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scène a changé le plus souvent et le plus vite, et que les empires s'écroulant les uns par-dessus les autres se sont remplacés comme des 'décors. Ne formant qu’un bloc à l’origine, celui d’Assyrie embrasse Ninive et Babylone, plus la Médie. Puis ce bloc mal cimenté se décompose en trois, et les trois empires se heurtent et tentent de s’anéantir. Vers 680 le roi de Ninive réussit à s’emparer do Babylone qui tombe au second rang, niais bientôt c’est Babylone à son tour qui l'emporte sur Ninive avec l’alliance des Mèdes : Ninive est détruite, Ballhazar peut se croire définitivement le maître du monde. Survient Cyrus qui s’empare de tout, et c’est à la Perse que passe le sceptre de la conquête. La suprématie des Perses a détruit celle des rois d’Assyrie et de Babylone qui ne renaîtra plus ; cette suprématie s’incarne à son tour, Xcrxès est l’héritier des Ninus, des Sémiramis, des Sardanapale. La puissance de Xerxès s’abat devant une cité grecque et üarius ne réussit pas à reprendre sa revanche des Athéniens; sous Gambyse la Perse déborde sur l’Égypte, qui sous Rhamsès déborde elle-même sur l’Inde et sur la Perse. Plus tard, c’est l’Inde avec Porus qui triomphe, plus tard encore avec Mithridate. Alexandre n’a fait qu'une promenade triomphale en Orient, les Romains n’ont pu assujettir ses immenses territoires, ni implanter leurs aigles dans ces royaumes mouvants.
A considérer dans sou ensemble l'histoire de l’Orient, celle des Assyriens, des Babyloniens, des Mèdes, des Perses, de l’Égypte et de l'Inde, nous ne voyons en somme que des déluges de guerriers se portant tantôt d’un côté, tantôt d’un antre, la puissance se déplaçant partout et ne se fixant nulle part. Au milieu de ces fluc-
■Ji CONSIDÉRATIONS SUR L'IIISTOIHK.
tuatious guerrières, deux épopées se détachent eu relief sous le rayon de la littérature, — celle de Cyrus le jeune avec la retraite des dix mille comme corollaire et celle d’Alexandre, héros romantique égaré en pleine Asie. Beaucoup d’éblouissement, peu ou point de lumière; beaucoup de déplacements, aucun progrès ui individuel ai national : rien toujours que des multitudes, des armées, des conquérants, tel est le spectacle qui nous est olfert. C’est en étudiant l'Orient que l’on aperçoit clairement cette vérité, que tout développement réel est un accroissement de force dans l’individu, principe et fin de la civilisation. Aucune nation n’est parvenue, et je crois qu’aucune ne parviendra jamais à transformer en individus capables d’un discernement et d’une volonté propres toutes les existences qui la composent. Un reliquat de foule demeurera dans les plus avancées. Il n’est pas moins incontestable que la nation la plus progressive, la plus civilisée, par conséquent la plus libre, sera celle qui, se délivrant du poids des masses, formera dans son sein le plus d’individus capables de se gouverner, le plus d’autonomies vivantes. I,e progrès politique, inséparable du progrès intellectuel et moral, viendra toujours de la réforme des individus, du nombre de ceux qui sauront par la possession d’eux-mêmes échapper à la possession d’autrui et devenir des hommes.
Le respect de la personnalité humaine qui porto le monde moderne et la civilisation occidentale, est aussi étrangère à la politique de l'Orient que l’idée de la tolérance religieuse à sa théocratie. L’Orient a beau se faire humain — et les traits d’humaine bienveillance ne manquent pas chez lui — il n’arrive nulle part qu’à mettre
de la tolérance dans l’arbitraire. Qu’il se montre plus cruel ou plus doux, selon le caractère fortuit du celui qui l'exerce, son despotisme demeure intact : l’on en souffre moins, l'on en souffre plus, on ne le conteste pas en son principe. Si d’aventure on le renverse, c’est pour le remplacer par lui-même; aucuns révolution ne se fait au nom du droit pour la liberté. La notiou du droit n’a germé dans la tête d'aucun Oriental, et si elle y est tombée aujourd’hui par-ci par-là, c’est que le vent d’Oeeident l’y a portée. L’Orient, dans l’Inde surtout, est parfois humain au point de nous faire honte : il n’est jamais libéral; le despotisme est son atmosphère, il ne respire pas autre chose et ne sait pas qu’il le respire, n’ayant ni la conception ni le besoin d’un régime different. Le despotisme est son élément politique, comjne son élément religieux est la théocratie et le miracle : allez parler de liberté de conscieuce ou de loi naturelle à l’Oriental, il ne comprendra pas; et s’il croit avoir compris, vous vous apercevrez Lieu vite à l’application qu’il accommode vos idées aux siennes, alors que vous vous imaginiez qu’il prenait les vôtres. L'ancien Orient n’a pas, que je sache, de mot pour désigner le despotisme), il l’ignore autant qu’il le subit. 11 a fallu que nous baptisions le fait que l’Oriental ne discerne pas, car l’on n’aperçoit nettement les choses que par opposition. Aujourd’hui mis en présence, l'Orient et l'Occident se servent mutuellement de miroir.
