relâcher ; la chaleur diminua, et il éprouva un mieux-être général. Bientôt après il se leva même pour dîner, et en effet il prit son repas comme de coutume ; bien plus, en se levant de table il se sentit disposé à dormir. Or, s'étant réellement abandonné au sommeil, il eut un songe dans lequel il vit un grand palais, et sur le frontispice de celui-ci se lisait cette inscription : Demeure éternelle et lieu de repos de Troïlus l Naturellement, dans son rêve, il en éprouvait une grande joie. Mais voilà tout à coup que la scène change, et que sa joie fait place à la tristesse I II voit venir un homme avec des ouvriers; et cet homme commande à ceux-ci d'enlever cette inscription et de la remplacer par cette autre : Demeure éternelle de Jean, archevêque d'Alexandrie, achetée par lui pour trente livres d'argent.
C'était justement la somme que venait de lui rendre le saint patriarche. A cette vue Troïlus fut frappé d'épouvante, et à son réveil il ne considéra pas ce songe comme une chose insignifiante, mais bien comme un avertissement du ciel. Il rentra donc en lui-même, et d'avare qu'il était envers les pauvres il devint plus généreux. Yoilà ce que lui apprit la seconde inscription ; et cette histoire peut se lire avec tous ses détails dans un écrivain du moyen âge nommé Léontius.
Les demeures que rappelle le songe de Troïlus sont donc éternelles! et ce sont celles-là même que Jésus-Christ, notre divin Maître, recommande à notre amour et à nos soupirs, en même temps qu'il cherche à nous inspirer du mépris pour nos pauvres chaumières, qui s'écroulent déjà et qui bientôt vont tomber en ruine. Dans la maison de mon Père, dit-il, il y a plusieurs demeures * ; il y a de la place pour tout le monde, et nul n'en est exclus que par lui-même. Le temps non plus n'y fera pas défaut; car c'est une de?neure, et une demeure éternelle.
0 Dieu de l'éternité et de la miséricorde, vérité
1 Joan., xiv, 2.
éternelle et charité vraie I daignez ouvrir nos yeux à la lumière, afin qu'à la vue des misères présentes nous apprenions à connaître les maux futurs : les supplices horribles et éternels de l'enfer. Ahl servez-nous de guide et de maître, afin d'apprendre à ne posséder les biens de ce monde, qu'en vue de ne pas perdre ceux de l'éternité ! Accordez - nous la grâce de pleurer nos fautes avec tant de repentir que nous n'ayons plus à redouter les supplices éternels. Comme aussi cette autre grâce de vivre en ce monde de telle sorte que nous ne perdions pas notre droit aux demeures éternelles du ciel; mais qu'après avoir achevé notre pèlerinage ici-bas, nous soyons reçus dans les tabernacles éternels de la Jérusalem céleste !