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I. Vie de Solon

LA GRÈCE

naissance à de grands hommes, mais comment Athènes traite-t-elle ses grands hommes? Athènes est-elle plus athénienne lorsqu’elle leur dresse des statues, ou lorsqu’elle les précipite de leur piédestal et leur ravit la patrie? elle l’est au même degré dans les deux cas. Où se trouvent les grands citoyens d’Athènes que le peuple n’ait point bannis : Gimon, Miltiade, Thémistocle, Aristide, Périclès goûtent l’exil après avoir goûté le pouvoir. Socrate boit la ciguë ; Phocion, le meilleur des citoyens mais aussi le plus sincère, condamné à l’unanimité par le peuple, boit la mort dans la coupe de Socrate : Aristote s’exile pour épargner un nouveau crime aux Athéniens. Ges exils et ces condamnations dont le peuple d’Athènes s’est rendu coupable, quel esprit les a dictés sinon l’arbitraire démocratique? L’arbitraire est toujours l’arbitraire, mais chaque gouvernement, étant né de l’homme, a sa manière de le pratiquer. L’oligarchie et la monarchie mettent dans l’injustice leur esprit oligarchique et monarchique; Athènes nous donne le modèle de l’injustice démocratique ou populaire. Le génie de cette injustice est l’ingratitude et le caprice : les élans et les remous de la place publique s’y font sentir. Le flot vous porte, on tient la haute mer du succès; il se retire — on est à sec sur la plage d’exil.

S’il n’y a guère que le caprice populaire dans la pratique de l’ostracisme, reconnaissons qu’il y a dans l'ostracisme comme institution, outre la démocratie ombrageuse, et jalouse de se défendre même au prix de la justice qui la protégerait, le culte supérieur de la cité. On dit à l’honneur des Grecs qu’ils n’eurent point de fanatisme religieux, cela est vrai : ils n’immolèrent point de victimes

à leurs dieux et ne firent point de martyrs. La diversité poétique de leur mythologie, son ampleur élastique ne comportaient pas la rigidité du dogme ni du sacerdoce son auxiliaire; la mythologie grecque n'engendra point d’église. Mais de même que nous avons trouvé dans la tragédie la vraie conscience religieuse des Grecs, c’est dans le culte de la cité que nous trouvons leur vrai culte, et la preuve, hélas! c’est que la cité remplaçant l’autel a fait des fanatiques et des martyrs.

Il en est à cet égard de la cité grecque comme de la cité romaine. Elle est son propre idéal; ses citoyens sont des élus, ses ennemis des réprouvés.

« Si l’on veut donner la définition exacte du citoyen, il faut dire que c'est l’homme qui a la religion de la cité *. L’étranger- au contraire est celui qui n'a pas accès au culte, celui que les dieux de la cité ne protègent pas et qui n’a pas même le droit de les invoquer. Car ces dieux nationaux ne veulent recevoir de prières et d’offrandes que du citoyen ; ils repoussent l’étranger, l’entrée de leurs temples lui est interdite et sa présence pendant le sacrifice est un sacrilège. Un témoignage de cet antique sentiment de répulsion nous est resté dans un des principaux rites du culte romain ; le pontife, lorsqu’il sacrifie en plein air, doit avoir la tête voilée, « parce qu’il ne faut pas que devant les feux sacrés, dans l’acte religieux qui est offert aux dieux nationaux, le visage d’un étranger se montre aux yeux du pontife; les auspices en seraient troublés*. »

1. Etre citoyen se disait en grec rovraXtlv, c'est-à-dire faire le sacrifice ensemble.

2. Virgile, En., 111, 406. — On sait que hattu se disait de [étranger : hotiilü facitt, dans Virgile, signifie le visage d’un étranger.

LA GHËCE.

Un objet sacré, qui tombait momentanément aux mains d’un étranger, devenait aussitôt profane; il ne pouvait recouvrer son caractère religieux que par une cérémonie expiatoire. Si l’ennemi s’était emparé d’une ville et que les citoyens vinssent à la reprendre, il fallait avant toute chose que les temples fussent purifiés et tous les foyers éteints et renouvelés ; le regard de l'étranger les avait souillés*. »

« C’est ainsi, poursuit M. Fustel de Coulanges *, que la religion établissait entre le citoyen et l’étranger une distinction profonde et ineffaçable. Cette même religion, tant qu’elle fut puissante sur les âmes, défendit de communiquer aux étrangers le droit de cité. Au temps d’Hérodote Sparte ne l’avait encore accordé à personne excepté à un devin; encore avait-il fallu pour cela l’ordre formel de l’oracle. Athènes l’accordait quelquefois; mais avec quelle précaution I II fallait d’abord que le peuple réuni votât au scrutin secret l’admission de l’étranger; ce n’était rien encore; il fallait que, neuf jours après, une seconde assemblée votât dans le même sens, et qu’il y eût au moins six mille suffrages favorables : chiffre qui paraîtra énorme si l’on songe qu’il était fort rare qu’une assemblée athénienne réunit ce nombre de citoyens.

« ... A Rome pour juger l’étranger le préteur a dû se faire étranger lui-même (prætor peregrinus).

u ... On pouvait accueillir l’étranger, veiller sur lui, l’estimer même, s’il était riche ou honorable; on ne pouvait lui donner part à la religion et au droit. L’esclave, à certains égards, était mieux traité que lui; car l’esclave,

!. Plutarque, Aristide, ‘20. Tite-Live, V, 50.

2 La Cité antique.

membre d’une famille dont il partageait le culte, était rattaché à la cité par l’intermédiaire de son maître; les dieux le protégeaient. Aussi la religion romaine disaitelle que le tombeau de l’esclave était sacré, mais que celui de l’étranger ne l’était pas 1 . »

Le même auteur dit ailleurs en parlant de la Cité antique :

« L’amour de la patrie, c’est la piété des anciens. » L’exil était proprement l’interdiction du culte.

« Qu’il fuie, disait la sentence, et qu’il n'approche jamais des temples. Que nul citoyen ne lui parle ni le reçoive ; que nul ne l’admette aux prières ni aux sacrifices; que nul ne lui présente l’eau lustrale*. »

L’exil était l’excommunication païenne. Tout s’enchaîne, et la cité n’ignore pas entièrement l 'Index. Diodore nous informe en effet que « Protagoras, le plus célèbre sophiste de son temps, ayant au commencement de ses ouvrages mis en doute s’il y avait des dieux, fut par ordre des Athéniens expulsé de leur ville et de leur territoire, et ses livres brûlés en public. Un prix fut promis à qui le tuerait. Ainsi même le doute sur les dieux ne peut échapper au châtiment. » La condamnation de Protagoras, en son esprit, est identique à celle de Socrate : elle frappe dans le libre penseur, non l’ennemi des dieux, mais l’ennemi de la cité que les dieux protègent et qui joint leur cause à la sienne.

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