‹ Considérations sur l'histoire. Le monde antiqueChapitre 130 sur 156 · SOI · texte numérisé non relu

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cher Âristias, que la prospérité des États est la récompense certaine et constante de leurs vertus, et l’adversité le châtiment infaillible de leurs vices. L’histoire des siècles passés instruit le nôtre de cette vérité, et nous servirons à notre tour de leçons à nos neveux. Examinez ces révolutions qui ont détruit tant d’empires ; ce sont autant de voix par lesquelles la Providence crie aux hommes : « Défiez-vous de vos passions, elles ne vous flattent que pour vous tromper, elles vous promettent le bonhem. Mais si vous prêtez l’oreille à leurs mensonges, elles deviendront vos bourreaux, elles vous conduiront à la servitude ; un tyran domestique ou un vainqueur étranger servira d’instrument à voti-e punition. »

Toutefois il ne croyait pas non plus, ce sage, à la vertu de la seule raison pour relever un peuple ; il pensait au contraire que « c’est aller plus loin que l’auteur de la nature, que de vouloir détruire nos passions; elles sont son ouvrage et immortelles comme lui; mais il nous ordonne de les tempérer, de les régler, de les diriger par les conseils de la raison, puisque ce n’est qu’ainsi qu’elles peuvent perdre leur venin, et contribuer à notre bonheur. » Déjà l'épée de Philippe était suspendue sur la tête des concitoyens de Périclès, lorsqu’il adressait à ceux-ci cet avertissement douloureux : « Pourquoi sommes-nous aujourd’hui si différents de nos pères? Pourquoi tombons-nous dans le mépris? Pourquoi ne sommes-nous plus heureux? N’en accusez pas, avec les sophistes, une fortune aveugle qui n’existe point ; ne vous en prenez qu’au changement qui s’est fait dans nos mœui's. La soif de l’argent qui nous dévore a étouffé l’amour de la patrie. Le luxe du citoyen refuse tout aux devoirs de

l’humanité. Les plaisirs, l’oisiveté, la mollesse, mille autres vices ont avili nos âmes. Quel Thrasybule nous délivrera de ces tyrans plus implacables que Critias? Rendez-nous les vertus de ces Athéniens qui ont vaincu Xerxès; rendez à tous les Grecs leur première tempérance et leur justice, et vous nous rendrez en même temps notre ancienne union, et les forces qui ont conservé notre liberté. Dès que les Grecs seront vertueux, ils regarderont encore la Grèce entière comme leur patrie commune. Philippe qui nous brave, et médite notre asservissement en armant nos vices contre nous-mêmes, tremblerait au nom de la Grèce, ou plutôt nous regarderait encore comme les protecteurs de son royaume » Toutes les décadences se ressemblent et montrent qu’elles sont de l’ordre moral bien plus que de l’ordre intellectuel. Les Athéniens et les Romains de la décadence étaient plus instruits et plus intelligents que leurs pères ; ils en savaient sur toutes choses et sur eux-mêmes beaucoup plus long. Ils voyaient néanmoins, sans réussir à l’empêcher, leur propre déchéance morale, ils assistaient à leur propre corruption et à leur propre énervement ; ils en appréciaient les causes, ils en discernaient les effets — c’étaient des malades lucides et pourtant inguérissables. Et tel est précisément le caractère distinctif des décadences : à ce symptôme on les reconnaît qu’elles se jugent, se condamnent, et ne peuvent se vaincre. Si elles le pouvaient, la décadence, plus apparente que réelle, ne serait qu’un accident des circonstances, tandis que la décadence véritable est intérieure et qu’elle attaque, rouge, dissout, corrompt et paralyse Thomme dans sa substance la plus intime, en détruisant la seule chose qui serait pro-

