DIVERS POINTS DANS LESQUELS LA NATURE NOUS REPRÉSENTE L'ÉTERNITÉ
Comme nous venons de le voir, les païens euxmêmes avaient une notion, imparfaite du moins, de Téternité, qu'ils représentaient sous diverses formes, et Dieu l'avait sans doute voulu ainsi pour qu'ils fussent inexcusables. Mais le chrétien, la connaissant d'une manière bien plus parfaite, doit l'avoir mille fois plus à cœur, et il est aussi mille fois moins excusable, quand, éclairé comme il l'est sur cette matière, il résiste à la raison et à son propre intérêt, en éloignant de son âme la pensée si salutaire de l'éternité et en la laissant sommeiller dans l'oubli. 0 chrétiens qui ne pensez jamais à l'éternité, vous êtes vraiment inexcusables ! Indépendamment de tant d'autres motifs, vos yeux rencontrent souvent des objets qui devraient vous en rappeler le souvenir : des anneaux, des cercles, des sphères, des globes, des
sièges, des lits de repos ; vous voyez le soleil, la lune, les astres, toutes choses qui devraient réveiller en vous la pensée de l'éternité. Que dis-je, la nature elle-même, comme une bonne mère, met sous vos yeux des images bien plus parlantes encore de cette éternité, qui vous importe tant et à laquelle vous pensez si peu.
Un auteur * raconte qu'il existe en Arcadie une pierre, nommée asbestos, qui ayant une fois pris feu brûle continuellement, et que, pour cette raison, comme le dit saint Augustin lui-même, on employait autrefois dans les temples et dans les sépulcres pour en faire des flambeaux. A quoi il faut ajouter que Pline et plusieurs autres naturalistes anciens parlent d'une espèce de lin, ayant différents noms, qui non-seulement ne se consume pas au feu, mais qui s'y purifie et s'y nettoie. On en faisait autrefois une toile servant à envelopper les corps morts que l'on voulait brûler, et au moyen de cette toile, tout en brûlant plusieurs cadavres à la fois, on évitait la confusion des cendres, et on pouvait les distinguer les unes des autres. Néron avait un manteau fait
1 Soliuus.
de cette étoffe, et ce manteau passait pour être plus précieux que s'il eût été broché d'or et couvert de diamants. Cette toile merveilleuse n'estelle pas une indication de la nature, pour nous dire que le feu ne détruit pas tout et ne donne pas nécessairement la mort ? Comme elle, les damnés brûleront éternellement et ne seront pas consumés ; ils chercheront la mort dans les flammes, et ne la trouveront pas! — Devant cette terrible pensée, un pieux auteur s'écrie : 0 malheur éternel, et qui n'aura jamais de fin ! 0 'un sans fin ! 0 mort plus dure que toute mort ! Mourir toujours, et ne pas pouvoir mourir ! — Isaïe le dit : Leur feu ne s'éteindra jamais ' , et l'ange de l'Apocalypse dit de même : Ils désireront mourir, et la mort s'enfuira loin d'eux*.
Pline, Aristote, les naturalistes anciens et saint Augustin lui-même ont cru que la salamandre pouvait vivre, quelque temps du moins, dans le feu. Ce petit animal, d'une nature extrêmement froide, naît de la pluie, disent-ils; le soleil et le sec lui donnent la mort. Pline ajoute qu'il résiste à la flamme comme la glace,
1 ls.f cap. ult. — » Apoc, ix, 6.
et que de sa peau on faisait autrefois des lampes à lumière perpétuelle. — Sur tout cela on peut faire le raisonnement suivant : Dieu, qui de terre et de boue a formé le corps de la salamandre , n'a-t-il pas formé le corps de l'homme de la même substance ? La réponse ne saurait être douteuse. Mais il faut ajouter qu'il lui a donné une nature bien plus noble, puisqu'il s'en faut peu, comme dit l'Ecriture, qu'il ne l'ait égalé aux anges dont il partagera la félicité après avoir fini son temps d'épreuve. Mais l'homme, élevé à ce degré de noblesse, ne l'a pas compris; il s'est mis au rang de la brute, à laquelle il veut ressembler. Par sa faute le voilà donc réduit au rang de la salamandre ; bien plus, il se fait salamandre lui-même pour vivre et pour mourir toujours dans les flammes. En effet, dans l'enfer, il n'y a rien qui ne soit éternel, et il y a surtout six choses qui le sont, et qui vont nous occuper maintenant.
Quelles sont les choses éternelles en enfer.
La toute première chose qui soit éternelle dans l'enfer, c'est le réprouvé lui-même. Il ne peut ni se donner la mort, ni la donner à un autre, ni la recevoir; il la cherchera et ne pourra point la trouver, et ce désir de mourir qu'il ne pourra pas satisfaire sera même un de ses plus grands tourments.
