‹ Considérations sur l'histoire. Le monde antiqueChapitre 129 sur 156 · LA DÉCADENCE ATHÉNIENNE · texte numérisé non relu

LA DÉCADENCE ATHÉNIENNE

Le progrès, essor des qualités; progrès rétrograde : essor des défauts. — Décadence des peuples anciens, décadence des peuples modernes reliés par la solidarité. — Appel à l’avenir. — La décadence n'est pas de l’ordre intellectuel mais de l’ordre moral. — Les Tertuenx : Phocion, Caton. — Les deux despotismes. — Grèce ancienne et Grèce moderne.

La vie, dont le mouvement est la loi, n’admet pas l’immobilité : qui n’avance plus, recule. La décadence est le progrès renversé. Pour les individus et pour les peuples, le moment du déclin arrive quand la capacité de progrès ou de métamorphose ascendante dont ils étaient dépositaires s’est dépensée en une série de phénomènes politiques, religieux, intellectuels et moraux ; alors commence la métamorphose descendante ou régressive. L’esprit ne se renouvelant plus tombe dans les redites et rabâche son passé; il s’agite et n’agit plus, s’impatiente, s’aigrit, se venge sur lui- même de son impuissance par le déchaînement des passions haineuses et des théories malsaines, et devenu incapable de s'arrêter ni d’avancer, tourne sur lui-même dans le vertige ténébreux d’une longue agonie.

Les peuples ont leur jeunesse et leur virilité. Ce qui était enveloppé en euit se développe ; ils se forment, se

transforment, se déforment. Composés de qualités et de défauts, ils restent en progrès tant que leurs qualités l’emportent sur leurs défauts ; ils commencent à décliner lorsque leurs qualités, après avoir atteint la suprême expansion dont elles sont susceptibles, et ne pouvant se dépasser elles-mêmes, s’affaiblissent impuissantes à dominer leurs défauts jusque-là contenus, mais qui, cette limite atteinte, prennent graduellement le dessus et finissent par atteindre à leur tour leur dernier épanouissement, celui du déclin. Un peuple qui n’aurait que des défauts ne vivrait pas, car toute puissance vitale vient d’uue qualité. Nos défauts sont l’envers de nos qualités, et l’on ne voit aucune qualité qui n’ait son envers. Lorsqu’un peuple entre en décadence, l’envers de son génig se montre de plus en plus ; il se retourne alors pour ainsi dire et dans son évolution tend à ue nous présenter plus que ses mauvais côtés. Dans sa phase ascendante les défauts paraissent comme l’ombre de ses qualités .projetée devant ses pas, dans sa phase descendante les défauts sont comme une ombre qui s’étend insensiblement sur la lumière de sou génie et finit par l’éclipser. La décadence dernière d’un peuple est l’éclipse totale de son génie, sa mort complète. Mais la mort d’un peuple n’est jamais si complète, que ses defauts, même après qu’ils l’ont éclipsé, ne laissent encore briller la faible lueur de ses qualités autrefois prédominantes ; lueur où les ténèbres l’emportent sur la lumière, et qui n’est pas celle de l’aube, qui est celle du couchant : un souvenir du passé qui se prolonge dans le présent.

Parmi les races humaines, il n’y a que la nègre et la mongole qui aient montré une puissance presque nulle

LA GHÉCE.

de développement. La race aryenne dont nous descendons est la plus apte au progrès ; mais c’est aussi celle qui ayant mis dans les peuples qui lui appartiennent la plus grande force d’élèvement, leur a ménagé en retour les chutes les plus visibles et les plus profondes. Les abîmes se mesurent aux sommets. Les peuples de race aryenne forment comme une chaîne de sommets intellectuels au milieu de laquelle, dans le monde antique, la Grèce ^ pousse les plus hautes cimes chez les Athéniens ; les Indous ni les Perses n'atteignent à ce niveau. Aussi la décadence athénienne est-elle très-visible dans l’histoire, alors qu’on aperçoit à peine la décadence de la Chine qui cependant se montre extérieurement très-civilisée. Qui parle de la décadence des noirs, qui songe à signaler celle des Peaux-Rouges? ces races, et les peuplades qui leur sont apparentées, disparaissent presque sans décliner, elles n’ont point de décadence sensible parce qu’elles n’ont point de progrès apparent. Lorsqu’elles s’élèvent un peu, c’est avec le secours dépeuples et de races supérieures qui leur prêtent la main. Encore leur civilisation de reflet porte-t-elle en soi quelque chose d’artificiel et de problématique. Les autres peuvent nous assister, et la civilisation réside beaucoup dans ce pouvoir mutuel, mais nous ne subissons l’influence des autres que dans les limites de notre nature propre et conformément à cette nature faire des Européens du xix° siècle avec des nègres et des Peaux-Rouges, même avec des Arabes et des ludous, c’est un leurre, un thème à déclamations humanitaires commentées en pratique par des coups de fusil.

