‹ Considérations sur l'histoireChapitre 2 sur 143 · Rpicharaie · texte numérisé non relu

Rpicharaie

la douleur. — Oui, la science au psix de la douleur, (oui au prix de la douleur, telle est la loi. La vie de l'homme est une lutte, il ne subsiste qu’à la condition de se défendre toujours contre ce qui menace de le détruire; contre le froid, contre le chaud, contre la faim et la soif, contre la maladie, contre l’ignorance, contre l’erreur, contre l’arbitraire, contre les autres et contre lui-même. Et dans ses progrès mômes, de combien d’obstacles nouveaux il sème son chemin I Qu’il s’endorme ou se lasse, tout conspire pour effacer ses œuvres. Bien mince est la couche cultivée en lui, hors de lui. Voyez les terres que sa main abandonne, comme elles sont vite envahies et recouvertes. Il en ainsi de lui-même s’il cesse de se cultiver : les vices, les préjugés, les superstitions ont bientôt fait de l’envahir; leurs germes toujours présents ne demandent qu’à reprendre l’empire avec cette luxuriante fécondité qui est le secret des forces élémentaires livrées à elles-mêmes. Buffon a dit admirablement de l’homme : « Cependant il ne règne que par droit de conquête; il jouit plutôt qu’il ne possède, il ne conserve que par des soins toujours renouvelés; s’ils cessent, tout languit, tout s’altère , tout change, tout rentre sous la main de la nature; elle reprend ses droits, efface ses ouvrages, couvre de poussière et de mousse ses plus fastueux monuments, les détruit avec le temps et ne lui laisse que le regret d’avoir perdu par sa faute ce que ses ancêtres avaient conquis par leurs travaux. »

La culture morale de l’homme est celle de sa conscience. L’industrie, la science, l’art, les institutions peuvent s’améliorer, les coutumes devenir plus tolérantes et plus douces : si le support moral fait défaut la société

INTRODUCTION

menace ruine. Et la notion de la loi dans l’esprit ne suffit 'pas, il faut qu’elle s’incorpore à l’Ame. 11 n’y a que la loi devenue vivante qui gouverne notre vie : les formules n'y suffisent point. La raison nous éclaire et nous dirige, le cœur seul nous meut parce que seul il s’émeut. La conscience née du concours de la pensée et du cœur résume l’homme; de là sa force. Sans la raison la conscience est aveugle ; sans le cœur, elle est morte : la pulsation de la vie, la ferveur d’humanité n’y est pas; nous ne sommes que des égoïstes intelligents ou des orgueilleux fascinés par la contemplation stérile de leur propre moi. Le cœur transporte l’homme en autrui et lui permet du se ressentir dans les autres; il est l’organe de la solidarité humaine. Privé de l’homme, l’homme n’est rien. C’est une vérité que nous crie l’histoire : le progrès humain no s’accomplit pas dans l’isolement ; les hommes ont besoin les uns des autres pour accomplir leur destinée. Ah t si nous avions autant de cœur que d’intelligence ! Mais nous voyous ce que nous devrions faire, et nous sommes incapables de nous y résoudre, faute de trouver en nous cette force qui nous permet de vivre dans les autres et nous fait éprouver leur misère comme si elle était notre misère. Et ne l’est-elle pas ?

La conscience humaine a commandé des crimes dont leurs auteurs se sont réjouis comme de vertus, faisant hommage à Dieu des plus épouvantables attentats commis contre l’humanité. Elle a engendré des remords à l’idée de crimes imaginaires, déchiré l’âme au souvenir de fautes illusoires ; cependant la loi de l’humanité n’en a pas été atteinte. Depuis qu’il existe des hommes, elle] n'a pas varié d’un iota, tandis que variait sans cesse

