LA DÉMOCRATIE ATHÉNIENNE
La géologie politique : géographie fédérative et centralisatrice. — Diversité hellénique. — Athènes; les lointains de l’histoire. — La démocratie. — Chefs et peuple, hommes d’État : Périclès. — Culte de la cité : l'ostracisme. — La cité et la philosophie. — Socrate et Jésus, Aréopage et Sanhédrin. — L’esclavage. — Les filles d’Athènes : Marathon, Platée, Salamine. — Grandeur d’un petit peuple.
« A l’abri des petites chaînes calcaires inégales, ramifiées, abondantes en sources, qui coupent l’Italie et la Grèce; dans ces charmants vallons, riches de tous les produits de la nature vivante, germent la philosophie et les arts : c’est là que l’espèce humaine a vu naître les génies dont elle s'honore le plus, tandis que les vastes plaines sablonneuses de la Tartarie et de l’Afrique retinrent toujours leurs habitants à l’état de pasteurs errants et farouches4. »
Les peuples se moulent en partie sur les contrées qu’ils habitent et la géologie a sa part inconsciente dans leur destinée. Biffez les Alpes, vous supprimerez d’un trait la Suisse et son histoire. La Grèce et la Suisse ont une topographie fédérative : leurs montagnes ne sont pas assez
t. Cnvier, Éloge de Wtrntr.
hautes pour isoler leurs peuplades, elles le sont assez pour les séparer et créer, dans les limites d’un territoire restreint, des régions distinctes propres à devenir le lieu et l’occasion d’un développement personnel. Le péril du despotisme et des révolutions couve dans les nations qui, disséminées sur un vaste espace nivelé, n’ont pas trouvé dans leur sol dès l’origine d’utiles obstacles à l’uniformité. La géographie tient école de politique ; elle a condamné la Pologne en la plaçant entre la Prusse et la Russie : en revanche elle a fait l’Égypte, fille du limon, et Carthage, et l’Angleterre, et la Hollande conquise sur la mer par ses habitants.
Avec son cortège d'iles et de colonies, la Grèce a possédé tous les avantages de l’existence continentale et de l’expansion maritime. La vie rurale et la vie urbaine ne cessèrent de s’y faire équilibre, et malgré la désastreuse rivalité d’Athènes et de Sparte aspirant à l’hégémonie, aucune cité, aucune province n’y devint jamais la proie définitive des autres. Malgré les deux rivales qui se disputaient la souveraineté — et peut-être en partie à cause de leur rivalité — Corinthe, Thèbes, Mégare, Argos maintinrent leurs droits et gardèrent leur physionomie jusque dans leur décadence particulière au sein de la décadence générale.
La variété des productions, des températures et des saisons, des peuplades, des constitutions et des nueurs se fond dans ce pays privilégié en une moyenne qui ne laisse dominer aucun contraste, si ce n’est entre les deux extrêmes politiques, Athènes et Sparte. Sans les étals intermédiaires il n’y aurait eu en présence que deux villes irréconciliables comme Rome et Carthage : la Grèce
LA GRÈCE
n’eût pas existé. Mais les autres cités, placées entre deux, amortissaient le choc des ambitions respectives; elles firent mieux souvent en les unissant malgré elles dans l’intérêt commun de la confédération. Moins glorieuses que ces villes fameuses, elles furent très-utiles et retardèrent la ruine à laquelle travaillèrent celles-ci dans leurs luttes sourdes ou violentes pour la prééminence. Athènes est la tête de la Grèce, elle en est le plus éclatant épanouissement ; mais le corps de la Grèce ce sont les états et les cités intermédiaires qui le composent : elle leur doit sa consistance, et de ne s'être point usé trop vite, soit par des dissensions sans trêve, soit par une culture trop hâtive qu’aucun élément hétérogène n’eût retardé. Thèbes, lourde et sensée, compense Athènes ; les simples et rudes montagnards de l’Arcadie font contre-poids à la riche et voluptueuse Corinthe. Les dons de l’imagination et de l’esprit n’ont tout leur prix, ils n’atteignent leur pleine maturité que lorsqu’ils sont tempérés en même temps que fortifiés par le caractère et le bon sens ; la richesse et le luxe des cités ne profitent à un pays que lorsqu’ils n’y régnent pas exclusivement et qu’ils s’y rencontrent avec les mœurs et le travail agrestes où sont les sources premières de sa vie. Seules maîtresses de la Grèce, Athènes et Corinthe l’eussent promptement entraînée vers sa fin par la corruption morale et le raffinement excessif des intelligences, alors que la domination de Sparte eût glacé son avenir dans les frimas d’une austérité immobile. La Grèce eut la bonne fortune de ne se résumer ni dans Athènes ni dans Sparte : elle fut un assemblage vivant d’états, de dons et d’aptitudes heureusement associés. Venus de points divers à des époques
diverses, les tribus et les peuplades qui la formèrent semblent y être arrivées comme à un rendez-vous donné par la civilisation, afin de constituer le chaînon d’or qui devait relier l’Orient à l’Occident et le passé au futur de l’humanité.