Aujourd’hui, bien que les nations existent en se distinguant par des qualités et des défauts qui en font des

496 CONSID^'RATIONS SÜK L’HISTOIRK.

individualités, elles possèdent cependant des idées et des besoins communs qui l'es enveloppent dans un échange réciproque et les portent à se pénétrer. Tous les peuples et toutes les sociétés sont entrées dans la notion de l’espèce ; elles sont, malgré leur caractère et leurs traditions diverses, implantées dans un même esprit, et dans leur organisme circule, indépendamment de la vie nationale, une vie collective. Dans cette situation, qu’un peuple s'épuise de sève ou s’égare, il peut eucore espérer du contact des autres un secours utile, un aliment nouveau fourni a son génie, un exemple, un choc s’il le faut, qui le redresse. Son recours en grAce gît dans la solidarité qui fait aujourd’hui des nations en dépit de leur hostilité temporaire une famille on chacun donne et reçoit, accepte et subit, pAtit et profite avec tous. Ce trait distingue particulièrement notre époque de l’antiquité qui enfermait chaque peuple en soi, et le réduisant à ses seules ressources ne lui laissait après l’épuisement de celles-ci aucun espoir de renouvellement. Condamné en première instance, il ne pouvait en appeler du verdict pirononcé sur lui, il était condamné à s’éteindre sur ses ruines.

La solidarité des peuples modernes n’empêche pas néanmoins la loi du progrès de s’accomplir à leur dommage comme à leur bénéfice ; elle n’empêche pas les uns de descendre, les autres de monter; — ne voyons-nous pas dans la famille européenne le phénomène se réaliser sous nos yeux et les peuples d’éducation latine, mi-catholiques et mi-révolutionnaires, deux choses moins contraires qu’il ne semble , parce que les extrêmes se touchent, après avoir tenu le haut du pavé céder le pas aux peuples réformateurs et qui se rattachent à la

LA GRÈCE

Réforme ? Cependant les premiers devenus les derniers regagneraient le terrain perdu, s’ils trouvaient le moyeu de s’affranchir du catholicisme qui attarde dans le moyen âge une partie des habitants, tandis qu’il précipite les autres dans les aventures. Qu’ils ne s’y trompent pas, la fièvre révolutionnaire qui les dévore n’est pas une fièvre de croissance, de jeunesse et de régénération, c’est une fièvre d’épuiSement qui les calcine et les consume, si ce n’est pas une fièvre de décomposition. Qu’ils regardent à leur passé et s’en défient. Qu’ils regardent au delà : Athènes leur dira, elle dira aux Français surtout que la liberté est affaire de caractère encore plus que d’intelligence, de volonté que d’esprit et de culture, qu’elle ne s’improvise pas mais qu’elle se mérite. L’inconsistance morale prive de base même les institutions les mieux conçues. Le type de l’inconsistance brillante dans l’antiquité est l’Athénien. Un grand pays peuplé d’Athéniens serait mal assuré de garder la liberté, et fût-il le plus spirituel du monde. Aujourd’hui bien plus qu’autrefois, ce qui nuit au ferme établissement de la liberté c’est le manque de caractère et le manque de sens pratique, choses qui ont de l’affinité. Les arts et les lettres font les nations brillantes, — la discipline fait les nations fortes : l’obéissance à la loi. Quand celte loi respectée est celle de la justice, la nation est libre. Toutes les lois ne sont pas justes, mais si l’amour du juste ne se montre que dans le mépris ou la haine de la légalité, la poursuite du juste ris(]ue beaucoup de ne se point faire légalement et par voie de réformes accomplies dans l’opinion ; elle s’entreprend à coups de révolutions qui, s’efforçant d’atteindre au droit par la violence, et d’un bond dépassant

498 GONSIDÉUATIONS SUH L’HISTOIRE.

la mesure du réalisable, méconnaissant le présent par une trop grande hâte de saisir l'avenir, ébranlent ou reuversent la légalité, sauvegarde du droit.