Si jamais colosses, reposèrent sur des pieds d’argile, ce sont les deux villes de Niuive et do Babylone qui s’élèvent à l'horizon le plus reculé de cette fabuleuse antiquité. Aristote dit qu’une partie des habitants de celte dernière ignoraient encore le troisième jour que les Perses
y fussent entrés, tant elle occupait de surface. M. Layard pense avec raison que l’étendue attribuée à Ninive au temps de sa plus grande prospérité ne saurait être regardée comme exagérée lorsqu’on considère l’existence des villes de l’Orient. Elles n’ont pas eu effet avec leur population le même rapport que nos villes européennes. Déjà ce fait que les femmes vivaient eu des demeures séparées exigeait un plus grand nombre d'habitations. Les jardins et les terrains de culture compris dans leurs murs s’étendaient au point que, d’après Diodore, l’enceinte de Babylone embrassait assez de place pour qu’on y pût cultiver, en cas de siège, du blé servant à l’entretien de toute la population. Nous savons d’ailleurs par Hérodote que le sol assyrien, naturellement très-fertile, et devenu plus -fertile encore par une savante irrigation, rendait deux et même trois cents lois la valeur de la semence qui lui était confiée.
La vigne, le mûrier, le palmier et l’olivier y prospéraient. Mais où l'homme moral reste inculte, la civilisation n'atteint que l’enveloppe. Celle de Ninive et de Babylone n’existait qu’à lleur d’âme. Ou sait que les mœurs y étaient fort relâchées. Le culte même consacrait, commandait la prostitution dans les temples; eu quelques occasions il en faisait uu devoir pour les femmes et les filles. Celles-ci, d'après Hérodote, étaient vendues à la criée, mais on commençait par les plus attrayantes et le prix d’achat servait à doter les plus laides, a Tous les riches Babyloniens qui étaient en âge nubile, enchérissant les uns sur les autres, achetaient les plus belles. Quant aux jeunes gens du peuple, comme ils avaient moins besoin d’épouser de belles personnes que
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d'avoir une femme qui leur apportât une dot, ils prenaient les plus laides arec l’argent qu’on leur donnait. Eu effet, le crieur n’avait pas plutôt fini la vente des belles, qu’il faisait lever la plus laide, ou celle qui était estropiée, s’il s'en trouvait, la criait au plus bas prix, demandant qui voulait l’épouser à cette condition, et l’adjugeait à celui qui en faisait la promesse. Ainsi l’argent qui provenait de la vente des belles servait à marier les laides et les estropiées. «Cette loi, si sagement établie, ajoute Hérodote , cessa d’être pratiquée après la prise de Babvlone. Dans la craintequ’on n’emmenât leurs filles et qu’elles ne fussent maltraitées, mais principalement pour sortir de l’indigence où la conquête avait réduit le menu peuple, les pères prostituaient leurs filles à prix d’argent. La prostitution sacrée et profane l’emportait sur toute la ligne.
