Eschyle
LA GRÈCE
té, plus grandce qui eut de la grandeur, plus hideux ce qui fut laid, plus pervers ce qui fut méchant : il seconde l'esprit humain en ses tendances à généraliser, et généraliser c’est idéaliser, soit en laid soit en beau. D’un Jésus il fait un dieu, d’un Néron ou d’un Tibère un monstre. Ne nous trompe-t-il pas sur Athènes, le lointain de l’histoire, sur les Athéniens, sur les plus grands des Athéniens ? Gela n’est point douteux. La distance, et la phrase, ont fait ici leur œuvre de complicité. Athènes ne fut pas, ni les Athéniens ne furent exactement ce que nous les concevons ; nous les voyons plus grands que nature. Mais cet elfet d’optique de l’histoire est inévitable, et je crois même qu’il est salutaire. 11 nous permet d’admirer davantage ce qui ne fut pas sans mériter l’admiration, de détester davantage ce qui mérite d’être détesté; il nous élève au-dessus du vulgaire quotidien et nous permet de nous mesurer à l’idéal des types bons ou mauvais que nous avons ainsi conçus en mêlant la poésie de l'art et de la conscience à la stricte réalité. Ne contestons pas à cette réalité idéalisée ses droits à l’existence, car il est bon qu’elle existe. L’expérience quotidienne nous fait assez prendre la mesure des hommes tels qu’ils sont, celle d’autrui et la nôtre, elle nous contraint assez à proportionner nos jugements à leur taille véritable : ne nous faisons pas scrupule, en dépouillant ceux qui ne sont plus, hommes et peuples, de leurs imperfections et de leurs difformités, de les exhausser quelque peu et de les contempler dans ce qu’ils eurent de meilleur sans trop tenir compte de l’alliage. Ils furent en partie tels que nous les supposons et ne le furent pas complètement; laissons-leur le bénéfice de nos suppositions, d’autant
plus que nos tentatives échoueront toujours de faire une histoire absolument vraie, absolument conforme à ce qui fut. Le pouvons-nous, alors même qu’il s’agit de juger les actions et les événements qui s’accomplissent sous nos yeux, les actions et les événements auxquels nous parti- .cipons? Lequel d’entre nous, écrivant sa propre histoire, sera bien assuré d'avoir été son historien fidèle, celui de son for intérieur? Et s’il en est ainsi, qui s’assurera jamais qu’il a pénétré dans le for intérieur de l’histoire,jusqu’au principe des actions humaines où seule réside ' la vérité ? Comment surtout pourrions-nous juger sûrement des actions, des choses, des hommes qui sont si loin de nous ! Il est vrai que cette distance reculée nous offre d’autre part un avantage, puisqu’elle nous laisse voir l’enchaînement des- causes et des effets devenus causes à leur tour, ce qui est l’histoire philosophique ; qu’elle nous permet aussi, en groupant les faits, les actions et les œuvres des individus qui composèrent un peuple, des peuples qui composèrent une race, d’en déduire les facultés génératrices, les aptitudes et les instincts constitutifs de leur génie : ce qui est l’histoire sous sou aspect psychologique. Mais les efforts que nous faisons pour étudier scrupuleusement les causes dans leurs effets, le génie des peuples et des races dans leurs œuvres, n’empêchent pas notre cœur et notre fantaisie de pénétrer incessamment dans l’histoire de tous les côtés pour y mêler, par delà nos méthodes d’investigations et les documents de nos procès-verbaux, l’art et la passion, le désir de l’idéal, la haine ou l’amour des partis, le mépris ou l’enthousiasme des croyances personnelles, en un mot ce qui n’appartient qu’à nous-mêmes et non pas au passé.
LÀ GRÈCE
Toute histoire tiendra toujours quelque chose de l’historien, de l’époque et du pays où il écrit; elle vaudra ce qu’il vaut lui-même comme mesure de la vérité et de l’humauité. L’histoire impersonnelle est un mythe ; ce que nous devons exiger, ce que nous pouvons espérer raisonnablement, c’est que nos transformations et nos exagérations, en bien comme en mal, n’aient lieu que dans le sens indiqué par le réel, que nos mépris ou notre admiration, notre approbation ou notre blême, ne tombent que sur ce qui mérite d'être blâmé ou loué.
Athènes est une démocratie, elle en a les défauts, et ces défauts sont d’autant plus apparents que le peuple athénien est le plus impressionnable, partant le plus mobile qui fut jamais.
« Le gouvernement des Athéniens et le choix qu’ils ont fait de cette forme politique , dit Xénophon qui n’aimait guère la démocratie et qui ne s'intitulait pas moins Xénophon d’Athènes, n’est pas ce que j’entends louer ici, vu que ce choix favorise plus les méchants que les bons. Sous ce rapport je ne puis donc pas l'approuver, mais puisqu’il leur a plu de l’adopter, je vais démontrer qu’ils emploient les vrais moyens de la maintenir, et qu’ils ont raison de faire bien des choses que les autres Grecs regardent comme des fautes.
« Je dis donc d’abord que c’est une justice chez eux de donner l’avantage aux pauvres et au peuple sur les nobles et sur les riches, parce que c’est le peuple qui fait la marine et qui constitue la force de la république. Les pilotes, les céleustes, les pentécontarques, les seconds, les constructeurs, voilà ceux qui rendent l’état florissant, bien plus que les hoplites, les nobles et les riches. Cela
élaut, on trouve juste qu'ils participent tous indistinctement aux charges qui dépendent du sort et de l’élection, et que chacun, parmi les citoyens, ait le droit de parler s’il veut. Quant aux fonctions dont la gestion bonne ou mauvaise met en question le salut de l'État et du peuple entier, ces fonctions-là, le peuple s’en préoccupe fort peu. C’est ainsi qu’il ne songe nullement à se faire porter aux premiers grades dans l’infanterie ou dans la cavalerie, convaincu qu’il gagne plus à ne point exercer luimême ces fonctions, mais à les abandonner aux grands. Au contraire, toutes les fonctions qui garantissent un salaire et qui rapportent à la maison, il cherche à les remplir1. »
« Chez les Athéniens, suivant Fénelon, tout dépendait du peuple et le peuple dépendait de la parole. »
Or, les deux principales formes de la parole publique à Athènes étaient la tribune et le drame*.
Dans sou portrait de Périclès, Thucydide conclut ainsi : « De cette manière, le gouvernement était une démocratie de nom, et de fait une monarchie entre les mains du premier citoyeu. Cependant ses successeurs, plus égaux entre eux, et aspirant chacun au premier rang, commencèrent à relâcher l’administration publique d’après le bon plaisir du peuple. 11 en résulta, comme il arrive dans une grande et puissante république, de nombreuses erreurs, entre autres l’expédition maritime de Sicile. » Discréditer l’aréopage ou le sénat d’Athènes, et rester seul maître du peuple affranchi de tout contrepoids dans ses décisions, telle fut la politique de Périclès.