‹ Considérations sur l'histoireChapitre 40 sur 143 · I. Max Duncker · texte numérisé non relu

I. Max Duncker

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qui ne laissent plus rien à faire qu’à jouir : dans ce bain de mollesse etde tièdes parfums l’àme se détend et s’enivre; Alexandre qui s’y plongea un instant faillit s’y perdre; l’Orient faillit conquérir son conquérant. Ses officiers résistaient moins bien aux doux enveloppements du luxe asiatique : « Ignorez-vous, leur dit un jour le fils de Philippe, que le moyen de rendre nos victoires durables c’est de ne pas imiter les vaincus ? » Après les défaites de Darius, quand son vainqueur vit les bassins, les baignoires, les urnes, les boites à parfums, le tout d’or massif et d’un travail parfait ; quand il respira l’odeur délicieuse des aromates et des essences dont la chambre était embaumée; quand de là il fut passé dans la tente même et qu’il eut admiré son élévation et sa grandeur, la magnificence des lits et des tables, la somptuosité et la délicatesse du souper, il se tourna vers ses amis et proféra ces paroles : « Voilà ce qu’on appelait être roi *. » Les Perses, judicieux, sentaient eux-mêmes le danger, et par l’éducation tâchaient de réagir. Le satrape Tissapherne avait divers « paradis » près de Sardes, le plus beau orné d’eaux courantes et de prairies, d’endroits de repos et d’ombrages délicieux, paradis royal au plus haut degré, nous apprend Plutarque. Cyrus, frère d’Artaxerxès, fit lui-même les honneurs de son parc à Lysaudre, roi de Sparte. Tandis que le Grec admiraitl’arrangementde toutes choses et respirait l’air embaumé de ce lieu de délices, Cyrus lui dit : J’ai tout disposé et mesuré moi-même, et j’ai planté de mes mains plus d’un arbre. Lysandre, d’un regard jeté sur les superbes vêtements, les bracelets et les

t. Plutarque, vie d'Alexandre.

I8i CONSIDÉRATIONS SUR L'HISTOIRE.

chaînes d’or du prince, semblait exprimer un doute. Le prince comprit et répondit : a Je jure par Mithra que je ne prends aucune nourriture un seul jour avant de m’être mis en sueur par des exercices guerriers ou des travaux de jardinage. » Ce Cvrus probablement posait un peu, le Persan ne s'en fit jamais faute, pourtant il y avait du vrai dans ses paroles. Xénophou nous apprend que longtemps encore après Darius les premiers d'entre les Perses ne dédaignaient pas, malgré leurs anneaux et leurs culottes de pourpre, de sauter de cheval dans la boue pour retirer de l’ornière un char de bagages qui entravait la marche de l’armée. Le vieux Perse résistait sous la molle enveloppe du Mède. Nous avons affaire ici, d’ailleurs, à un peuple laborieux, vif et vivant. Sareligion lui enseigne lecombat, l’action, la vigilance; c’est pendant que l’homme repose qu’Ahriman et sa troupe font leur œuvre : nous disons en prose vulgaire que l’oisiveté est la mère de tous les vices. « Le long sommeil, ô homme, ne te convient pas*. » Ils aimaient la vie, usaient avec bonne humeur de ce dépôt. Les prières de l’Avesta parlent de la vie comme d’une bénédiction céleste. Le génie persan n'est pas morose.

Nous savons par Xéuophon quel soin l’on donnait en Perse à l’éducation des enfants, qui était assez lacédémonienne pour les classes supérieures dans le but de compenser l'effet résultant d’une vie de luxe et de somptuosité. Du reste, il arriva — phénomène fréquent dans l’histoire — que les Perses s’assimilèrent de plus en plus les coutumes des Mèdes qu'ils avaient subju-

i. Vendidad.

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gués : « Leur vie, dit Xéndphon1, est beaucoup plus molle que du temps de Gyrus. Ils se ressentaient alors encore de l’éducation et de la tempérance des Perses, quoiqu’ils eussent déjà l’habit et la parure des Modes. Aujourd’hui ils laissent s’éteindre en eux les mâles vertus des Perses, et ne conservent que la mollesse des Mèdes. Je veux donner quelques preuves de leur relâchement. Quelques-uns 11e se contentent pas d’être étendus sur des couches très-molles, il faut que les pieds de leurs lits soient posés sur des tapis, qui en obéissant au poids empêchent de sentir la résistance du plancher. Pour ce qui est du service de la table, ils n’ont rien abandonné des inventions d’autrefois, mais ils s’ingénient tous les jours en des raffinements nouveaux. Il en est de même des mets. Il ont des inventeurs à gages dans les deux genres. L’hiver, ils ne se bornent pas à se couvrir la tête, le corps et les pieds; ils ont les mains garnies de fourrures épaisses, et les doigts dans des étuis. L’été, l’ombre des bois et des rochers ne leur suffit pas ; ils ont recours à des procédés artificiels pour se faire de nouvelles ombres. Ils ont un nombre infini de vases précieux, et ils en tirent vanité. Que tout ce luxe leur vienne par des moyens déshonnêtes, ils 11’en rougissent nullement; tant ont fait chez eux de progrès l’injustice et l’amour des progrès honteux. »

Les peuples artistes sont généralement des peuples cuisiniers, amateurs de bonne chère. Les Perses en sont témoins, ils ont su avant nous appliquer à la cuisine la division du travail, ainsi que nous en informe encore

I Cyropédie.