« Il parait,- dit Thucydide, que le pays appelé aujourd'hui la Grèce n'était pas habité jadis avec stabilité, mais anciennement fut sujet à des migrations, et que chacun quittait son pays, sans peine, forcé qu’il y était par de nouveaux occupants, toujours de plus en plus nombreux...
« Le pays le plus fertile éprouvait toujours les plus fréquentes émigrations. Telle était la contrée nommée à présenL la Thessalie, la Béotie, la majeure partie du Péloponèse, excepté l'Arcadie, et les autres contrées les plus fertiles. En elïet, par la fertilité du sol, la richesse des particuliers s'accroissant occasionnait des séditions qui les consumaient eux-mêmes, et qui, tout à la fois, les exposaient encore plus à la convoitise des étrangers. Mais l’Attique, depuis très-longtemps préservée des séditions par sou peu de fertilité , était toujours habitée par les mêmes hommes. Une preuve puissante de cette assertion, c’est que par l’arrivée des étrangers sa population s’accrut plus que celle des autres contrées. Parmi ceux qui, dans le reste de la Grèce, s’expatriaient, par suite des guerres ou des séditions, les plus puissants se réfugiaient chez les Athéniens, comme dans un lieu sûr, et, y acquérant le droit de bourgeoisie , dès les temps les plus reculés accrurent de beaucoup la population de la ville; de sorte que, par la suite, l’Attique ne pouvant plus suffire à ses habitants, envoya des cotons en Ionie.
LA GRÈCE
« Ce qui ne démontre pas moins la faiblesse des anciens, c’est qu’avant la guerre de Troie on ne voit pas que l’Hellade ait rien entrepris en commun. »
Un sol trop fertile est un piège pour ses habitants, une terre trop pauvre leur ruine. Les habitants de l’Attique n’eurent point affaire à une terre qui décourage l'homme du travail par sa stérilité, ni qui l’en dispense par une fécondité trop complaisante. Ouverte vers la mer et portée à l’expansion maritime , coloniale et commerciale, Athènes trouva dans son territoire les ressources d’une culture variée ; dans son site un heureux accord de plaines et de reliefs montagneux, une configuration propre à satisfaire l’imagination sans la dominer, et qui par la sobriété de ses contours était une silencieuse école de goût sans cesse ouverte au regard, et d’autant plus efficace peut-être qu’elle était ignorée de ceux même qu’elle enseignait. Lorsque, guidant son père, Antigone atteint avec lui le mystérieux sanctuaire des Euménides à Colone, elle nous donne ainsi, en quelques mots, une description du site et de ses productions :
« Œdipe, père infortuné, je vois dans le lointain les tours qui protègent la ville ; le lieu où nous sommes est sacré, à ce que je suppose, car il est parsemé de lauriers, d’oliviers, de vignes abondantes, et, sous le feuillage, de nombreux rossignols font entendre leurs chants mélodieux »
Les Grecs ne sont point prodigues de descriptions de la nature; ce que nous exprimons en plusieurs pages ils l’expriment en deux lignes, mais avec une sûreté parfaite de coup d’œil et de main. « Et la rayonnante lumière du soleil s’engloutit dans l’Océan, dit Homère,
attirant derrière elle la sombre nuit sur la contrée couverte de moissons. » Le héraut qui précède Agamemnon 1 à Argos, peignant les souffrances endurées par les Grecs au siège de Troie, parle des longs étés : « alors que la mer immobile, abandonnée des vents, retombait dans sa couche et s’endormait à l’heure du midi. » Les quelques paroles mises par Sophocle dans la bouche d’Antigone, évoquent toute une contrée dans notre imagination , elles nous font voir Athènes mieux que les plus minutieuses descriptions. Oui, les voilà bien à l’horizon les tours protectrices de cette ville fameuse, qui s’élève encore avec Rome dans le lointain de l’histoire et dont les ruines nous imposent je ne sais quel respect religieux. Mais n’estce pas superstitieux qu’il faudrait dire? Athènes resplendit dans le souvenir de nos études classiques, mais ne subissons-nous pas ici comme partout l'effet des lointains : les lointains idéalisent les choses, ceux du passé de même que ceux de l’avenir. A l’inverse néanmoins des lointains matériels, et bien qu’il les recouvre comme eux d’un vaporeux azur, le lointain historique au lieu de diminuer les choses et les individus les amplifie. Il opère à l’égal de la mort qui éloigne de nous hommes et choses, et ne les laisse subsister qu’agrandis, idéalisés, parce qu’elle nous les présente sans les mille accidents qui les déparent aux yeux du contemporain, affranchis des détails amoindrissants et déformateurs sous lesquels la vie successive les offre à ceux qui les voient se dérouler en détail.
L’éloignemeut synthétise les choses, les caractères, les événements. Il fait paraître plus beau ce qui eut de la beau-