I. Mire Niebulir, llUloire d’Aisur et de Rabel
9i CONSIDI'RATIOXS SUR L’HISTOIRE.
par tes portes comme on entre dans une ville à laquelle on a l’ait brèche.
« Il foulera toutes tes rues avec la corne des pieds de ses chevau.x; il tuera ton peuple avec l’épée, et les trophées de ta force seront renversés par terre.
« Puis ils butineront tes richesses et pilleront la marchandise, et ils ruineront tes murailles et ils démoliront tes maisons de plaisance, et jetteront tes pierres, ton l)ois, et ta poussière au milieu des eaux. »
Tout est colossal en Orient, rien n’y est fort parce quo rien n’y est organisé, que les empires se résument dans quelques villes énormes où règne un seul homme maître absolu, dont les yeu.x ne se plaisent qu’à l’éclat e.\lérieur des choses, au lu.ve et à l’apparat, dont la volonté ne s’assouvit que dans la domination, dont le cœur ne connaît qu’un désir ; étendre son pouvoir jusqu’aux bornes de la terre — et qui n’a qu’un signe à faire, qu’un ordre ^ donner pour mettre en mouvement des peuples de guerriers dans l’intérêt de sa gloire uniquement fondée sur l’étendue de son empire. De l’Euphrate au Tigre, du Tigre au Gange, du Gange à l’Indus, sur les bords du Nil, aux frontières du désert, la grandeur loyale n’est mesurée qu’à la grandeur du royaume. Les peuples modernes et leuis souverains peuvent-ils se dire complètement aü’ranchis de cette fausse idée, de cette idée asiatique de la grandeur et de la force ?
C’est la portion de l’Orient comprise entre l’Euphrate et le Tigre qui a le plus souffert de cet universel remueménage de conquêtes, d’asservissements et de triomphes ; c’est là qu’on a vu les plus vertigineuses fortunes et le^ désastres les plus profonds s’accomplir. C’est là que la
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scène U change le plus souvent et le plus vile, et que les empires s’écroulant les uns par-dessus les autres se sont remplacés comme des décors. Ne formant qu’un bloc à l’origine, celui d'Assyrie embrasse Ninive et Babylone, plus la Médie. Puis ce bloc mal cimenté se décompose en trois, et les trois empires se heurtent et tentent de s’anéantir. Vers 680 le roi de Ninive réussit à s’emparer de Babylone qui tombe au second rang, mais bientôt c’est Babylone à son tour qui l’emporte sur Ninive avec l’alliance des Mèdes : Ninive est détruite, Balthazar peut se croire déhnitivementle maître du monde. Survient Cyrus qui s’empare de tout, et c’est à la Perse que passe le sceptre de la conquête. La suprématie des Perses a détruit celle des rois d’Assyrie et de Babylone qui ne renaîtra plus; cette suprématie s’incarne à son tour, Xerxès est l’héritier des Ninus, des Sémiramis, des Sardanapale. La puissance de Xerxès s’abat devant une cité grecque et Darius ne réussit pas à reprendre sa revanche des Athéniens; sous Cambyse la Perse déborde sur l’Égypte, qui sous Rhamsès déborde elle-même sur l’Inde et sur la Perse. Plus tard, c’est l’Inde avec Porus qui triomphe, plus tard encore avec Mithridate. Alexandre n’a fait qu'une promenade triomphale en Orient, les Romains n’ont pu assujettir ses immenses territoires, ni implanter leurs aigles dans ces royaumes mouvants.
A considérer dans sou ensemble l’iiisloire de l’Orient, celle des Assyriens, des Babyloniens*, des Mèdes, des Perses, de l’Égypte et de l’Inde, nous ne voyons en somme que des déluges de guerriers se portant tantôt d’un côté, tantôt d’un autre, la puissance se déplaçant partout et ne se fixant nulle part. Au milieu de ces fluc-
Digitizec lOOgle
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tualious guerrières, deux épopées se détachent en relief sous le rayon de la littérature, — celle de Cyrus le jeune avec la retraite des dix mille comme corollaire et celle d’Alexandre, héros romantique égaré en pleine Asie. Beaucoup d'éblouissement, peu ou point de lumière; beaucoup de déplacements, aucun progrès ni individuel ni national : rien toujours que des multitudes, des armées, des conquérants, tel est le spectacle qui nous est oll'ert. C’est en étudiant l'Orient que l’on aperçoit clairement cette vérité, que tout développement réel est un accroissement de force dans l’individu, principe et Un de la civilisation. Aucune nation n’est parvenue, et je crois qu’aucune ne parviendra jamais à transformer en individus capables d’un discernement et d’une volonté propres toutes les existences qui la composent. Un reliquat de foule demeurera dans les plus avancées. Il n’est pas moins incontestable que la nation la plus progressive, la plus>civilisée, par conséquent la plus libre, sera celle qui, se délivrant du poids des masses, formera daivs son sein le plus d’individus capables de se gouverner, le plus d’autonomies vivantes. Le progrès politique, inséparable du progrès intellectuel et moral, viendra toujours de la réforme des individus, du nombre de ceux qui sauront par la possession d’eux-mêmes échapper à la possession d’autrui et devenir des hommes.