Les choses ont certainement leur valeur intrinsèque, mais relativement à notre conscience leur importance dépend de l’idée que nous nous en faisons. Iæs Babyloniens et les Ninivites ignorant la famille ne pouvaient voir un crime dans ce qui n’en est un qu’au regard de la famille que la prostitution dissout, et du respect de la femme que la famille suppose. Appliquer à la corruption babylonienne le blâme que nous commandent nos idées modernes supérieures, c’est commettre un anachronisme en morale et porter un jugement injuste. Des Babyloniens vivant parmi nous penseraient comme nous, et si nous avions vécu à Babylone nous aurions pensé en Babyloniens. C’est dans la conscience juive, transportée sur les rives de l’Euphrate, que cette formidable dissolution s’est réfléchie avec le caractère que nous lui avons i. 7
conservé, nous dont la conscience en grande partie procède d'Israël; c’est sur les lèvres enflammées des prophètes juifs que le nom de Babyloue est devenu synonyme de la corruption même, et que nous avons recueilli sa condamnation dont reteutisscnt encore les échos de l’histoire. Comme ils se sont réjouis de la ruine des deux cités maudites, ces captifs d'Assur et de Babel, et comme leur vengeance a été complète I De Niuive qui servit de bûcher è Sardanapale, il reste quatre monticules recouvrant ses débris, fouillés par l’érudition moderne. Le sol sur lequel reposait la superbe a dévoré ce que le feu en avait laissé subsister; les briques dont elle était formée se- son t b ûtées de la rendre à la poussière. Quaut à son heureuse rivale, elle s’est évanouie peu à peu, rongée "par le ver de la décadence; aujourd'hui, le pas de l'homme fait sortir de l’ombre de ses ruines, effarée, la hôte fauve qui le3 habite. Mais écoutons passer sur celte destruction, comme un ouragan de mépris et de haiue, lu revanche d’Israël glorifiée :
« Descends, assieds-toi sur la poussière, s'écrie Èsaïe, vierge, fille de Babylone, assieds-toi à terre; il n'y a plus de trône pour la fille des Chaldéeus : car lu ne te feras plus appeler la délicate et la voluptueuse.
«Assieds-toi sans dire mot, et entre dans les ténèbres, fille des Chaldéens; car tu ne te feras plus appeler la Dame des royaumes. >
— - Et le splendide empire d’Assyrie?
« Voici, Assur était comme un cèdre du Liban, ayant de belles branches, et des rameaux qui faisaient de l'ombre, et qui étaient d’une grande hauteur, et sa cime était touffue.
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« Les eaux l’avaient fait croître, l'ablme l’avait fait pousser en haut, ses fleuves couraient autour do ses plantes, et il renvoyait les ruisseaux de ses eaux vers tous les arbres des champs.
« C'est pourquoi sa hauteur s’était élevée par-dessus tous les arbres des champs, et. ses branches avaient multiplié, et ses rameaux étaient devenus longs par les grandes eaux, lorsqu’il poussait ses branches.
« Tous les oiseaux des cieux nichaient dans ses branches, et toutes les l)êtes des champs faisaient leurs petits sous ses rameaux, et toutes les grandes nations demeuraient à son ombre. »
— Le flot des Babyloniens et des Mèdes s'avance et Ninivc s’efface sous la conquête.
« Qu’elle soit toute vidée et revidée, s’écrie le prophète Nahum; que leur cœur se fonde, que leurs genoux se heurtent l'un contre l’autre, que le tourment soit dans leurs reins et que leurs visages deviennent pilles et livides.
« Malheur à la ville sanguinaire qui est toute pleine de mensonge, toute remplie de proie ; la rapine ne s’en retire point.
« A cause de la multitude des prostitutions de cette agréable débauchée, de cette maîtresse enchanteresse qui vendait les nations par ses prostitutions et les familles par ses enchantements.
« Voici, c’est à toi que j’en veux, dit l’Éternel des armées; je retrousserai tes habits sur ton visage, et je montrerai ta nudité aux nations» et ta honte aux royaumes;
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« Et je jetterai sur toi tes abominations, et jo te déshonorerai, et je te ferai être comme de l'ordure.
« Et il arrivera que quiconque to verra s’éloignera de toi, et dira : Ninive a été détruite. Qui aura compassion d’elle? Où te chercherai-je des consolateurs ?
« Tu as multiplié tes négociants eu plus grand nombre que les étoiles des cieux, les grillons s 'étant répandus ont tout ravagé, et ils se sont envolés.
< 11 n’y a point de remède à ta blessure, ta plaie est mortelle; tous ceux qui entendront parler de toi battront des mains sur toi ; car sur qui les ellets de ta malice ne sont-ils point passés continuellement? »
L’Éternel, dit le prophète Sopbonie :
« L’Éternel étendra aussi sa main sur l’ Aquilon, il détruira l’Assyrie; il mettra Ninive en désolation, en un lieu aride comme un désert.
« Et les troupeaux se reposeront au milieu d’elle, et toutes les bétes des nations, même le cormoran, même le butor, habiteront dans ses portiques; leur cri retentira aux fenêtres ; la désolation sera sur le seuil, car les cèdres seront découverts.
« C'est là celte ville orgueilleuse qui se tenait si assurée, qui disait en sou cœur : C’est moi, et il n’y en a point d’autre que moi. Comment a- t-elle été réduite en désert pour être le gîte des bêtes ? Quiconque passera près d’ello sifflera et agitera de joie son chapeau. »
— Sic transit gloria mundi.