‹ Considérations sur l'histoireChapitre 31 sur 143 · I.0RIJ5.NT · texte numérisé non relu

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perdaient au regard et fuyaient dans l’impénétrable les Indiscrètes poursuites de la pensée. On connaît les magnifiques paroles gravées sur un temple d'Isis : Je suis ce qui a été, ce qui est et ce qui sera, et personne n’a encore percé le voile qui me recouvre. — Ce voile, les prêtres n’eureni garde de le soulever. Dieu apparaît d’autant plus grand à l’imagination qu’il est plus incompréhensible à l’intelligence ; en s’environnant d’énigmes les serviteurs particuliers de la divinité participaient en quelque manière de sa nature et se rapprochaient d’elle aux yeux de la foule. Le seuil du sanctuaire infranchissable à la curiosité du profane et la langue sacrée fermée à son esprit constituaient une double sauvegarde de l’autorité sacerdotale ; retranchée dans son double mystère, elle était invincible. Ne distribuant au peuple que l’enveloppe, gardant pour elle le noyau spiritualiste du mythe, elle n’en offrait à la foule que ce qu’elle en pouvait saisir ; nulle oligarchie sacerdotale n’a jamais mieux compris que celle des prêtres égyptiens ses intérêts et les besoins de la masse. Seuls peut-être à notre époque les Jésuites se sont montrés aussi connaisseurs de la nature humaine, aussi contempteurs de la nature populaire qu’ils servent en l’asservissaut.

L’ignorance du peuple à dessein maintenue par ses chefs alimentait chez ceux-ci l’orgueil d’eux-mêmes, et cet orgueil la caste sacerdotale le marquait surtout à l’encontre de l’étranger : l’Égypte était le pays par excellence, ils étaient, eux, les premiers des Égyptiens. Les Égyptiens ne mangeaient pas avec les Hébreux, parce qu’ils les considéraient comme impurs, et dans la suite ils rejetèrent les vases qui avaient servi aux Grecs. Chaque i. lu

peuple a ses barbares : pour les Grecs ce furent les Perses, pour les Juifs les Idolâtres, pour les Chrétiens les Gentils. Chez les Aryens primitifs, le barbare (bègue) désignait celui qui parlait une autre langue. On voit que l’orgueil de race remonte haut, puisqu'il s’agit ici des plus anciens souvenirs de l’histoire. Hérodote, ce Montaigne de l’antiquité, auquel il ne déplut pas aux prêtres égyptiens de faire les honneurs de leur science en lui recommandant le secret , est exempt de fanatisme national. La curiosité l’en dispense; né voyageur, il aime à se promener à travers les diversités nationales, les idées, les croyances, les coutumes et les usages dont il fait collection, et qu’il goûte sans la moindre intolérance, avec une largeur, une souplesse de compréhension, un besoin de variété humaine qui devance les temps. A propos de l’invitation que les Argiens firent aux Perses de passer en Grèce, il dit avec un sourire dont ses compatriotes ont leur part sans doute : « Tout ce que je sais, c’est que si tous les hommes portaient en un même lieu leurs mauvaises actions pour les échanger contre celles de leurs voisins, après avoir envisagé celles des autres, chacun remporterait avec plaisir ce qu’il aurait porté à la masse commune. »

• Le fabricateur souverain Nous créa besacicrs, tons de même manière.

Tant ceux du temps passé que du temps d'aujourd'hui :

Il fil pour nos défauts la poche de derrière Et celle de devant pour les défauts d'autrui 1 . >

En vertu de cette disposition de nature, il arrive que la superstition c’est toujours la religion d’autrui. Les prê-

!• Lafontaine.

