‹ Considérations sur l'histoireChapitre 111 sur 143 · Digeste, XI, 7, 2; XL VII, lî · texte numérisé non relu

Digeste, XI, 7, 2; XL VII, lî

2. Sophocle, Œdipe-Roi, 239. Platon, Une, IX, 881. • L’exilé, dit Xénophon, perd foyer, liberté, patrie, femme, enfants,. — . Mort, dit Thucydide, il n’a pas le droit d'ètre enseveli dans le tombeau de sa famille; car il est un étranger. .

LA GRÈCE

Le patriotisme constitue la vraie religion pratique des Grecs et des Romains ; elle enveloppe en soi les temples, les mystères, les oracles, et les tient dans sa dépendance. Les grands actes de patriotisme sont célébrés religieusement, les héros sont presque des saints : exemple, Codrus d’Athènes. Les législateurs politiques, Dracon, Solon, Lycurgue, remplacent les révélateurs religieux ; à Sparte, Athènes, et Rome, religion et patrie sont inséparables. L’aréopage a mission de préserver la patrie en même temps que la religion et les mœurs ; cependant c’est un conseil politique, il occupe le sommet de la démocratie athénienne. La mort de Socrate fut son œuvre. Socrate est Immolé sur l'autel de la vieille Athènes dont il est accusé de corrompre l’esprit : c’est à la cité qu’on le sacrifie, parce qu’il prêche d’autres dieux que les siens.

Le conseil des amphictyons, les jeux olympiques, l’oracle de Delphes, qui relièrent les peuples disséminés de la Grèce, ont un caractère semi-politique, semi-religieux. Cette intime union de la politique et du culte, de la patrie et de la religion, ne se rencontre ailleurs que chez les Juifs; mais chez les Juifs c’est la religion qui emporte avec soi la politique et crée la cité, au lieu que dans Athènes c’est la religion qui dépend de la cité. Le christianisme qui dit de rendre à César ce qui est à César, de donner à Dieu ce qui est à Dieu, respire le cosmopolitisme. Les Juifs ne s’y trompèrent pas ; en crucifiant Jésus ils protégeaient la cité exclusivement sainte, ils défendaient Jérusalem. La querelle qui éclata après la mort du maître entre ceux de ses disciples qui voulaient, avec Pierre, enfermer le christianisme dans Jérusalem et ceux qui voulaient, avec Paul, le répandre au dehors, entre les

chrétiens judaïsants et les chrétiens humanisants, est un témoignage posthume, mais expressif, de la différence entre l’esprit antique et l’esprit nouveau. La synagogue tentait l'impossible en essayant de ramener le christianisme dans la coque qu’il avait brisée, mais elle était dans la vérité, de son rôle. Jésus détruisait Jérusalem bien plus radicalement que les Antiochus et les Trajan, car il détruisait la Jérusalem morale qui ne pouvait être rebâtie ; il envoyait les Juifs dans un exil bien pire que celui de .Babylone et deNinive,-d’oi ils ne devaient pl us retrouver le chemin du retour, car il n’y en a point du chrétien au juif, du temple de l’universelle fraternité au temple du peuple exclusivement saint. Socrate et les philosophes humanitaires d’Athènes tendaient également à détruire la cité; bien que Socrate l’ignorât, ses leçons étaient des coups de bélier à l’intérieur contre ses remparts : ainsi Jésus croyait continuer Moïse et les prophètes qu’il abolissait. L’aréopage condamna Socrate, le sanhédrin condamna Jésus ; mais derrière l’aréopage et derrière le sanhédrin, il y avait le peuple d’Athènes et le peuple de Jérusalem, il y avait T Athénien et le Juif : Anytus qui accuse Socrate vaut Judas qui vend Jésus. Pourtant ni l’un ne condamne Socrate, ni l’autre ne condamne Jésus; la condamnation, c’est la cité qui la prononce, c’est l’esprit de la cité, qui vit de l'exclusion.

L’idéal de l’Athénien, c’est Athènes, Rome est l’idéal du Romain, Israël l’idéal du Juif.

Le progrès philosophique, dans ces données, a nécessairement lieu en contradiction avec l’existence nationale; plus il augmente, plus il menace celle-ci : les philosophes sont les ennemis du peuple, non ses représentants

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comme les poètes. Aristophane accuse Socrate ; il chérit Homère et Sophocle.

Cicéron et les philosophes romains étaient les représentants d’une idée qui dépassait Rome, et qui, victorieuse, devait moralement l’anéantir. — César, romain cosmopolite, moins Romain que Caton et plus humain, porta le coup décisif à la cité conquérante ; Marc-Aurèle est des nôtres, il ne pense plus en Romain, il pense en homme. Le monde antique tombe avec le culte de la cité à Athènes, à Rome, à Jérusalem. De la philosophie et du christianisme naît un monde élargi où la cité est subordonnée à la nation, où la nation tend à se subordonner à l’humanité sans s’y effacer. On se demande pourquoi d’autres philosophes que Socrate n’ont pas payé de l’exil ou de la vie leurs idées, et comment il se fait que dans la cité même les écoles philosophiques se soient élevées, plus variées, plus florissantes, qu’en aucun pays du monde. Estce que le philosophe de la scène, Euripide, n’enseignait pas en plein théâtre qu’ Aphrodite, c’est notre propre folie; est-ce que Xénophane n’enseigna point l'unité de la raison divine, n’est-ce pas ce hardi penseur qui, s'élevant contre l’anthropomorphisme créateur des dieux, osa dire le premier : <t II semble aux mortels que les dieux ont leur figure, leurs vêtements, leur langage. Les nègres adorent des dieux noirs à nez aplati, les Thraces des dieux aux yeux bleus et aux cheveux roux. Mais si les bœufs et les lions avaient des mains et s’en servaient pour dessiner et tracer des images à la manière des hommes, ils dessineraient des figures de dieux pareils à leur propre figure, et leur donneraient les corps qu’ils ont eux-mêmes. Les chevaux leur donneraient la forme de chevaux,