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pre à le redresser — le nerf moral qui disparaît avec la croyance vivante à quelque chose de supérieur à l’individu : Dieu, patrie, liberté, humanité ! On ne rétablira jamais de propos délibéré les mœurs publiques en proie à cette gangrène qui résulte de l’absence dans l’dme d’un ferment divin. La raison a beau prêcher et l’esprit a beau lui donner laison : la société atteinte du mal fatal se défait de plus en plus; la décadence poursuit sa loi, et par la décomposition mène à la pourriture. L’éloquence morale ne brille jamais plus que dans l’étalage des vices et des corruptions propres aux décadences ; c’est alors qu’on voit clairement ce qu’est la vertu et ce qu’elle vaut : ainsi les ténèbres font mieux coniprendre- la lumière perdue, ainsi la vie se révèle en regard de la mort. Un Phocion appartient au déclin d’Athènes, un Sénèque, un Marc-Aurèle au déclin de Rome ; quand Athènes et Rome étaient saines et fortes, les Thémistocle et les Fabricius suCBsaient.

La maladie engendre le médecin, la décadence le moraliste qui enseigne la morale sans persuader de la suivre, le satiriste qui la venge sans la rétablir. Plutarque, au début de la Vie de Phocion, se livre à des considérations remarquables sur la douceur qu’il convient selon lui d’employer envers un peuple qui assiste à sa propre décomposition, et que le spectacle de son impuissance et le souvenir de ses grandeurs éteintes ont rendu ombrageux et susceptible à l’excès. C’est du Montesquieu mêlé à du Socrate. Comparant ensemble Caton et Phocion : « Une extrême sévérité, dit-il, faisait le caractère de Caton le jaune : ses mœurs n’avaient rien de cette douceur, de cette persuasion qui seule attache le peuple; et faute

de condescendance, il n’eut aucun crédit sur la république. »

( Il en fut de lui, ce me semble, comme des fruits qui viennent hors de saison ; on les voit avec plaisir, on les admire, mais ils ne sont bons à rien. »

J’admire avecPlutarque.l’âme douce et vaillante, l’intelligence supérieure et le cœur athénien cachés sous les traits rudes et l’air repoussant de Phocion. Quant à Caton, il m’a toujours fait l’effet d’un pédant d’austérité et de vertu républicaine. Mais Phocion a-t-il empêché la décadence d’Athènes plus que Caton celle de Rome? Ils se valent dans leur impuissance. Qui jamais guérira un peuple? Lui décrire sa maladie avec des exhortations et des préceptes ce n’est pas lui rendre la santé ; car sa maladie est une consomption de son être moral, une phthisie de l’âme. Qu’on lui fasse une âme nouvelle, il sera renouvelé et se dispensera d’être prêché. Dites-lui la parole qui fera de nouveau battre son cœur, qui remplira d’une foi quelconque, d’inspiration, de courage et d’élans, sa poitrine vidée! Voilà ce qu’il lui faut; mais il attend, regarde, et ne voit rien venir. Sur un peuple qui se développe, quelques individus, un seul souvent, peuvent beaucoup ; mais ce qu’ils peuvent sur lui c’est avec lui ; sans lui, les plus grands, les plus purs, les meilleurs s’épuisent en vains efforts ; est-il d’ailleurs certain que le ver mortel n’est pas en eux-mêmes? Rien ne montre mieux le tragique génie des décadences que la stérilité des Phocion et des Caton. La mouette qui annonce la tempête et le naufrage, le corbeau croassant qui annonce la mort et la pourriture, ne les conjurent pas. Lorsqu’un peuple en est là, il n'y a plusqu’un moyen d’être puissant aveclui, c’est d’aggraver

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sa décadence ea l’exploitant, de le corrompre davantage en se servant de sa corruption. C’est d’étre, non pas Pbocion ou Démosthène, Caton ou Cicéron, mais Philippe de Macédoine, César, Napoléon. Ceux-là sont -de glorieux fossoyeurs. '

Pbocion pense que ce n’est pas connaître les hommes, que de vouloir les exciter aux grandes actions autrement que par une branche de laurier, ou une statue. Pbocion n’a tout à fait raison que lorsqu’il n’y a plus de grandes actions à faire. Lorsque le temps des grandes actions est venu ou n’est pas encore passé, les peuples trouvent toujours des hommes pour les accomplir; et si la faiblesse humaine y met quelque chose du sien, si la branche de laurier ou la statue contribuent à déterminer la volonté, elles ne sont pas seules à la déterminer : une inspiration plus noble porte à les mériter; car pour faire une grande action, comme pour faire une belle œuvre, il faut l’inspiration grande, la grandeur dans le cœur d’où" s’élancent les grandes idées. Faites grand, Sire, est le mot du charlatanisme politique; qui est grand n’a pas besoin de recommandation, qui ne l’est pas jamais n’atteindra jusqu’à la grandeur. La force des grandes choses n'est plus au cœur des peuples en décadence, et poqr qu’elle y renaisse il faut qu’ils renaissent eux-mêmes en quelque foi nouvelle capable de les leur inspirer.