Après le caractère éternel du réprouvé, vient en second lieu celui du séjour qu'il habite. La prison où il est renfermé ne peut ni s'écrouler, ni être démolie ou détruite ; des rochers et des montagnes la ceignent de toutes parts, et ce sont là des barrières trop fortes pour pouvoir être rompues. Si l'un ou l'autre des réprouvés sort de là avant le jour du jugement, ce ne peut être qu'avec la permission de Dieu, et en emportant avec lui son enfer. — Cette prison infernale serat-elle assez grande pour contenir tous les réprouvés, et comment les renfermera-t-elle ; ce sont là des questions qui se discutent en théologie, et au
30 CONSIDÉRATIONS SUR h ÉTERNITÉ.
sujet desquelles nous allons résumer les objections et les réponses. Un théologien, versé dans les mathématiques, raisonne de la manière suivante : Il est certain, d'après les paroles de Jésus-Christ lui-même, que la plus grande partie des hommes seront damnés et que les élus formeront le plus petit nombre , et cette certitude résulte des paroles suivantes du divin Maître : Entrez par la porte étroite , parce que la voie qui conduit à la perdition est large et spacieuse, et qu'il y en a beaucoup qui entrent par elle? Qu'elle est étroite la porte! qu'elle est resserrée la voie qui conduit à la vie, et qu'il y en a peu qui la trouvent! (Quelles paroles ! les avons-nous jamais bien comprises et considérées comme étant celles de Jésus-Christ?) Mais revenons à notre sujet.
La place de l'enfer, dit le théologien que nous citons, est le centre de notre globe terrestre; et comment, eu égard à cet espace resserré, sera-t-il possible d'y loger tant de milliers d'hommes? Il faut de toute nécessité admettre que les corps se pénétreront les uns les autres; car autrement ils n'auraient pas de place 1 — Cela n'est pas nécessaire, répond un autre théologien ; ils seront là
comme des harengs dans une tonne, et il n'y aura pour les séparer les uns des autres qu'une couche fort mince de feu ou de soufre. Ou bien encore, ils seront comme des briques dans le four, se touchant pour ainsi dire, et se cuisant toutes par la même chaleur. L'Ecriture sainte emploie pour exprimer la même pensée une autre comparaison ; elle dit : Ils sont placés en enfer comme des brebis, et la mort en fera sa pâture ; et par là l'Ecriture n'entend pas qu'ils seront comme des brebis au pâturage , mais comme des brebis égorgées à la boucherie et jetées l'une sur l'autre.
Le lieu qu'habitent les réprouvés est éternel ; mais le feu qui les brûle ne l'est pas moins, et jamais il ne s'éteindra. Jésus-Christ dans saint Matthieu l'annonce en termes formels et précis : Allez, maudits, allez au feu éternel*!... Eternel, l'entendez-vous? c'est la colère divine qui l'allume, et jamais il ne s'éteindra, comme le dit Isaïe : Le souffle du Seigneur est comme un torrent de soufre qui V allume; ni jour ni nuit il ne s'éteindra*! Et si nous trouvions ces paroles trop sévères, saint Augustin nous répondrait : « Les supplices éter-
1 Maith., xxv, 41. — * ls., xxx et xxxiv.
nels et la vie éternelle sont deux choses corrélatives. Dire la vie éternelle n'aura pas de fin, mais les supplices éternels en auront une, ce serait une absurdité1...»
Il y a encore une quatrième chose éternelle en enfer : c'est la conscience bourrelée de remords, ou ce que l'Ecriture nomme le ver -rongeur. Leur ver ne mourra point, dit le prophète Isaïe* , et la fable elle-même nous donne une idée de ce même tourment dans le supplice de Prométhée, à qui un vautour déchirait le foie renaissant continuellement pour de nouvelles douleurs. En effet, qu'était-ce autre chose que la conscience déchirée par les remords ?
La cinquième chose éternelle en enfer, c'est la sentence de réprobation : l'arrêt de Jésus-Christ, le juge des vivants et des morts, condamnant une âme au supplice des réprouvés, arrêt irrévocable et sans appel î II n'y a plus de plaidoirie à entendre, plus de remises, plus de délais, plus de fériés, plus d'instance supérieure. La sentence une fois portée l'est pour toujours, et il n'y a pas de révocation possible. C'est ce dont nous avertit
* De civ., lib. XII. — * /*., LXVI, 24.
notre sainte mère l'Eglise, quand dans l'office des morts elle chante ces paroles : Péchant chaque jour et ne me repentant pas, je suis troublé par la crainte de la mort, parce qu'en enfer il n'y a plus de délivrance. Non, plus de délivrance, plus de salut ; mais un éternel désespoir ! Le sang de Jésus-Christ coulant sur le Calvaire, ce sang si efficace pour obtenir le pardon, n'arrive plus jusqu'aux réprouvés. Saint Bernard dit : Si le joug du Seigneur : le joug de la pénitence, ne vous paraît pas agréable, vous conviendrez cependant qu'il l'est plus, sans comparaison, que celui qui résulte de ces paroles du souverain Juge : Allez au feu éternel !