les bœufs la forme de bœufs. » Aux dieux populaires il opposait : « un dieu entre tous les dieux et les hommes, le plus grand, qui voit tout, pense tout, qui sans trêve dirige tout d’après son dessein, immuable, et qui ne se tourne ni d’un côté ni d’un autre. » — Ce dieu est « la Raison, la Pensée et l'Éternité. » Xénophane était Ionien, il ne professa pas dans Athènes, et bien lui en prit sans doute, mais il fit école. Et le divin Platon, et Zénon, comment ne tombèrent-ils pas sous le coup de l’intolérance de la cité? C’est, je pense, que leur doctrine ne descendit pas jusqu’au peuple, tandis que Socrate, moraliste plus que métaphysicien, s'adressant à la bourgeoisie et même aux artisans, répandant son enseignement direct et familier sur la place publique, au marché, dans les rues, au seuil des maisons, par sa méthode, et l’aisance, de son allure franche de toute scolastique, s’ouvrait les voies de la popularité. Anaxagore, qui le précéda et qui proclama l’unité de l’esprit universel présent dans la matière, ne fut sauvé des fureurs populaires qu’à grand’peine. Socrate n’a rien écrit. Ses paroles et ses opinions ont été recueillies par Platon et par Xénophon : Platon est son saint Jean, Xénophon son saint Mathieu. Le souvenir du maître et celui de ses entretiens se réfléchissent diversement dans leur génie particulier ; chez le premier ils s’idéalisent et s'envolent dans l’éther métaphysique, chez le second ils ne quittent pas terre et vont à la pratique. Cependant, nous reconnaissons Socrate des deux côtés. Ne voit-on pas, même en photographie, deux images différer beaucoup et ressembler ‘néanmoins toutes deux à la personne qu’elles représentent? La popularité de Socrate fut sa perte; elle est la perte de tous les hérétiques par lesquels le

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monde se renouvelle, lorsqu’elle n’est pas leur triomphe. Jésus mort triompha, Socrate mort reste en esprit avec nous, car en maintes choses il anticipa notre conscience ; en ceci d’abord, et principalement, qu'il mit la conscience humaine au centre de la philosophie et du devoir. Comment la cité qui n’existait qu’à la condition d'être ce centre, aurait-elle résisté à sa parole ! Nous ne justifions pas le meurtre juridique de Socrate, nous l’expliquons, et nous concluons que Socrate est mort, lui aussi, pour l’humanité. 11 ne fait pas bon devancer son temps ni ses contemporains ; mais si personne ne les devançait comment avanceraient-ils? La fatalité du génie, sa destinée, parce qu’il est le génie, c’est d’être sacrifié par le présent au profit de l’avenir; son immolation, dût-il vivre, est inévitable et nécessaire ; prospérer lui est impossible , car la prospérité est le succès actuel, et ce succès suppose l’assistance du plus grand nombre qui n’est jamais le progrès. Si le génie avait pour lui le nombre à sa naissance, il ne serait plus le génie ou bien le nombre aurait du génie — ce qui rendrait le génie superflu. La nécessité du génie accuse la majorité.

L’esclavage est avec l’ostracisme la plaie de la cité athénienne. C’est un fruit de la conquête et de l’orgueil fanatique du citoyen. La démocratie d’Athènes est défait peu. plée d’aristocrates qui regardent avec mépris au-dessous d’eux la tourbe des étrangers, et nou sans quelque léger dédain les autres peuples de la Grèce. Il y a dans le sentiment de l’ Athénien envers l’esclave quelque chose de celui qui animait naguère à l’encontre du- nègre le planteur de l’Amérique du Sud. Aux esclaves le travail manuel 1 Aristote pense encore que le travail des mains avilit, et qu’il

n’est pas possible que celui qui mène la vie d’un artisan fasse œuvre de vertu. Ceci est essentiellement athénien. Notre époque a réhabilité le travail, au point même quelle n’est pas éloignée de prendre le contre-pied de l'idée antique et de mettre au bas de l’échelle l’oisif qui se contente de dépenser ses revenus, fût-ce ceux de son intelligence. Euripide ne parle point dans l’esprit de la Grèce, mais dans l’esprit chrétien et moderne, lorsqu’il dit que l’esclave vaut l’homme libre s’il est homme de bien; que l'esclave peut être homme libre par le cœur. Il rentre dans la vérité politique d’Athènes lorsqu’il dit : « Hommes libres, nous ne yivons que par les esclaves *. » L’humanité virtuelle de la Grèce a considérablement adouci l’esclavage en pratique. Mais je me demande si, dans ces tempéraments mêmes, la part de l’orgueil qu’éprouve le maître à ne point abuser de sa supériorité n’est pas plus forte que celle de la bonté dont parle Plutarque, lorsque blâmant la dureté de Caton l’Ancien envers ses serviteurs, il dit : « J’avoue cependant que se servir de ses esclaves comme des bêtes de somme, les chasser ou les vendre quand ils sont devenus vieux, c’est en agir trop durement; c’est avoir l’air de croire que le besoin seul et l’intérêt lient les hommes entre eux. Mais peut-on ignorer que la bonté s’étend beaucoup plus loin que la justice? Que si nous observons les lois et l’équité envers les hommes, les animaux eux-mêmes sont l’objet de la bienfaisance et de la bonté, sentiments qui découlent de cette riche source d’humanité que la nature a mise en nous. Ainsi, nourrir des chevaux et des chiens lors même qu’ils

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