Euripide
part le dégoût de la terre. L’hadès des Grecs ne diffère pas beaucoup du scheol des Juifs : la vie des âmes y existe si peu! Quelle idée pénible nous en donne le songe d’Achille évoluant l'ombre désolée de Patrocle ! Il nous fait entrevoir des fantômes plaintifs se mouvant dans une vague lueur, et notre impression répond entièrement aux tristes paroles d’Achille interrogé par Ulysse. Ce qui leur reste de vie est le regret de la terre : ils flottent entre le néant et l’être, et n’appartiennent ni à l’un ni à l’autre. Les seules figures précises qui se détachent en relief sur ce fond terne et crépusculaire sont celles d’Ixion, de Sisyphe et de Tilyos, enchaînés à leurs supplices. De bienheureux, il n’y en a pas : on n’y chante point de cantiques, on n’y cultive pas de liouris, on n’y récolte pas de céréales célestes. Quelle distance de ces images d’Homère au Phédon, au songede Scipion, au tableau philosophique des enfers et des champs Élysées que nous propose Virgile !
Dans Les sept chefs devant Tlièbes *, à la vue des corps d’Étéocle et de Polynice qu’on amène, le chœur des femmes fait entendre cette plainte :
« Mais le vent des lamentations s’élève, ô mes amies : que les deux mains frappent la tête ; cadencé comme le battement des armes, que le bruit propitiatoire se fasse entendre; bruit qui fait voguer sur l’Achéron la barque des gémissements. Théoride1 aux noires voiles, et la pousse vers l’invisible terre que ne visitèrent jamais ni Apollon ni le jour; vers cette terre où tous les mortels trouvent leur place. »
i. Eschyle.
S. Vaisseau sacré qui transportait les théories ou députations publiques aux temples de Delphes et de Délos.
LA GRÈCE
Pour les Grecs, au delà de la terre il n’y a que le regret de la terre habitant des larves privées de sang et de lumière. La mère d’Ulysse ne reconnaît son fils qu’après avoir bu du sang noir ; ainsi des autres âmes, celles des compagnons d’Ulysse devant les murs de Troie. L’état des âmes détachées du corps tel que l’Iliade nous le représente ressemble à une demi-syncope, elles ne gardent qu’un semblant de vie, pâle reflet de celle qu’elles menèrent quand elles jouissaient de la lumière. Leur corps est à peine un souvenir, leur existence un songe confus de ce qu’elles furent autrefois. Ulysse veut embrasser l’âme de sa mère ; trois fois il tente d’étreindre dans son transport filial celle qui est morte du chagrin de sou absence ; trois fois elle lui échappe et se dissipe a comme une ombre vaine et un songe » ne laissant en son cœur qu’un plus vif sentiment de tendresse et de souffrance.
Cette manière de se représenter l’être après la mort vient de ce que les Grecs sont impuissants à concevoir l’âme et le corps en opposition ; la vie n’est à leurs yeux que l’union des deux, ils ne séparent ni la matière de l’esprit, ni l’esprit de la matière. L’ascétisme est à l’antipode de leur pensée. Même après leur séparation du corps, les âmes se considèrent comme liées envers lui, elles ne quittent pas la terre et ne peuvent s’apaiser tant qu'il n’a pas reçu une sépulture convenable : c’est ainsi que l’âme de Patrocle apparaît à Achille durant son sommeil et réclame pour son corps les funèbres honneurs. L'harmonie du corps et de l’âme est pour les Grecs la philosophie de l’existence, elle est le fondement de leur nature éprise d’harmonie. Cette conception, moelle du génie grec, forme la substance de la religion qui se joue
Mi CONSIDÉRATIONS SUR L’HISTOIRE.