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1res de l’Égvpte estimaient naturellement la leur seule véritable et la tenaient en une estime égale à eux-mêmes ; ils n’étaient pas comme les augures de Rome au temps de Cicéron et se regardaient sans rire. Ils en avaient le droit, car les mythes égyptiens renferment de trèshautes pensées mêlées à des choses qui, à distance, nous font l’effet d’être parfaitement saugrenues, mais qui avaient alors sans doute un sens moins ridicule. Ils avaient voué un culte au chien, à l’ibis, au scarabée, à l'iehneumon, à l’ours, au renard, à l’épervier. Des momies d’ibis ont été trouvées en assez grande quantité à Memphis et même autour de Thèbes; d’autres animaux sacrés étaient également embaumés. Au lieu de nous récrier , essayons de comprendre. Parmi ces animaux sacrés il en est de symboliques derrière lesquels nous entrevoyons la figure d’une divinité : le scarabée, par exemple, n’était pas adoré pour lui-même, il était l’attribut ou le symbole du dieu Plah, le « père de la lumière, » parce que ce dieu, le plus ancien de l’Égypte, était représenté roulant devant lui le monde et que certain scarabée égyptien forme et roule devant soi une boule de fange. En d’autres animaux également consacrés à quelque divinité, comme l’ibis, ou le chat, les habitants de la vallée du Nil vénéraient une puissance utile à leurs travaux agricoles : quaud nous demandons à notre Dieu de protéger nos moissons, de les préserver de la grêle ou de la sécheresse, que faisonsnous donc et quel autre esprit nous inspire 1 Nos pratiques et croyances religieuses ont d’ordinaire moins de sens que celles de l’antiquité — et je ne parle point des Grecs dont les symboles éclatent d’humanité. Je ne

sache pas que les Orientaux, par exemple, aient mangé aucun de leurs dieux après l’avoir fait descendre dans un pain à cacheter, ni qu’ils se soient imaginé jamais d’exorciser des sauterelles ou des hannetons ; ils adorèrent des bêtes , ils ne s’en rapprochèrent pas à ce point. Leurs conceptions les plus extravagantes exhalent encore un parfum de poésie, quand les nôtres trop souvent ne sentent que l’ignorance et manquent de cette matinale fraîcheur des dînes s'ouvrant à la religion au contact de la natpre qui les saisit de craintes ou d’étonnements. Mais quoi : les Égyptiens se sont prosternés devant un bœuf! C’est qu’ils supposaient que dans ce bœuf avait passé l’dme d’Osiris,on ne dit pas qu’ils regardassent le bœuf Apis comme infaillible, même après l’avoir tiré d’entre tous les bœufs. C’est par une conception immaculée que la vache élue engendrait l’Apis : elle était, nous apprend Hérodote, fécondée par un rayon de soleil, d’après Plutarque par un rayon de la lune. Ce rayon sauve tout, mais il prouve aussi qu’il est difficile de faire du nouveau. D’après Diodore, les Égyptiens croyaient que l'âme d’Orisis entrée dans le bœuf avec le rayon du soleil passait d’un Apis à l’autre ; la dynastie religieuse des Apis ainsi fondée en valait une autre, on n’a point vu d’Âpis commettre des crimes de droit divin et s’arroger d’autre prérogative que celle de l’adoration. Le bœuf Apis n’a pas fait couler de sang humain et les hommes, semble-t-il, ne se sont point massacrés en son honneur. En revanche, il a fait couler bien des larmes — parmi lesquelles sans doute beaucoup de larmes officielles ou de crocodile — car il était pleuré à sa mort durant soixante-dix-sept jours comme les Pharaons; c’était un deuil général. Près de

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Memphis, soixante-quatre momies d’Apis ont été trouvées dans des sarcophages de granit rangés le long d’une galerie souterraine et dont quelques-uns remontent jusqu’au xvj® siècle de notre ère.

Les plus anciens dieux de l'Égypte, à l’exemple de tant d'autres, dérivent du soleil. Ha, leur père et leur roi, qui surveille et règle toute la sphère céleste, était particulièrement adoré à Memphis et dans Héliopolis (ville du soleil). La légende voulait qu’en cet endroit, où s'élevait un temple magnifique, le phénix, fils de Ra, venu tous les cinq cents ans des régions de l’aurore, se jetât lui-même dans les flammes pour renaître en une nouvelle jeunesse et s’envoler le troisième jour vers sa patrie : symbole de l’astre qui revient à son point de départ après s’être évanoui dans les feux du couchant. La mythologie, comme le langage et la poésie qu’elle suit de si près, insinue notre âme dans les choses. Les phénomènes qui frappent l’imagination d’abord et vis-à-vis desquels l’homme sent le plus sa dépendance, sont ceux qui l’émeuvent le plus; ils excitent en lui la crainte et le désir, et s’alliant au vague pressentiment d’une puissance inconnue cachée derrière eux, ils produisent des impressions qui cessent d’être seulement poétiques pour devenir religieuses. Ces impressions forment la substance des mythes. L’Égyptien a dans les siens réfléchi ce qui l’envirounait, il a rendu ses impressions telles que les lui apporta la vallée du Nil avec ses périodes successives de fécondité et de sécheresse.