La Grèce fut grande, et ce qui empêche la grandeur de la Grèce moderne c’est la grandeur de la Grèce ancienne. Le passé de gloire que rappelle le nom de celle-ci elTace celle-là. Les Grecs modernes sont à l’égard des Grecs anciens dans la situation dn fils d’un grand homme: la comparaison, si elle ne les accable, les amoindrit. Ja-

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mais les Grecs ne redeviendront leurs propres égaux, ils ne redeviendront jamais leurs semblables. Ce sentiment des Grecs d’aujourd’hui , à quelque degré, devait être déjà celui des contemporains de Phocion à l'égard de leurs 'ancêtres. Vit-on jamais un peuple ressusciter? Il n’y en a pas d’exemple dans l’histoire ancienne, les peuples qui ressuscitent sont des peuples qui ne sont pas morts et qu’on enferma vivants dans leur tombeau. La Grèce n’a pas été tuée, elle a vécu. Il n’a pas succombé sous le Macédonien, le peuple qui a vaincu Darius et Xerxès, il s’est affaissé. Philippe, Alexandre, et finalement les Romains n’ont été que les liquidateurs d’un héritage ouvert. Ne confondons- pas le mort et l’épitaphe. On parle de despotisme. Mais il en est de deux sortes : celui qui comprime un peuple vivant et celui qui s’empare d’un peuple abandonné de lui-même. Le premier, violent, s'adresse à des volontés rudes et grossières; il a du biceps. Le second, doux, énervant et subtil, s’adresse à des énervés, à des raffinés, à des corrompus : se modelant sur sa victime en des replis sinueux, plus civilisé que barbare, il ne terrasse pas, il enlace, enveloppe, étouffe tendrement les nations ; il les achève en caressant leurs défauts, en flattant leurs vices, en se faisant pour être leur maître le valet de leurs appétits. Son complice, il le trouve en eux. L’extrême rudesse et l’énervement sont également incompatibles avec la liberté. Dans le premier cas, c’est l’intelligence qui manque, dans le second l’énergie et la foi.

Le despotisme sinueux est celui des décadences.

Rien de plus funeste aux faibles que l’amitié des grands. L’amitié des Romains pour les Grecs, pour les Juifs,

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pour les Égyptiens est le prélude de leur fin ; c’est l’amitié du loup pour la brebis. Le protectorat ouvre la porte à lasérvitude, mais la décadence ouvre la porte au protectorat. Philippe entra par cette porte eu Grèce ; les Athéniens divisés appelèrent le loup dans la bergerie.

.\LEXANDRE.

I.a Macédoine, reflet de la Grèce. — Alexandre et les Athéniens; conquérant pour leur piaire. — Héros romantique. — Son oeuvre. — Son caractère : générosité, superstition, gloriole.

La Macédoine, pays de montagnes et de forêts, à l’extrême nord de la presqu’île hellénique, occupait vis-à-vis de celle-ci une situation analogue à celle du Piémont vis-à-vis de l'Italie. Elle dut sa naissance à une colonie d’Argos qui peupla, deux siècles avant, Salamine, le pays d’où devait descendre sur la patrie déclinante la première domination étrangère. Cette fille bâtarde se rattachait encore par d’autres liens à la Grèce. Philippe fut élevé à Thèbes comme Pyrrhus ; il emprunta à son bataillon sacré l’idée de la phalange macédonienne; Alexandre fut un disciple d’Aristote et d’Homère. La Macédoine était devenue au temps de Philippe une école militaire ; elle s’élevait et se disciplinait sous sa main, tandis que la Grèce privée de chefs s’énervait et se divisait. Philippe devait donc gagner la partie. Mais la Macédoine manquait d’éléments civilisateurs, elle n’avait rien à donner à la Grèce dont elle ne pouvait au contraire que s’alimenter; ce n’était qu’un État militaire, et le fils de Philippe,