entre l’idéalisme et le sensualisme ; elle nourrit un art qui n’est ni réaliste ni idéaliste, et qui marie l'idéal au réel humain ; elle se trouve à la base d’une éducatiqn où le corps constitue un objet de culture aussi bien que l’esprit : elle est enfin dans toute la manière de sentir, de penser, de croire et de vivre de la Grèce, elle est la Grèce ellemême. Commentée pourrait-il qu’elle ne se trouvât point dans Homère qui la représente à l’époque de son premier épanouissement national? L’harmonie, constant souci des Grecs, est la santé : ils cherchent celle du corps dans l’équilibre des organes, celle de l’âme daus le libre concours des facultés ; celle de la vie dans le concert des organes et des facultés, des forces physiques et des forces morales. Cet équilibre longtemps rompu chez nous dans la religion, dans l’art, dans l’éducation, par conséquent dans la vie, nous a constitués à l’état de malades. Le divorce de l'esprit et de la matière, de l’âme et du corps, les privant mutuellement de leur contre-poids naturel nous a livrés à l’idéalisme transcendant ou bien au matérialisme ; il laisse encore notre société, nos idées, nos croyances, notre conduite vaguer incertaines entre les deux pôles de la vio arbitrairement opposés. Nous appelons païefls ceux qui ont essayé de rétablir en eux l’harmonie naturelle, c’est-à-dire la nature humaine; nous avons raison de les qualifier de païens si le christianisme consiste à séparer les deux moitiés de l’homme que le paganisme voulait unir. Mais c’est ici une querelle de surface analogue à celle des romantiques et des classiques; au fond il ne s’agit pas de paganisme ni de christianisme, il s’agit de préserver et de favoriser l’humanité dans l’homme. Élevons-nous donc au-dessus de ces idées qui
LA GRÈCE
dans l'homme font des sections et mettent dans les doctrines l’esprit des sectaires : soyons humains et nous serons dans la vérité humaine ; empruntons au paganisme et au christianisme, empruntons à toute croyance, à tout peuple, à toute race, ce qu’ils ont de oonforme à la loi de notre espèce, et considérons-les au point de vue de cette loi qui les domine et leur assigne leur rang. C’est trop de s'écrier avec saint Paul : malheureux homme que je suis, qui me délivrera de ce corps de mort ! L’âme a mission non de tuer le corps, mais de le plier à ses lins, et de s’eu faire un support solide, car il est son appui sur la terre et lorsqu'il fléchit elle chancelle. Nous n’aurions point de corps si l’âme s’en pouvait passer. L’esprit n’est-il pas visible dans l’organisme corporel? Les Grecs estimaient les exercices du corps parce qu’ils donnent la»sanlé et favorisent la beauté, qui est une chose de l’esprit même dans le corps; il y avait des couronnes aux jeux olympiques pour les lutteurs et les gymnastes comme pour les poètes et les historiens.
Achille invitant Priam à manger lui rappelle que Niobé elle-même, après avoir perdu six filles et six fils sous les traits combinés de Diane et d'Apollon, ne négligea pas cependant de donner au corps sa nourriture. Le Grec croit que l’esprit a des devoirs envers le corps. Les vaillants d’Homère sont grands mangeurs de viande : le héros, n’est-ce pas le muscle ? Les dieux font des repas a homériques » et des rires homériques. Dans l’Odyssée, les prétendants ne cessent de festiner. Les héros de l’Iliade sont sobres, mais ils font au corps sa part; ce ne sont pas des nerveux, et si la tête préside en leurs conseils aux délibérations, s’ils transportent avec eux l’agora
au milieu des camps, l’activité physique rehaussée du courage est leur véritable affaire. Nous sommes, nous, des combattants de l’esprit, des lutteurs de la pensée, sinon toujours des héros de la pensée. Mais ne pensonsnous pas trop : la tête et les nerfs ne l’emportent-ils pas à notre désavantage et au leur ? « Si je pouvais persuader à nos écrivains, dit un auteur moderne, défaire deux lieues à pied chaque jour, il y aurait une révolution dans la littérature; nous aurions moins de critique et plus de poésie ; on nous ferait des livres plus simples , plus vrais, plus vivants1. » L’homme qui écrivait cela était pourtant un chrétien, mais un chrétien surtout par le cœur, et tout cœur généreux est chrétien de naissance, parce qu’il sait compatir et soulager. Combien de chrétiens prétendus, et qui nous chapitrent sur l’article de la chair à mortifier, n'ont pas dans le cœur un atome de christianisme! Notre génération est trop assise, elle vit trop exclusivement du cerveau ou de la sensation, elle néglige l’entre-deux , qui réside dans le sentiment vivant et vivace des choses, dans le franc appétit de l’existence sous ses formes variées. L’homme moderne, jeté hors des gonds, est surmené, haletant. Sa pénétration s'est trop exercée aux dépens du bon sens, c’est une pénétration de luimême souvent maladive. La maladie de l’homme moderne est de se regarder vivre et penser. Les anciens vivaient. Se regarder vivre c'est le commencement du désespoir. Quiconque se regarde vivre devient triste, quiconque est triste ou le devient se regarde vivre. Sur cette pente on peut aller loin, et nous y sommes tous placés.
t. M. de Gasparin, la FamilU.