Xénophon : « Dans les petites villes ce sont les mêmes gens qui font lit, porte, charrue, table, et qui, en outre, bâtissent une maison; heureux quand ces métiers donnent de quoi manger à qui les exerce l Or, il est impossible qu’un homme qui fait tant de métiers les fasse bien tous. Dans les grandes villes, au contraire, où une foule de gens ont le même besoin, un seul métier nourrit son homme : quelquefois même il n’exerce pas tout son métier ; l’un fait des chaussures d’hommes, l’autre de femmes ; l’un vit seulement de la couture des souliers, l’autre de lacoupedu cuir; l’un taille les tuniques, l’autre ne fait qu’en asserablor les parties. Nécessairement un homme dont le travail est borné à un ouvrage restreint doit y exceller. On peut en dire autant de l’art culinaire. Celui qui n’a qu’un homme pour faire son lit, soigner sa table, pétrir le pain et préparer toutes sortes de ragoûts, doit s’accommoder à tout comme on le lui présente ; mais où chacun a sa tâche particulière, l’un de faire bouillir les viandes, l’autre de les rôtir, celui-ci de cuire le poisson dans l’eau,- celui-là do le griller, un autre de faire le pain, non pas de toute manière, mais de la seule qui convienne à son maître, il me semble, que là, de toute nécessité, chaque chose doit être faite dans la perfection. Voilà pourquoi les mets qu’on servait chez Cyrus étaient mieux apprêtés qu’ailleurs. »

On sait que les rois de Perse avaient, comme nos millionnaires d’auj ourd ’hui , non leurs villas , mais leurs villes d’été , d’hiver, de printemps : ils passaient l’hiver à Babylone, le printemps à Suze, l’été à Ecbatane. Avant Louis XI, ils avaient inventé les relais de poste ; la route de Sardes à Suze comptait cent onze stations régulièrement parcourues

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par des courriers. Cette culture pourtant n’était que barbarie raffinée, despotisme brillant. Les pénalités ne sont pas douces, dans l’Avesta les coups de béton pleuvent : c’est la peine la plus commune, elle simplifie tout, et l’on n’a qu’à multiplier la dose pour suivre les délits dans leur progression. Le chiffre des coups de béton prescrits dans le code sacré atteint des proportions vraiment prodigieuses : espérons que la main de ce peuple artiste était légère. Xerxès n’ordonna-t-il point qu’on fustigeât la mer! Les Perses eurent des assises ambulantes que nécessitait ^étendue de l’empire, et je présume aussi l’humeur ambulatoire de leurs rois : les juges sur l’ordre de ceux-ci avaient coutume de parcourir les provinces, et parce qu’ils rendaient la justice ils étaient appelés « les yeux du roi. » L’Angleterre possède encore des jurys nomades, la France a eu ses Grands jours d’Auvergne. Administration, justice, et le reste, se résumait comme ailleurs en un seul homme qui déléguait et retirait à son gré ses pouvoirs. Il se passa en Perse ce qui s’est passé en France, sous F astre-roi : les grandes familles seigneuriales quittèrent leurs domaines pour émigrer dans la résidence et composer à l’astre souverain une couronne étincelante. Le jour vint où l’on ne vit plus autour du roi que des mendiants de titres, de pouvoir et d'honneurs. Darius créa des positions et des titres spéciaux, il nomma des « convives de la table royale » et des « parents » du roi. 11 y eut à la cour, outre les gardiens suprêmes de la porte, des porte-sceptres, des échansons, des maîtres des cérémonies ou chambellans qui avaient mission d’introduire les étrangers à l’audience du monarque, un porteur des messages royaux, un porteur de l’arc royal, un por-

teur de la chaise royale. Gageons qu'en dépit du soin que mirent Darius et ses successeurs à contenter le plus de vanités possibles, il s'en montra de reste, et que la somme des mécontents dépassa celle des satisfaits. Et les maréchaux? Darius en eut sans doute, il ne lui manqua que des sénateurs. Mais Darius ressemblait à Louis XIV encore plus qu’à Napoléon, bien qu’il possédât, sous le couvert asiatique, quelque chose de l’un et de l’autre. Ce fut un parvenu qui sut fonder sa dynastie, un homme de grand sens qui vainquit les mages et leur faux Smerdis', un politique d’une pénétrante finesse, comme le prouve l’histoire du cheval hennissant qui le proclama roi, au lever du soleil. La fraude de Smerdis et la ruse de Darius n’établissent point que la sincérité frit toujours pratiquée dans le pays d’Ormuzd; mais on n’aurait que faire de prêcher la sincérité dans un pavsd’où les hommes seraient absents, et puis les politiques sont des politiques, c’est à eux spécialement que s’applique le mot de Voltaire sur je ne sais quel personnage mourant : il était arrivé au moment où l'on ne ment plus. Si le monde ne vaut pas un mensonge, un royaume en tout pays du monde vaudra toujours une messe.

