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De la Nature humaine : DivertiUe nationalité

*78 CONSIDÉRATIONS Sl'R L’HISTOIRE.

soleil qui l’énerve et l'épuise, devient rêveur ou fataliste, souvent l’un et l’autre: il n’a guère de réveil que dans le fanatisme. L'homme du Nord est debout, dans l’attitude du lutteur. Il lui faut eu effet combattre à chaque heure pour ne pas mourir, arracher sa vie à une terre avare et rebelle, se garantir contre les mortelles atteintes d'un âpre climat. Sol et climat sont pour lui d’abord des ennemis, ils le tueront s’il ne les dompte. Celle lutte incessante aiguise son intelligence et trempe sa volonté; il devient actif, et ce qui le caractérise c’est une force concentrée , une âme ramassée sur elle-même et militante. 11 a du muscle, plus de muscle que de sensibilité et de délicatesse. C’est seulement quand par le travail et la persévérance il a conquis un peu de loisir, qu’il commence à rêver et que naissent les arts qui lui sont propres, c’est-à-dire ceux qui expriment poétiquement sa manière d’être, de sentir et d’imaginer. Aux deux pôles opposés (je la civilisation se rencontrent l’ Anglo-Saxon et l’Indou ; aujourd’hui, l’Anglais possède l’Inde : de quel droit? du droit de l’activité. Nous avons ici l’explication de la conquête, en même temps que le motif qui rend inconciliables les deux peuples.

Les peuples actifs sont envahissants et colonisateurs — ou conquérants tout court; Romains, Arabes, Anglais, Américains nous l’ont appris. L’Américain est un Anglais exagéré, chez lequel lesénergies actives se sont tendues jusqu’au paroxysme. En avant, c’est sa devise, à tous risquesl L’Américain est souvent le progrès, mais il y marche en casse-cou, il a le vertige de ses propres œuvres. L’Indou réduit la vie au minimum, il cherche le repos idéal, c’est un quiétiste et son art consiste à se résigner L’Amé-

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ricain, fils de l’Anglo-Saxon, centuple la vie et cependant ne vit pas encore assez au gré de son rêve ; il n’est que projet, mouvement, témérité, il ne se résigne à rien et ne doute de rien : au lieu de se dissoudre par la contemplation dans la nature, il la surmonte et se l’approprie; au lieu de s’absorber dans l’idée de l’âme universelle, il s’étudie à fortifier sa personnalité et à l’accentuer en des traits toujours plus marqués ; il goûte avant tout sa personnalité, sa jouissance est de la sentir croître même au détriment du prochain dans une pensée de domination sur les choses. Il diminue sans cesse leur fatalité au profit du gouvernement de lui-même et de la nature. Il vit

et meurt sur la brèche alors que l’Indou accablé du poids de la vie, buvant la tristesse par tous ses pores comme une éponge plongée dans une mer de douleurs , soupire du fond de l’ême : mieux vaut être assis que debout, couché qu’assis, mort que couché. Le monde appartient aux optimistes, suivant la parole d’un politique, et l’homme d’action est optimiste. Mais l’action a son exagération, et ses excès également se paient : les fleurs du sentiment, la délicatesse, la fine sensibilité, les chefsd’œuvre de l’art et de l’idéal religieux, les grands horizons, les cimes resplendissantes et les profondeurs insondables, il les ignore aussi bien que la douce morale du support mutuel et l’huile de la compatissance versée saintement sur les blessures de la vie. Il n’a pas le temps, il faut être pratique. A dimanche! Dans ce tohu-bohu assourdissant plus de recueillement; dans cette bataille acharnée plus de pitié — la pitié retarde, la pitié amollit, elle détrempe l’acier de la volonté qui est l’arme des vivants ; dans cette hâte fiévreuse plus de halte et de

m CONSIDÉRATIONS SUR L'HISTOIRE.

lointains célestes, dans cette mêlée des ambitions plus de mesure, plus de fraîcheur dans cet universel échauffement. — L'égoïsme ,- le culte de la matière qu’on prétend asservir et qui trop fréquemment se venge, voilà le dernier mot de beaucoup de ces héros de l’action. En vérité, ne vaut-il pas mieux rêver sous le mancenillier, et réduisant le désir de la vie par des éliminations progressives, s’endormir finalement dans l’indifférence du’nirvàna ?