Le respect de la personnalité humaine qui porte le monde moderne ét la civilisation occidentale, est aussi étrangère à la politique de l’Orient que l’idée de la tolérance religieuse à sa théocratie. L’Orient a beau se faire humain — et les traits d’humaine bienveillance ne manquent pas chez lui — il n’arrive nulle part qu’à mettre
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de la tcléraiice dans l'arbilraire. Qu’il se montre plus cruel ou plus doux, selon le caractère fortuit de celui qui l'exerce, sou despotisme demeure intact : l’on en soulTre moins, l'on en souffre plus, on ne le conteste pas en sou principe. Si d’aventure on le renvei-se, c’est pour le remplacer par lui-même; aucune révolution ne se fait au nom du droit pour la liberté. La notion du droit n’a germé dans la tête d’aucun Oriental, et si elle y est tombée aujourd’hui par-ci par-là, c’est que le vent d’Occident l’y a portée. L’Orient, dans l’Inde surtout, est parfois humain au point de nous faire bonté : il n’est jamais libéral ; le despotisme est son atmosphère, il ne respire pas autro chose et ne sait pas qu’il le respire, n’ayant ni la conception ni le besoin d’un régime dilférent. Le despotisme est son élément politique, comme son élément religieux est la théocratie et le miracle : allez parler de liberté de conscience ou de loi naturelle à l’Oriental, il ne comprendra pas; et s’il croit avoir compris, vous vous apercevrez bien vite à l’application qu’il accommode vos idées aux siennes, alors que vous vous imaginiez qu’il prenait les vôtres. L’ancien Orient n’a pas, que je sache, de mot ()Our désigner le despotisme, il l’ignore autant qu’il le subit. Il a fallu que nous baptisions le fait que l’Oriental ne discerne pas, car l’on n’aperçoit nettement les choses que par opposition. Aujourd’hui mis en présence, l’Orient et l'Occident se servent mutuellement de miroir.
Si jamais colosses reposèrent sur des pieds d’argile, ce sont les deux villes de Ninive et de Babyloue qui s’élèvent à l’horizon le plus reculé de cette fabuleuse antiquité. Aristote dit qu’une partie des habitants de cette dernière ignoraient encore le troisième jour r{ue les Perses
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y lussent entrés, tant elle occupait de surface. M. Layard pense avec raison que l'étendue attribuée à Niuive au temps de sa plus grande prospérité ne saurait être regardée comme exagérée lorsqu’on considère l’existence des villes de l’Orient. Elles n’ont pas en effet avec leur population le même rapport que nos villes européennes. Déjà ce fait que les femmes vivaient en des demeures séparées exigeait un plus grand nombre d'habitations. Les jardins et les terrains de culture compris dans leurs murs s’étendaient au point que, d’après Diodore, l’enceinte de Babylone embrassait assez de place pour qu’on y pût cultiver, en cas de siège, du blé servant à l’entretien de toute la population. Nous savons d’ailleurs par Hérodote que le sol assyrien, naturellement très-fertile, et devenu plus fertile encore par une savante irrigation, rendait deux et même trois cents fois la valeur de la semence qui lui était couiiée.
La vigne, le mûrier, le palmier et l’olivier y pros^îéraient. Mais oû l’homme moral reste inculte, la civilisation n’atteiut que l’enveloppe. Celle de Ninive et de Babylone n’existait qu’à Heur d’âme. Ou sait que les mœurs y étaient fort relâchées. Le culte même consacrait, commandait la prostitution dans les temples; en quelques occasions il en faisait un devoir pour les femmes et les tilles. Celles-ci, d'après Hérodote, étaient vendues à la criée, mais on commençait par les plus attrayantes et le prix d’achat servait à doter les plus laides. « Tous les riches Babyloniens qui étaient eu âge nubile , enchérissant les uns sur les autres, achetaient les plus belles. Quant aux jeunes gens du peuple, comme ils avaient moins besoin d'épouser de belles personnes que
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d’avoir une femme qui leur apporUit une dot, ils prenaient les plus laides avec l’argent qu’on leur donnait. En effet, le crieur n’avait pas plutôt fini la vente des belles, qu'il faisait lever la plus laide, ou celle qui était estropiée, s’il s’en trouvait, la criait au plus bas prix, demandant qui voulait l’épouser à cette condition, et l'adjugeait à celui qui en faisait la promesse. Ainsi l’argent qui provenait de la vente des belles servait à marier les laides et les estropiées. » Cette loi, si sagement établie, ajoute Hérodote, cessa d’ôtre pratiquée après la prise de Babylone. Dans la crainte qu’on n’emmenût leurs filles et qu’elles ne fussent maltraitées, mais principalement pour sortir de l’indigence où la conquête avait réduit le menu peuple, les pères prostituaient leurs filles à prix d’argent. La prostitution sacrée et profane l’emportait sur toute la ligne.