Tout menace ruine où manquent la patience et le caractère. Les peuples que le climat entretient dans un énervement chronique sont voués à la servitude extérieute et intérieure : tels les Orientaux. Les peuples qui après avoir eu le nerf moral le perdent vont à la servitude : leur énervement les livre et les agitations de leur esprit les égarent. La floraison des peuples à vive imagination, à vues générales, plus enthousiastes que réfléchis, plus expansifs que recueillis, est rapide; mais rapide également leur décadence. Ils vivent, confiants, dans le climat que leur fait leur génie comme dans une serre chaude, et quand ils sentent la sève se retirer de leurs racines, ils se découragent aussitôt. Leur facilité de démoralisation égale celle de leur enthousiame. Il semble vraiment, à considérer leur destinée, qu'il ne puisse y avoir de qualités brillantes sans mobilité et qu’un peuple très-bien doué pour les arts le soit nécessairement beaucoup moins, à raison même des aptitudes que ceux-ci réclament, pour la politique et ses conquêtes solides. Qui n'a remarqué le contraste qui existe souvent chez les artistes et les gens de lettres entre la force du caractère et les aptitudes précieuses de sentiment, de goût et d’imagination qui les signalent ? Une sensibilité vive, une imagination impressionnable les font ce qu’ils sont, mais ces facultés ne cadrent guère avec la fixité morale qui fait les hommes et les peuples de volonté. La plupart des artistes, quand ils ne donnent pas dans le rêve ou dans l’utopie, sont changeants ou indifférents en politique. Ils s'abandon-

LA GHÈCE.

tient à leurs impressions ; les convictions, produits du caractère et non du simple tempérament, de la réflexion pratique plus que de l’imagination idéale, leur échappent volontiers. Les Athéniens étaient des artistes, les Français sont des artistes révolutionnaires, des poètes théoriciens en politique. Si la civilisation ne doit pas s’éteindre, il faudra toujours cependant qu’il y ait des Athéniens dans le monde; le Midi est aussi indispensable à l’humanité que le Nord. Conçoit-on la société antique sans la Grèce? Si les Français disparaissaient ou tombaient dans la décrépitude, je ne vois pas qui les remplacerait; car la France mourante n’exhalerait pas son âme en quelque autre peuple; elle l’emporterait avec elle, et l’Europe privée de $a chaleur lumineuse se glacerait dans les frimas du Nord, dans la froide pratique, dans l’action sèche et positive. Est-ce possible ? les Français répondront; qu’ils n’oublient pas toutefois que les Athéniens les valaient et qu’ils ne survivent que dans leurs œuvres d’art. La Bruyère, Molière, Lafontaine, Rabelais, Montaigne, Pascal et Voltaire ne périront jamais; avec eux le génie de la France, le génie gaulois, surnagera. Mais prenons garde au latinisme; Rome a trop pesé sur nous, et c’est à son génie malfaisant que nous devons d’avoir enfoui sous une centralisation accablante, celle de la religion, de l’administration, de la loi, de la langue, les dons inappréciables et variés de notre vrai génie. Rien de plus fertile ni de plus judicieux que le Gaulois, rien de plus uniforme et de plus systématique que le Latin; le premier saura-t-il encore se ressaisir sous le second qui l’a vaincu et se discipliner lui-même dans sa liberté : c’est le problème.

La présomption perd les peuples, la confiance en eux-

800 CONSIDÉRATIONS SÜR L’HISTOIRE.

mêmes les soutient, le courage les relève aidé de la patience et de l’application. C’est dans l’exercice spontané, dans le franc usage de ses facultés qu’un peuple se complaît et qu’il se possède. Le point culminant de son existence est celui on il jouit de la complète possession de ses qualités intellectuelles et morales. Mais le moment où il atteint à la conscience de lui-même n’est-il pas celui qui précède son déclin? Les grandes choses qu’il accomplit ne les fait-il pas d’instinct plus que de volonté, et quand il apprend à se connaître dans ses fautes, quand il se prend i réfléchir sur lui-même, qu’il s’observe dans son histoire et se juge, n’a-t-il pas épuisé déjà son fonds original et créateur, n’est-il pas entré dans une période de stérilité relative? Un peuple peut-il se recommencer? Quoi (ju’il en soit, il est certain qu’en cette phase de sa vie, il a perdu l’aisance de renouvellement qui fut l’attribut de sa jeunesse. 11 est entré dans l’âge de raison, mais ce n’est point par la raison seule qu’un peuple se régénère ou s’entretient en vie. Il lui faut des croyances, et que ces croyances fortifiées par l’intelligence le poussent vers une fin commune. La sève monte, elle vient d’en bas, le cerveau ne peut que l’épurer, la raison que la diriger. Quand chacun se sent dans tous, et tous dans chacun, le peuple est dans le plein de son génie et de son existence : les augures lui sont contraires lorscju’il se divise contre soi-même, car cette division mène à la guerre civile, commencement de la décomposition. Le sage Phocion, ce philosophe citoyen qui vit poindre dans Athènes la désorganisation de la cité, voyait juste lorsqu'il disait dans ses entretiens :

« Tel est l’ordre établi dans les choses humaines, mon

LA (ÎHKCE.

Page 1