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Les anciens se sentaient vivre dans la communauté et la sentaient en eux. Chacun de nous au contraire ferait volontiers de lui le pivot de l’univers ; il voit les mondes graviter autour de son moi chétif.
Les Grecs pourtant connaissaient la tristesse — qui oserait dire que personne l’a plus approfondie que leurs tragiques et quelques-uns de leurs philosophes — mais ils ’ ne s’y établissaient pas à demeure, ils la traversaient et n’y versaient point. Ils n’eurent point de Manfred, de René, d’Obermann. Ceux-ci sont un produit bâtard du christianisme et de l’individualisme littéraire. Plus d’un philosophe, plus d’un poète de la Grèce a parlé comme Bouddha en des heures d’amertume; aucun, pas même Héraclite, n’est devenu Bouddha; la sève nationale n’était pas capable de nourrir une telle morosité. Le Christ indou répand autour de soi l’amour de la mort. Les Grecs daus leurs plaintes les plus amères éprouvent encore et répandent l’amour de la vie. Socrate meurt et ne se suicide pas, la Grèce n’a point pratiqué le suicide, excepté par désespoir d'amour ; elle n'a embrassé la mort que dans un élan de vie. Rome en décadence a senti le spleen l’envelopper de ses replis glacés et l’imprégner de son subtil poison; le sang de la Grèce en décadence s’est appauvri, il ne s’est pas envenimé de la morsure secrète, terrible, dont nous souffrons ; la Grèce n’est pas tombée, elle s’est affaissée et flétrie; Rome est tombée du haut de ses conquêtes, nous du haut de nos ambitions et de notre foi <jui nous avaient portés jusqu’au ciel. Il faut tâcher maintenant de nous élever laborieusement sur l’échelle des réalités successives, car la nature qui ne néglige elle-même aucun échelon ne saurait nous en épargner aucun : elle t. 25
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qui nous a réalisés après de lents progrès nous impose le progrès comme condition de notre propre conquête et de la sienne. Rien sans peine 1 on n’escambte ni n’improvise le progrès — on le mérite.
Les Grecs surent se borner. Ne rien pousser à bout, c'est l'art d’écrire — etde vivre, c’est la sagesse. En cepoint, nous avons beaucoup à apprendre d’eus. S’ils ont donné le gouvernement à l’intelligence, ils ne lui ont pas donné le despotisme ; elle respecte les droits du sentiment et ceux de la sensation. Zeus engendre Minerve après avoir englouti l’océanide Métis, qui représente la raison i. Minerve invente tous les arts utiles; l'agriculture par la charrue, l’art homicide de la guerre par la lance et par l’épée : l’art de tisser, l’art de guérir lui sont attribués. C’est la déesse de la raison pratique, dont Vulcain, le métallurgiste, est l’auxiliaire, dieux et déesses marchant deux à deux dans la mythologie grecque, Jupiter avec Junon, Apollon avec Diane, Mars avec Vénus, Mercure avec Cérès. Ce que Minerve ne lait pas, ce quelle ne peut pas faire, c’est d’engendrer les beauxarts; la raison et l’utilité n’engendrent pas la poésie : l’industrie est lille de la nécessité, mais l’art liait du secret besoin de beauté et d’idéal que l’intelligence et la raison, en dépit de leur part nécessaire dans la composition et la formé des œuvres d’art, ne sauraient enfanter. Ah temps d’Homère les Grecs estiment beaucoup le courage et la force, mais ils lui préfèrent déjà l’intelligence et le bien dire; dans 1 ’Ajax furieux de Sophocle, les armes d’Achille sont dévolues à Ulysse qui l’emporte sur