Hérodote prétend que les Égyptiens furent le premier peuple qui conçut l’âme* comme immortelle. Il est de fait que l’idée de la renaissance perce en toute leur religion, et cette idée qui a fait son chemin dans le monde

chrétien sous la forme de la résurrection, les Égyptiens l’ont visiblement déduite des alternatives de vie et de mort qu’ils avaient sous les yeux, alternatives dont dépendait leur existence et que réglait le soleil dans le cours des saisons. Les crues et décroissances du Nil étaient comme le rhythme, la diastole et la systole, de la vie égyptienne. Religion, agriculture, science astronomique et géométrique, sont régies par cette oscillation fondamentale. En Perse nous trouverons l’antithèse tranchée des saisons et des climats, qui s’est inscrite dans l’îlme religieuse sous la forme du dualisme ; ici, rien de heurté, mais le changement qui sans cesse ramène les choses à leur point de départ. N’est-ce pas dans le cercle que les prêtres d’Égypte virent le symbole de l’éternité? L'abrégé de la mythologie du Nil se trouve dans le mythe d’Osiris, devenu le dieu suprême, le dieu national, après avoir éclipsé les divinités originaires. Osiris est tué par son frère Typhon qui lui enviait le titre de bienfaiteur de l'Égypte; le meurtrier et ses soixaute-douze complices mettent son corps dans une caisse et l'ensevelissent dans les flots du Nil. Isis cherche en gémissant son époux perdu. Elle retrouve son cadavre, et le dépose dans l’ile de Philée qui plu3 tard fut le lieu particulier de son culte. Mais du fond du royaume des morts, Osiris apparaît à son fils Horus et l’excite à le venger. Celui-ci rassemble autour de lui ses fidèles; Typhon aux cheveux roux, dieu du mal, est mis en fuite et se réfugie au désert avec ses noirs compagnons. Horus alors monte sur le trône de son père et gouverne l’Égypte.

L’érudition moderne a vite découvert le sens de cette transparente allégorie. Elle a reconnu sous les traits de

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Typhon et de ses noirs satellites les soixante-douze jours d’ardeur solaire et de sécheresse, dans Isis le pays d’Égypte qui gémit et se lamente, implorant le bienfait de l’eau; dans Osiris, la puissance fécondante du Nil qui disparait pendant le règne de son frère ennemi, ou qui sommeille au seuil rocheux des cataractes de Philée et d'Eiéphantine. Son fils est le printemps qui chasse « l’homme de feu à la peau rougeâtre, » et rend au pays sa fécondité. Osiris renaît sur la terre dan3 son fils Horus, tandis que dans le royaume souterrain devenu sa résidence il juge les âmes et les réveille à son tour de la mort pour une existence nouvelle.

Dans les contrées où florissait le culte d’Adonis, en Grèce chez les Phéniciens, à Tyr, à Sidon, à Gadès, les femmes éplorées, cheveux épars, cherchaient avec des cris le jeune dieu disparu. Proserpine est emportée dans la région des enfers par Pluton et ne reparaît à la surface du sol que sous les traits de Gérés. De l’observation de phénomènes analogues peuvent résulter, sans qu’il y ait d’emprunt, des mythes analogues. Dans celui d'Osiris, d’Adonis, de Proserpine, c’est le cycle des saisons aboutissant à la renaissance printanière qui se trouve exprimé en des images diverses. De semblables analogies se rencontrent dans les attributs de^ certains dieux; elles ont trompé Hérodote qui a cru de bonne foi reconnaître plus d’une divinité de son pays dans l’antique pays des Pharaons. Tacite a de même cru à des emprunts faits par les Germains aux dieux de Rome, alors qu’il ne faisait que transporter lui-même en Germanie les dieux qu’il y retrouvait. Quiconque voyage est tenté de s’écrier : C’est comme chez nous ! et souvent il a raison. Cependant

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aucun peuple n’existe qu’à la condition de se distinguer des autres par une manière d’être originale, et cette manière d’être est toujours marquée d’un trait plus saillant qui met en relief sa physionomie.

Le trait qui donne à la physionomie égyptienne sou principal accent est la gravité.

