‹ Considérations sur l'histoireChapitre 3 sur 143 · LES PASSIONS · texte numérisé non relu

LES PASSIONS

L'ambition. — La conqujle et la guerre. — Le fanatisme.

L’esprit n’est pas seul dans l’histoire, il y a la passion. Dans la préface de ses fables, Lafontaine dit : « les propriétés des animaux et leurs divers caractères y sont exprimés; par conséquent les nôtres aussi, puisque nous sommes l’abrégé de ce qu’il y a de bon et de mauvais dans les créatures raisonnables. » L’homme est un besoin de perfection greffé sur une nature animale. S’il est certain qu’il existe en lui quelque chose qui ne se trouve dans aucun animal, il n’existe rien dans l’animal qui ne se retrouve en lui; mais l’homme, en introduisant dans les divers instincts de l’animal une intelligence supérieure devient à la fois meilleur ou pire que celuici. Nous traitons d’abjecte et de rampante la couleuvre : l’intrigant ne l’est pas moins ; de venimeuse la vipère : la calomnie l’est davantage. L’animal est sensuel, il ne raffine pas la sensualité pour en faire la débauche; glouton, il ignore les festins où l’esprit s’épuise en inventions subtiles pour ranimer un appétit blasé et servir en esclave la chair qu’il est né pour commander. Nous I. 3

parlons do l'imbécillité des bâtes et do leur cruauté : l’histoire n’est-ello pas là pour nous montrer que la bêtise de l’être qui pense est sans fond, que sa cruauté est sans limites? La passion égoïste et ténébreuse qui s’agite dans l’homme ronge incessamment le frein de l’esprit. Ce frein rompu, rien ne l’arrête. La bête humaine débridée est dans ses féroces aveuglements sans égale sur la planète. Lâchée à travers l’histoire, elle la dévaste et se baigne dans le sang qu’elle a répandu. O nobles protestations de l’esprit, que pouvez-vous alors! L’homme s’éclipse derrière la brute et l’intelligence humaine ne sert plus qu'à raffiner l’inhumanité.

« Dans le vaste domaine de la nature vivante 1 , il règne une violence manifeste, une espèce de rage prescrite qui arme tous les êtres pour leur mutuelle destruction : dès que vous sortez du règne insensible, vous trouvez le décret de la mort violente écrit sur les frontières mêmes de la vie. Déjà, dans le règne végétal, on commence à sentir la loi; depuis l’immense catalpa jusqu’à la plus humble graminée, combien de plantes meurent, et combien sont tuées I Mais dès que vous entrez dans le règne animal, la loi prend tout à coup une épouvantable évidence. Une force, à la fois cachée et palpable, se moiitre continuellement occupée à mettre à découvert le principe de la vie par des moyens violents. Dans chaque grande division de l’espèce animale, elle a choisi un certain nombre d’animaux qu’elle a chargés do dévorer les autres ; ainsi, il y a des insectes de proie, des reptiles de proie, des oiseaux de proie, des poissons de

Page 1