Iæs choses ont certainement leur valeur intrinsèque, mais relativement à notre conscience leur importance dépend de l’idée que nous nous en faisons. Los Babyloniens et les Ninivites ignorant la famille ne pouvaient voir un crime dans ce qui n’en est un qu’au regard de la famille que la prostitution dissout, et du respect de la femme que la famille suppose. Appliquer à la corruption babylonienne le blâme que nous commandent nos idées modernes supérieures, c’est commettre un anachronisme en morale et porter un jugement injuste. Des Babyloniens vivant parmi nous penseraient comme nous, et si nous avions vécu à Babylone nous aurions pensé en Babyloniens. C’est dans la conscience juive, transportée sur les rives de l’Euphrate, que cette formidable flissolution s’est réfléchie avec le caractère que nous lui avons I. 7
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conservé, nous dont la conscience en grande partie procède d'Israël; c’est sur les lèvres enflammées des prophètes juifs que le nom de Babylone est devenu synonyme de la corruption même, et que nous avons recueilli sa condamnation dont retentissent encore les échos de l’histoire. Gomme ils se sont réjouis de la ruine des deux cités maudites, ces captifs d’Âssur et de Babel, et comme leur vengeance a été complète I De Ninive qui servit de bûcher à Sardanapale, il reste quatre monticules recouvrant ses débris, fouillés par l’érudition moderne. Le sol sur lequel reposait la superbe a dévoré ce que le feu en avait laissé subsister ; les briques dont elle était formée se sont hûtées de la rendre à la poussière. Quant à son heureuse rivale, elle s'est évanouie peu à peu, rongée par le ver de la décadence; aujourd’hui, le pas de l'homme fait sortir de l'ombre de ses ruines, effarée, la bête fauve qui les habite. Mais écoutons passer sur celte destruction, comme un ouragan de mép'i’is et do haine, lu revanche d’Israël glorifiée :
« Descends, assieds-toi sur la poussière, s'écrie Ésaïe, vierge, tille de Babylone, assieds-toi à terre; il n'y a plus de trône pour la fille des Ghaldéens : car lu ne te feras plus appeler la délicate et la voluptueuse.
« Assieds- toi sans dire mot, et entre dans les ténèbres, fille des Gbald'éens; car tu ne te feras plus appeler la Dame des royaumes. >
— Et le splendide empire d’Assyrie?
« Voici, Assur était comme un cèdre du Liban, ayant de belles branches, et des rameaux qui faisaient de l’ombre, et qui étaient d'une grande hauteur, et sa cime était touffue»
L'ORIENT
« Les eaux l’avaieul fait croître, l’abîme l’avait fait pousser en haut, ses fleuves couraient autour de ses plantes, et il renvoyait les ruisseaux de ses eaux vers tous les arbres des champs.
« C’est pourquoi sa hauteur s’était élevée par-dessus tous les arbres des champs, et ses branches avaient multiplié, et ses rameaux étaient devenus longs par les grandes eaux, lorsqu’il poussait ses branches.
« 'fous les oiseaux des cieux nichaient dans ses branches, et toutes les bêtes des champs faisaient leurs petits sous ses rameaux, et toutes les grandes nations demeuraient à son ombre. »
— Le Ilot des Babyloniens et des Mèdes s’avance et Niuive s’efface sous la conquête.
tt Qu’elle soit toute vidée et revidée, s’écrie le prophète Nahum ; que leur cœur se fonde, que leurs genoux se heurtent l’un contre l’autre, que le tourment soit dans leurs reins et que leurs visages deviennent pâles et livides.
« Malheur à la ville sanguinaire qui est toute pleine do mensonge, toute remplie de proie; la rapine ne s’en retire point.
« A cause de la multitude des prostitutions do cette agréable débauchée, de cette maîtresse enchanteresse qui vendait les nations par ses prostitutions et les familles par ses enchantements.