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plus glorieux que lui, ne dut sa gloire qu’aux armes : ses armées et la méthode guerrière que son père lui avait préparées étaient macédoniennes, sa culture était grecque ; un reflet. Entre l’Asie et la Grèce, la Macédoine était impropre à l'existence personnelle, elle devait rester sans originalité. L’Asie attirait ses armes, mais la Grèce fascinait son esprit et le subjuguait. Alexandre ne songeait qu’à elle en faisant la conquête de l’Asie; ce que pensaient de lui les Athéniens, voilà quel était son souci. Les Macédoniens, grossiers, demi-barbares, n’étaient que des comparses engagés dans la pièce de la conquête de l’Orient que le béros vaniteux jouait pour les Athéniens, seul public digne de lui et dont il ambitionnât les suffrages. A la bataille de l’Hydaspe contre Porus, se voyant sur le point d’être entraîné ‘par le fleuve qu’avaient grossi les pluies et se soutenant à peine sur une terre glissante, il s'écria, dit-on : « O Athéniens I pourriez-vous imaginer à quels périls je m’expose pour mériter vos louanges! » Serait-il paradoxal de penser qu’Alexandre conquit l’Asie à seule fin de se faire admirer des Athéniens?

Plutarque nous informe que « rien ne le mettait plus hors de lui-même et ne le rendait plus inexorable que d’apprendre qu’on avait mal parlé de lui ; il faisait voir alors qu’il préférait sa réputation à sa vie et à l'empire même. » Irrité contre Glitus qui semble lui marchander sa gloire : « Ne vous semble-t-il pas, dit-il, que les Grecs sont au milieu des Macédoniens comme des demi-dieux parmi les bêtes sauvages ? » — a Pour tout le reste, continue Plutarque, c’était le plus aimable des rois dans le commerce de la vie; il ne manquait d’aucun moyen de plaire; mais il se rendait importun à force de se vanter ; outre

tju’il S0 portait de lui-même à exalter ses propres exploits, il se livrait aux flatteurs qui par ce moyen le maîtrisaient à leur gré et mettaient à la gêne les convives plus honnêtes qui ne voulaient ni lutter avec ses adulateurs ni rester en défaut sur ses louanges ; ils auraient rougi de l’un, et l’autre les exposait aux plus grands dangers. » U ne se proclame pas positivement fils de Jupiter, mais il laisse dire. Son goût pour la flatterie excède son goût pour le vin. Il est lettré, mais encore plus désireux de le paraître. Il écrit à Aristote et le réprimande d’avoir livré à la publicité une partie de sa doctrine parce qu’il ne sera plus seul à la connaître. « En quoi donc, lui dit-il, serons-nous supérieurs au reste des hommes, si les sciences que vous m’avez apprises deviennent communes à tout le monde? » Ah! comme il dut boire avec délices les louanges de ces députés qui, peu de jours avant sa mort, le vinrent adorer et l’appeler dieu tout net I

Alexandre s’est promené victorieux jusqu’au Gange — et après? Après, le rideau tombe et ne se relève que sur les combats de ses généraux qui se disputent les lambeaux d’un empire artificiel. Alexandrie, que le héros fonde en passant et de hasard, devient un foyer où se rencontrent le judaïsme et l’hellénisme. Mais c’est encore la Grèce qui fait d’Alexandrie ce qu’elle est, Alexandre n’y pouvait rien et ne savait rien de ce q^ie deviendrait .son unique fondation. L’histoire offre de ces raccrocs en grand nombre, où sa majesté le hasard broche sur l’implacable logique des effets et des causes.

Un nom et une ville, c’est tout l’héritage que le héros romantique laisse à la postérité. Car je ne vois pas ce que ses conquêtes ont donné à la civilisation ; je ne discerne

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