Mais non : l’homme n’est fait ni pour la vie méditative seulement, ni seulement pour la vie affairée; l’industrie et la politique ne sont pas tout, malheur à ceux qui •l'oublient! Les peuples et les individus sont rares dans lesquels l’action et la méditation se font contre-poids, parmi les premiers c'est la Grèce qui l’emporte. Cette insuffisance nous ramène à la nécessité de l'échange des peuples et des hommes dans l'humanité, qui n’est nulle part et se fait en collaboration sans s’achever jamais en augmentant toujours. Si, non pas le peuple indou, mais les hautes aptitudes spéculatives qui ont fait ce peuple venaient à disparaître de l'histoire, notre espèce tomberait dans la frivolité ou dans le matérialisme — ce qui n’empêcherait pas d’aller à l’église le dimanche.

L’athéisme de Bouddha est au fond plus religieux que notre déisme superficiel, car il porte en soi la divine substance de la charité, il manifeste Dieu dans l’homme par l’amour, il cherche à redresser, à réparer, à soulager, à guérir. Il ne connaît pas le dédain du peuple, et ceux qui souffrent le plus, les plus misérables, à ses yeux sont les premiers. Sans nier explicitement les castes, Bouddha les effaçait dans l’égalité de la compassion. Le roi Açoka,

LORIENT

qui lui était favorable, saluait les mendiants de toutes les castes. Sur l’observation de son ministre Yaeos qui s’en étonnait, Açoka réunit ses conseillers, fit venir des têtes d'animaux et une tête d’komme ; puis il envoya vendre les têtes par son ministre. Yaços, honteux de n’avoir pu se défaire de la tête d’homme — « dont personne ne voulut, » est chapitré par le roi bouddhiste qui lui fait en ces termes un discours sur l’égalité des êtres devant la mort et devant la souffrance :

« Tu regardes la caste dans les religieux de Çâkva, et tu ne vois pas les vertus qui sont cachées en eux ; c’est pourquoi, enflé par l'orgueil de la naissance, tu oublies dans ton erreur et toi-même et les autres.

« Ou sait qui est de la casto quand il s’agit d’une invitation ou d’un mariage, mais non quand il s’agit de la loi; car ce sont les vertus qui fout qu’on accomplit la loi, et les vertus ne s’inquiètent pas de la caste.

« Si le vico atteint un homme d’une haute naissance, cet homme est blâmé dans le monde ; comment donc les vertus qui honorent l’homme d’une basse extraction ne seraient-elles pas un objet de respect ?

« C’est en considération de l’esprit que le corps des hommes est méprisé 'ou honoré.

« Et le roi ajouta encore : Est-ce que tu n’as pas entendu cette parole du héros compatissant des Çâkyas : les sages savent trouver de la valeur aux choses qui n’en ont pas, cette parole du maître véridique qu’un esclave serait capable de comprendre ?

« Quand on a retiré d’un vase ce qu’il contenait de meilleur... et qu’il n’y reste plus que l’écume, si ce vase vient à se briser, il n’y a pas lieu à beaucoup se plaindre.

11 en est de môme du corps; si les bonnes œuvres qui lui donnent du prix en sont enlevées, il ne faut pas se la menter lorsqu’il vient à périr.

« La peau, la chair, les os, la tôle, le foie et les autres organes sont les mômes chez tous les hommes ; les ornements seuls et les parures font la supériorité d’un corps sur un autre.

« Mais l’essentiel en ce monde, c’est ce qui peut se trouver dans un corps vil, et que les sages ont du mérite à saluer et à honorer »

Ce fils de roi, Bouddha, pense que celui qui considère attentivement le corps ne trouvera point de différence entre le corps d’un prince etcelui d’un esclave, et que dans le corps le plus infime l’âme la meilleure peut habiter. Sa loi est « une loi de miséricorde pour tons. » Il admet parmi ses disciples jusqu’à des esclaves et des criminels, ilv reçoit môme des femmes. Un jour il en rencontre une qui puisait de l’eau au bord d’une fontaine. Las et bridant de soif, il lui demande à boire; elle lui répond qu’elle est une esclave tschaudala et qu’elle ne peut le toucher: « Ma sœur, lui dit-il, je ne demande pas à quelle caste tu appartiens ni à quelle famille; je te demande de l’eau si tu peux m’en donner. » Il l’admit au nombre des initiés2.

Bouddha prêchait cette mutuelle sympathie qui fait que chacun souffre pour tous, tous pour chacun, et qui rend moins pesant le fardeau des douleurs en le partageant entre les hommes. Nous disons que la vie est la

t. Eugène Burnouf, Inlroductiun au Bowldltitme.

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