‹ Considérations sur l'histoire. Le monde antiqueChapitre 124 sur 156 · I. Plutarqoe · texte numérisé non relu

I. Plutarqoe

LA GKÈCE.

prenait point part dans la chose publique. Tout cela, Cimon l’eût volontiers conservé : mais Périclès vint qui fortifia le peuple en affaiblissant l'aréopage; et qui nivela l’agora, comme les Gracques nivelèrent le forum en amoindrissant le sénat romain. La démocratie triomphante dans Athènes, Athènes devait nécessairement tendre à la faire triompher dans les autres états de la Grèce, son inûuence sur ceux-ci se rattachant à sa propre existence. Mais Sparte, d’autre part, s’était constituée en oligarchie monarchique ; Sparte avait donc des tendances opposées et le choc était fatal : dans l’intervalle des luttes armées la guerre d’intrigue ne devait pas cesser de sévir. Caractère, mœurs, institutions, tout différait entre les deux rivales. La différence eût.pu profiler à la Grèce s’il en était résulté l’émulation, le concours dans la diversité. Mais l’ambition n'entend pas les choses à la manière des philosophes, et Cimon prêchait dans le désert : Athènes voulait l’abaissement de Sparte, Sparte celui d’Athènes; et quand on veut abaisser l’on aimerait mieux anéantir, car l’anéantissement est le dernier terme de l’abaissement. Athènes ni Sparte ne réussirent à se détruire, elles ne réussirent qu’à se faire beaucoup de mal à elles-mêmes et par suite à la Grèce. Ne les accusons pas trop. Tout se ramène dans ce monde à une question d’aflinité ou d’intérêt, le sophisme n’a pas d’autre mission sur terre que de frauder la raison et la justice à leur profit. Leur intérêt bien compris, qui était celui de le Grèce, eût rapproché Athènes et Sparte; malheureusement l’intérêt véritable des peuples ne se montre clairement à eux que dans leurs désastres ; vu au jour le jour, il n’est autre que leur ambition. Entre Athènes et Sparte, l’intérêt prochain ten- 1. . 31

m CONSIDÉRATIONS SUR L’HISTOIRE.

dait au divorce, mais le tempérameat si opposé des deux villes y tendait plus encore. Par quels points se fussentelles rencontrées; quelles aCBnités pouvaient exister entre 1e génie Spartiate et le génie athénien? On conçoit encore Solon tendant la main à Lycurgue, après eux les différences vont s’accentuant de plus en plus, jusqu’à la contradiction. Sparte étant Sparte devait détester Athènes, Athènes étant Athènes devait détester Sparte, et puisque de leur union le bonheur de la Grèce eût résulté , le malheur de la Grèce devait sortir de leurs discordes.

« Leur puissance maritime a fait trouver aux Athéniens, par le commerce, de quoi fournir au luxe de leur table. Tout ce qu’il y a de délicieux en Sicile, en Italie, à Chypre, en Égypte, en Lydie, dans le Pont, dans le Péloponèse et ailleurs, tout cela s’est couc’eutré sur un seul point, grâce à l’empire de la mer. De' plus, entendant toutes les langues, ils ont choisi telle expression de celleci, telle autre de celle-là; et tandis que les Grecs conservent leur idiome, leurs mœurs et leur costume national, les Athéniens offrent un mélange de tous les Grecs et des barbares. Passons aux sacrifices, aux offrandes sacrées, aux fêtes et aux temples. Ce peuple comprenant qu’il était impossible à chaque citoyen pauvre de sacrifier, de faire des banquets, d’avoir des temples, d'habiter enfin une ville belle et grande, s’est avisé d’un expédient pour participer à ces avantages. La ville immole de nombreuses victimes aux frais de l’État, et c’est le peuple qui fait les banquets et se partage au sort les victimes. Il en est de même des gymnases, des bains, des vestiaires; quelques riches en ont à eux, mais le peuple se fait bâtir pour lui-même force palestres, vestiaires et lavoirs ; et la

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plèbe même jouit d’une plus grande quantité de ces établissements que le petit nombre des heureux *. »

Sparte semble s’être étudiée à prendre en toute chose le contre-pied des institutions et des mœurs athéniennes. Sparte est une ruche guerrière, tout y existe en vue de la guerre. Les Athéniens pensaient que l’éducation doit être humaine, fortifier en même temps la volonté, l’in- • telligence, l'imagination et le sentiment, sans oubli du corps. L’éducation de Sparte ue faisait que des Spartiates et ne s’attachait qu’à l'élément héroïque dans ses rapports avec la seule idée de patrie : il avait en conséquence pour objet exclusif de développer les muscles du corps et le muscle de l’âme, qui est la volonté. Mais cette éducation musculaire ne pouvait réussir qu’aux dépens des nerfs et de la sensibilité, auxquels se rattachent la fine culture, la grâce, la curiosité, l’imagination et le goût, toutes les œuvres enfin de l’art et de la pensée. Sparte pour exister a sacrifié l’esprit humain à son propre esprit. Le laconisme est l’esprit de Sparte : ses sentences courtes comme son glaive. On dirait qu’elle ne les manie de même qu’au service de la patrie. Sparte n’élève que des génératrices, Sparte n’a pas besoin de femmes. A Sparte, il n’y a point do riches. Dans Athènes, les plus pauvres font des sacrifices et donnent à leurs enfants des leçons d’art et de science. Les femmes athéniennes faisaient venir des bonnes de Sparte, de même que les Perses, afin de mettre un peu d’airain dans l’or de leur culture, un peu de rudesse dans leurs molles élégances.

A Sparte l’éducation maternelle mène l’enfant jusqu’à

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