€ Voici, c’est à toi que j’en veux, dit l’Éternel des armées; je retrousserai tes habits sur ton visage, et je montrerai ta nudité aux nations, et ta honte aux royaumes;
« Et je jetterai sur toi tes abominations, et je te déshonorerai, et je te ferai être comme de l’ordure.
a Et il arrivera que quiconque te verra s’éloignera de toi, et dira : Ninive a été détruite. Qui aura compassion d’elle? Oà le chercherai je des consolateurs ?
t Tu as multiplié tes négociants en plus grand nombre que les étoiles des deux, les grillons s’étant répandus ont tout ravagé, et ils se sont envolés.
« Il n’y a point de remède à ta blessure, ta plaie est mortelle; tous ceux qui entendront parler de toi battront des mains sur toi ; car sur qui les eüets de ta malice ne sont-ils point passés continuellement? »
L'Éternel, dit le prophète Sopbonie :
« L’Éternel étendra aussi sa main sur l’Âquilon, il détruira l’Âssyrie; il mettra Ninive en désolation, en un lieu aride comme un désert.
« Et les troupeaux se reposeront au milieu d’elle, et toutes les bétes des nations, même le cormoran, même le butor, habiteront dans ses portiques ; leur cri retentira aux fenêtres; la désolation sera sur le seuil, car les cèdres seront découverts.
« C'est là cette ville orgueilleuse qui se tenait si assurée, qui disait en son cœur ; C’est moi, et il n’y en a point d’autre que moi. Comment a-t-elle été réduite en désert pour être le gîte des bêtes ? Quiconque passera près d’elle sifflera et agitera de joie son chapeau. »
— Sic transit gloria munit.
LA GHèl"î5.v - ,• ** ^
Ingi<nien<e sans génie. — Manque de 'sens métaphysique.' — Uniformité
administrative; socialisme territorial. — Le mandarinat. Tolérance
religieuse. — Inquisition judiciaire. — Mépris de la mort. — {{évolutions et massacres. — Peuple sociable, cérémonieux, subtil. — Fraude, mensonge, vol. — Sentiment chinois de la nature. — Bienveillance. — Morale de Confucius.
Les Assyriens et les Babyloniens n’auraient pas existé que le monde n’y aurait guère perdu. Ils font partie de l’histoire sans l’avoir influencée. Le peuple chinois n’aurait pas existé que la civilisation s’en ressentirait encore moins ; il ne lui a rien apporté, rien ôté : il est à part, objet de curiosité plutôt que d'intérét; avec ses trois cents millions d’habitants il no pèse pas une once dans les balances do l’humanité, et malgré ses découvertes il est resté en dehors du progrès.
Les Chinois ont, sauf les chemins de fer et le télégraphe, àpen près tout inventé avant nous, môme l’impriraerie et le papier-monnaie. « Sous la dynastie des Ming, qui précéda la dynastie actuelle, les marchands cherchèrent un moyen do faciliter le commerce et formèrent un système de banques, qui, quoique très-incomplet, fut promptement et généralement adopté. A
Fu-tshen-Fu et en d’autres grandes villes, plusieurs commerçants se réunirent et émirent des billets ; ces billets, garantis seulement par le crédit de ces commerçants, n’eurent d’abord qu’une circulation très limitée ; mais ce système de banqne se développa peu à peu, et maintenant ces billet sont préférés au numéraire
S’il faut en croire un missionnaire français. Basson, un ballon fut lâché: à*. Pékin en 1306, lors de l'avénement.au ^rône de Fempereilr. En politique, nous verrons que ks Chinois sont également nos prédécesseurs ; conseils communaux élus, instruction primaire universelle, ils possèdent ces engins démocratiques. Ils n’ont cependant su tirer parti de rien. D’où vient cela? Gela vient de ce que le Chinois a l’esprit ingénieux et qu’il manque de génie. Son administration est correcte, mais sa politique est sans âme, il est lettré et n’a point de littérature, érudit et n’a point de curiosité scientifique.
O C’est un contraste piquant et singulier, dit M. Abel Rémusat, que celui de la vive curiosité avec laquelle nous recherchons tout ce qui tient aux mœurs, aux croyances et au caractère des peuples orientaux, et de la profonde indifférence qui accueille en Asie nos lumières, nos institutions, et jusqu’aux chefs-d’œuvre de notre industrie. Il semble que nous ayons toujoui-s besoin des autres, et que les Asiatiques seuls sachent se suffire à eux-mémes. Ces Européens, si dédaigneux, si enorgueillis des progrès qu’ils ont faits dans les arts et dans les sciences depuis trois cents ans, sont continuellement às’informer comment pensent, raisonnent et sentent des hommes qu’ils re-