. l’idée que les hommes* s’en faisaient suivant les temps, les circonstances et les lieux. La loi, non la conscience humaine, est infaillible. Ce dont ii s’agit dans le progrès moral, dans la croissance de l’homme intérieur, c’est de rapprocher de la loi notre notion de la loi. Perfectionnons nos remords en perfectionnant notre conscience; dégageons en nous des obscurcissements qui le recouvrent le juge intérieur, afin de marcher sous son regard, de l’avoir pour témoin, pour conseil et pour guide. Que notre devise soit : la croissance de l’humanité dans l’homme par la raison qui éclaire, par le cœur qui inspire, par la volonté qui réalise. L’intelligence, la justice, l’amour, sont les rayons de l’esprit. L’âme, germe intangible, ne s’échauffe et se développe que sous leur influence.

Nous connaissons de Dieu ce qu’il nous importe d’en connaître pour faire notre devoir. A défaut d’une autre révélation, l’histoire qui est l’école de l’expiation en même temps que celle du progrès, nous apprend que la loi de notre intelligence est la raison, la loi de notre cœur l’amour, la loi de notre conscience la justice; elle atteste que la raison, l’amour, la justice nous unissent et nous élèvent en augmentant notre humanité, alors que la déraison, la haine, l’injustice nous divisent et nous abaissent en la diminuant. Dieu, présent dans ce qui nous unit et dans ce qui nous élève, est absent de ce qui nous abaisse et nous divise. Dieu en nous c’est notre loi; vivre en Dieu c’est vivre humainement. La loi n’a que faire du miracle pour exister et se montrer; l’histoire lui suffit. Entre le miracle et l’histoire d'ailleurs, il faut choisir, car ils s’excluent. Mais il n’est pas nécessaire de

INTRODUCTION

choisir entre le christianisme et l’histoire, qui sont d'accord du moment où l’on écarte du christianisme le voile du surnaturel et qu’on l'interprète au grand jour de la conscience humaine formée par l'histoire elle-même. Quels sont les préceptes fondamentaux de l’évangile :

— Aimez-vous les uns les autres.

— Soyez parfaits, comme votre Père céleste est parfait.

— Dieu est esprit et vérité, et ceux qui l’adorent doivent l’adorer en esprit et en vérité.

— Il faut que la loi s’accomplisse.

Or le premier précepte estcelui de la solidarité humaine.

Le second est celui de la perfectibilité humaine, qui commande l’effort vers la perfection.

Le troisième est l’hommage de l’esprit humain rendu à l’esprit universel qui le pénètre et dont il sent en lui, aux heures de justice, de raison, d’amour, l’inspiration et comme l’attraction à travers le mystère impénétrable des choses.

La quatrième parole signifie que la loi est Dieu, et que Dieu ne peut être aboli. C’est la fatalité divine gouvernant sans l’anéantir la liberté humaine. Une parole analogue a été prononcée sur la montagne : Que ton règne vienne 1 c’est-à-dire encore que la loi s’accomplisse.

Est-ce là tout le christianisme et toute l’humanilé? Non, au-dessus de ces préceptes tirés des profondeurs morales de notre âme plane la suprême consolation : — Heureux ceux qui pleurent, car ils seront consolés! c'est la loi du c nir humain qui n’étant pas fait pour le désespoir ne veut pas désespérer.

La philosophie, par delà les sectes esclaves de la lettre et du miracle, rejoint ainsi le christianisme essentiel. Ce

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christianisme n’introduit pas brusquement dans l’histoire Dieu qui n'a cessé d’y être présent par les lois de l’humanité, il le proclame en même temps que ces lois. Le fleuve de l'esprit coule à travers les mondes. Nos Ames y sont plongées, elles sentent sa direction idéale vers le progrès. Qu’out-elles besoin de connaître sa source indiscernable cachée dans l’éternité ; qu’ont-elles besoin de sonder le mystère de ses insondables profondeurs et de ses perspectives infinies? Il les pénètre et les abreuve, il les porté et les entraîne : qu’elles aient confiance, il ne .les jettera pas, frustrées, sur la grève du néant.

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