En sixième lieu, ce qui n'a pas de fin en enfer, c'est ce que les théologiens appellent la peine du dam, ou l'éternelle privation de la vue de Dieu. Cette peine du dam, de même que tous les autres tourments des réprouvés, n'aura point de fin ; car là il n'y a plus moyen de satisfaire à la justice de Dieu. Quand ces tourments auront duré quelques millions d'années, pour eux ce ne sera pas même un jour; que dis -je, pas même une heure, et ils n'auront pas le moindre répit à leurs souffrances ;
s'il y a variété et changement de supplices, ce n'est qu'en aggravation de peine et de douleur. Jésus-Christ nous le dit assez dans l'Evangile : Les fils du royaume seront jetés dans les ténèbres extérieures ; là il y aura pleurs et grincements de dents * : pleurs dans les flammes, grincements de dents dans le froid et la glace. Ahl comment Thomme peut-il tellement oublier son Dieu et s'oublier lui-même? comment peut-il s'abrutir, s'endurcir, devenir insensible à ce point que la pensée de ces effroyables supplices, qui doivent durer pendant toute l'éternité, ne fasse plus d'impression sur lui et ne le remplisse plus d'horreur et d'effroi? Comment se fait-il qu'il ne puisse plus se dire à lui-même : Ce n'est que trop vrai, je m'avance vers l'éternité, et le chemin qui me reste à faire pour y arriver est peut-être bien court ! Me voilà déjà sur les degrés de la porte ; un pas encore, et j'y suis pour toujours! Si pour un mal de dents ou de tête, une seule nuit que je passe sans dormir, dans un lit bien mou, me paraît déjà si longue que je ne puis attendre le retour de la lumière, et qu'il me semble que le
1 Matth., vin, 22.
soleil s'oublie et ne reviendra plus jamais ; si une seule nuit passée de la sorte paraît plus longue qu'une semaine, bien que je repose mollement entre la laine et le duvet, et bien que, d'autre part, je puisse espérer du soulagement dans les soins affectueux de ma famille et dans les ressources de l'art; bien qu'enfin le mal abandonné à luimême serait diminué par le fait seul du retour de la lumière, hélas ! que sera-ce dans les flammes, où l'on sera des mille et des mille ans I en proie jour et nuit à la faim, à la soif, au feu, sans rafraîchissement, sans soulagement, sans repos, sans espoir même d'en jamais obtenir ! Hélas ! grand Dieu ! et être dans cet état des myriades et des myriades d'années et de siècles, et savoir qu'il n'y a pas de fin, et qu'il est même inutile d'en espérer une 111... L'auteur de l'Imitation dit : Une heure sera plus terrible là, dans ces tourments, qu'ici cent années passées dans la pénitence la plus amère. Là, point de repos, point de consolation pour les réprouvés 1 0 Seigneur *, ne me reprenez pas dans votre colère, ne me châtiez
1 Ps. VI, 1.
pas dans votre fureur! Ah ! ne vous souvenez pas des fautes de ma jeunesse1 /...
Pourquoi l'enfer est éternel.
Il est dans la matière que nous traitons maintenant une question qui mérite bien d'être éclaircie : c'est celle de savoir comment il peut se faire que Dieu si bon, si tendre : ce Dieu dont la miséricorde surpasse même toutes les œuvres, puisse punir un péché mortel, un péché d'un moment, commis quelquefois par la seule pensée, d'une manière si rigoureuse et pendant toute l'éternité ; et qu'il le punisse ainsi en toute justice, en sorte qu'on peut avancer même qu'il ne le punira jamais assez, et qu'après des milliers de siècles passés dans les tourments, il ne sera jamais possible de dire : voilà un péché qui est assez puni, voilà un coupable qui a satisfait à la justice, et qui a fini d'expier cette pensée mauvaise pour laquelle il avait été condamné! Car, telle est l'opinion des meilleurs théologiens qu'une seule pensée, une délectation
1 PS. XKIV, 7.
mauvaise où l'on se complaît, est un péché mortel ; et ils donnent le nom de délectation mauvaise au plaisir qu'éprouve un homme dans une pensée impure, alors même qu'il n'a nulle intention de faire la chose mauvaise à laquelle il pense; mais que seulement il s'y arrête, le sachant et le voulant, et qu'il y prend plaisir. — Ainsi donc, Dieu aurait statué un châtiment éternel pour une seule pensée de ce genre! Quelle justice y a-t-il d'infliger un supplice éternel à une seule mauvaise pensée, qui ne fait de mal à personne? Et comment le roi David peut-il s'écrier : Rendez gloire au Seigneur, parce qu'il est bon et que sa miséricorde est éternelle1? pourquoi le répète-il vingt fois dans le même psaume, si Dieu est si sévère? — Voici ce que répondent saint Augustin, saint Grégoire, saint Thomas d'Aquin et avec eux tous les théologiens : ils disent qu'en tout péché mortel la faute