Souple, brillant, généreux, friand de coutumes étrangères, désireux d’étonner et d’éblouir, le Perse prend en n’importe quel lieu ce qui lui plaît ; à l’inverse du Chinois, il est le plus éclectique des peuples de l’Asie, le plus capable d’assimilation et le plus sympathique. Telle est son élasticité, qu’il célébra encore au ni0 siècle de notre ère une espèce de résurrection sous les Sassanides. A l’heure présente, après avoir subi l’invasion des Arabes, il garde de la vitalité, et s’il est une nation orientale qui

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se i%pproche de nous et semble pouvoir nous comprendre — c’est lui. L’Égyptien enchaîné à ses traditions rigides a disparu avec elles ; le Chinois s’est muré vjvant dans les siennes, l’Indou s’est énervé sous son ardent soleil, engourdi dans les torpeurs de sa métaphysique ; grâce à la souplesse de son tempérament, et peut-être à l’inconsistance d’un caractère d’ailleurs élevé, le Persan a presque surnagé dans le naufrage général des sociétés asiatiques. Cela ne tiendrait-il pas également à ce que chez lui les castes furent à peine ébauchées et moins lourde la pierre du sacerdoce?

Son héros, Cyrus, est presque des nôtres. Il tient des propos de table et disserte de toutes choses avec ses convives. Il a fait la conquête de Xénophon, chose plus difficile que de conquérir l’Asie, et le plus pratique des Grecs élève un monument à sa gloire, espèce de poème épique en prose familière. Voici le portrait qu’il trace de ce grand homme : « Ces réflexions nous conduisent à conclure qu’il est facile à quiconque est né homme de gouverner toute espèce d’animaux, plutôt que des hommes. Mais quand nous eûmes considéré que jadis Cyrus, le Perse, eut sous sa domination une immense quantité d’hommes qui lui obéirent, une immense quantité de villes et une quantité immense de nations, nous fûmes obligé de changer d’avis et de reconnaître que ce n’est point une œuvre impossible ni même diflicile de gouverner les hommes, quand on s’y prend avec adresse. En effet, nous savons que des hommes se sont empressés d’obéir à Cyrus, bien qu’éloignés de lui d’une marche d’un grand nombre de journées et même de mois, quelques-uns ne l’ayant jamais vu, et d’autres sachant qu’ils ne le verraient jamais :

et cependant ils voulaient être ses sujets. Aussi laissa-t-il bien loin derrière lui les autres rois qui ont hérité du pouvoir paternel ou qui ont acquis par eux-mêmes leurempire. En effet, le roi des Scythes ne pourrait se rendre maître d’aucun autre peuple, quoique les Scythes soient trèsnombreux, mais il se contenterait de demeurer chef de sa propre nation; le roi de Thraee voudrait demeurer chef des Thraces, l’IUyrien des Illyriens, et de mêmepour toutes les autres nations connues. De là vient qu’il y a, dit-on, encore aujourd’hui en Europe tant d’États indépendants et détachés les uns des autres. Mais Cyrus, ayant trouvé les nations de l’Asie également indépendantes, sè met d'abord en campagne avec une petite arméo de Perses, devient chef des Mèdes et des Hyrcaniens, qui s’empressent de lui obéir, et subjugue les Syriens, les Assyriens, les Arabes, les Cappadoeieus, les Phrygiens des deux pays, les Lydiens, les Cariens, les Phéniciens, les Babyloniens : il dicte des lois aux Bactriens, aux Indiens et aux Giliciens ; il en est de même des Saques, des Paphlagoniens, Moriandyns et d’un nombreinfini de peuples dont on aurait peine à dire même les noms. Enfin il commande aux Grecs d’Asie et, descendant vers la mer, il conquiert l’ile do Chypre et l'Égypte.

» Et toutefois, ces peuples qu’il gouvernait ne parlaient point son langage et ne s’entendaient pas entre eux. Cependant son ascendant s’étendait par la crainte sur cette immense étendue de pays, au point d’effrayer tout le monde, sans que personne ait osé rien entreprendre contre lui; c’est qu’aussi il sut inspirer à tous uu si vif désir de lui plaire, que l’on désirait ne jamais cesser d’être gouverné par sa volonté. Voilà pourquoi il a réuni

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des nations si nombreuses, que ce serait toute une affaire de les parcourir, en commençant le voyage de la résidence royale, et en se dirigeant vers le matin, vers le soir, vers l’ouest ou vers le midi. »

De tant de gloire cependant, qu’est-il resté? le livre qui les célèbre, la Cyropédie.

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