ÉPILOGUE
La théocratie fut la règle de l’Orient. Mais la théocratie résulte de la croyance au surnaturel. Tant qu’il y aura du surnaturel dans les croyances, il y aura de la théocratie dans les institutions. Sacerdoce et miracle se tiennent par tous les bouts : une révélation surnaturelle ne peut se passer d’un sacerdoce surnaturellement institué pour l’interpréter.
La théocratie n’aura tout à fait vécu, et sous toutes formes, que lorsque l’idée du miracle aura fait place, entièrement et partout, à l’idée de la loi.
Au point de l’histoire où nous sommes parvenus, à l’extrémité du monde antique, cette substitution est loin d’être accomplie, bien que la Grèce dans ses tragiques et Rome dans ses stoïques aient entrevu un ordre inhérent au monde moral où se trouve située la conscience humaine. Avec le christianisme s'enveloppant de la lé- • gende de Jésus et s’alliant pour la constitution de l’Église au césarisme de Byzance, le monde va faire au milieu de la barbarie des peuples nouveaux une lourde rechute dans le surnaturel et la théocratie. Lorsqu'il en
sortira, le moyen âge sera clos et l’ère de la réforme commencée. La lutte s’engagera entre la raison et le miracle, entre l’autorité intérieure de la conscience individuelle et l’autorité extérieure du sacerdoce qui la nie. Mais cette fois, la victoire est certaine : la coque du surnaturel est brisée, la conscience n’y rentrera plus.
Ceux dont la foi religieuse ne repose que sur la croyance au miracle redoutent à bon droit de voir leur religion tomber avec elle. Ils connaissent sa fragilité. Ceux qui ont établi la leur sur la connaissance de la loi, la sentiront au contraire s’affermir par la disparition des derniers vestiges du surnaturel dans l’intelligence de notre temps. Leur conscience, leur liberté se trouvera face à face avec l’autorité divine que nos fictions voilaient mais qu’aucune n’a changée ni détruite.
La religion au lieu de périr avec le suruaturel et la théocratie se relèvera donc. Dieu sera conçu dans notre esprit comme la loi de notre esprit qui est la raison, dans notre cœur comme la loi de notre cœur qui est l’amour, dans notre conscience comme la loi de notre conscience qui est la justice ; dans toute notre âme, vivante par l’esprit, le cœur, la conscience, comme un élan vers la plénitude de ces choses, vers l’unité aussi mystérieuse qu’évidente, qui est le centre des lois universelles et sans doute la conscience de l’univers. On discutera tant qu’on voudra sur Dieu et sur l’âme; dès qu’on admet des lois physiques et des lois morales, et qu’on ne les confond pas tout en leur attribuant un même principe, ori affirme par cela même l'existence de l’âme et l’existence de Dieu.
Les lois morales en effet seraient sans objet si l'âme n’existait pas, car le corps, objet des lois physiques, n’est