La gravité règne dans l’architecture égyptienne; elle apparaît encore davantage dans la sculpture : toutes les figures, toutes les statues égyptiennes sont graves. Et cette gravité n’est pas calculée, car elle se communique à vous. On sort plus grave d’un temple égyptien, l’âme s'y hausse. Le fait que l'Égyptien vit en regard de la mort et du jugement, qu’il porte en soi un génie de moraliste spéculatif, expliquent suffisamment ce caractère particulier des œuvres encore debout sous nos yeux. La gravité est sœur de la raideur, comme la grâce est sœur de la souplesse. Qui n’a été frappé de la raideur géométrique des figures égyptiennes emprisonnées dans les liens de la tradition sacrée ? La sculpture y repose immobile et massive. Combien plus libre, plus légèrq, remplie d’essor et toujours aisément humaine, se montre celle des Grecs à laquelle la religion n'inflige d’autres limites que celles de l’art dont elle procède elle-même 1 Elle se meut dans le large espace de la poésie; elle orne le sanctuaire que la sculpture égyptienne a l’air de défendre ; elle semble en alléger le poids et voué inviter à y entrer, sérieux, mais paisible, l’âme prête à sourire aux dieux qui lui sourient. La sculpture et la peinture égyptiennes tiennent au temple, elles tiennent du temple : le prêtre y respire, non l’artiste. C’est plutôt de la statuaire que de la sculpture. Sévère dans ses attitudes

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jusqu’à la raideur, volontairement énigmatique dans ses symboles, ses rébus taillés dans le marbre, le granit ou le porphyre, sphinx, animaux sacrés, êtres hybrides où se marie étrangement la forme humaine avec les formes animales, elle nous ouvre silencieusement les lointaines profondeurs d’un, passé peuplé de mystères et vers lequel le mystère nous attire.

Ce passé mort, et qui n’a cessé de contempler la mort, a pourtant fourmillé de vie; peintures et bas-reliefs nous montrent dans leur soigneux détail ce peuple chassant, semant, cultivant, ouvrant, fabriquant, lesoutils à la main, des vêtements, des armes, des parures, des ustensiles de toute sorte. Ici l’on voit des musiciens qui jouent accompagnés de chanteurs qui battent la mesure; là des danseurs lèvent le pied pour une danse joyeuse, pendant que de studieux greffiers s’appliquent à aligner des chiffres et que le bâton rappelle au devoir le rebelle ou le paresseux *. Los œuvres de la guerre, quoique moins abondamment représentées que sur les monuments assyriens, n'y manquent pas non plus. L’Égypte eut à subir trois invasions des Éthiopiens, deux fois elle se vit débordée par les Arabes ou les Hyksos; les Perses foulèrent la vallée du Nil sous Xerxès et sous Cambyse, elle subit plus tard l’invasion des Macédoniens, qui lui laissèrent les Ptolémées avec un regain de vie; les Romains, en fossoyeurs universels, vinrent à la dernière heure pour l’ensevelir. A l’apogée de sa grandeur, en 1 G00, sous Rhamsès le Grand, elle se fit conquérante. Mais elle n’avait pas le génie de la conquête, les arts de la paix couve-

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naient mieux à son sol, à sa position et à l’humour de ses habitants. Durant une existence troublée, entrecoupée de longues et cruelles servitudes étrangères, elle tint bon et prouva sa solidité; sa civilisation, en dépit de nombreuses traverses, suivit son cours en remontant le Nil de Memphis à Thèbes, pour redescendre ensuite vers Alexandrie.

Sous les Ptolémées, la Grèce pénètre dans l’Égypte, elle y donne rendez-vous à Rome et à la Judée : mais Alexandrie est en Égypte, elle n’est plus l’Égypte. L’Égypte vraie, classique, patrie du granit et du limon, c’est le Pharaon et le prêtre unis dans la théocratie qui la représentent; société dans laquelle les prêtres pdfesédaient un tiers du sol, les guerriers un autre tiers, exempts d’impôts et cultivés par des laboureurs héréditaires. L’homme danslequel cette Égypte s’est incarnée, Sésostris, a pénétré au delà du Gange plus loin qu’ Alexandre. Mais revenu sur les bords du Nil, il fit creuser des canaux et des bassins dans l’intérêt do l’agriculture, fondement de la vie égyptienne; c’est dans cette seconde période de sou règne qu’il personnifia davantage sa patrie. L’Égypte était un don du Nil : il appartenait à l’Égyptien de mériter par son travail le don gratuit de son dieu terrestre.

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