I. Napoléon III, Hùtoirt de Céear
ROME
Caligula, Claude, Néron, Domitien, tous les monstres et tous les idiots couronnés de la Rome césarienne étaient en germe dans César et dans Octave. Les Ântonins sont un « accident heureux » du gouvernement absolu, qui ne rend pas ce gouvernement meilleur et n’en justifie en aucune manière le principe. Il s’agit ici d’une suite de coup de dés, et c’est — qu’on nous passe le mot — du même cornet qu’est sorti le nom de Marc-Aurèle et celui de Néron. Un peuple qui s’abandonne lui-même ne dépend plus que du caprice de la fortune. Elle peut encore lui donner des maîtres qui l’aiment et qui n’abusent pas de ses empressements -, toutefois, les chances sont contre lui, car il invite la perversité à s’accroître en préparant aux mauvaises passions de l’homme un terrain qui favorise leur épanouissement au lieu dele restreindre. Les fous et les scélérats constitueront son lot le plus fréquent. Lui, qui s’est rendu le jouet de la fortune, il ne sera pour rien dans ce qui lui arrivera de meilleur, mais il sera pour beaucoup dans ce qui lui arrivera de pire. Il ne se pourra glorifier des Antonins, il demeurera responsable des Néron et des Tibère , parce qu’il les a rendus possibles et qu’il s’est mis en état de les subir. C’est de lui, de ses fautes et de sa pourriture que naîtront les tyrans, c’est d’eux-mêmes que naîtront, s’ils naissent, les hommes justes et modérés : apparitions fortuites, répétons-le, dans un lieu où tout est disposé pour donner raison à l’arbitraire, où les voies sont largement tracées aux plus monstrueux, aux plus dépravants, aux plus infimes attentats contre la dignité humaine.
* Voilà quelle leçon nous propose la destinée de Rome. Les bons empereurs ont enrayé la décadence, les mauvais
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l’ont accélérée ; la pente, quoi que fissent les premiers, était fatale. Où menait^lle? Â la décomposition d’une unité factice, à l’anéantissement d’un état de choses vainement galvanisé par la main des Césars.
César n’a rien fondé que l’empire, et l’empire n’a rien été que la forme sous laquelle Rome et le monde ont vécu asservis l’un à l’autre, jusqu’au jour où les derniers rayons de l’astre déclinant se sontéteints dans le déluge des Barbares. Le peuple tyran a payé sur lui-même la rançon de ses conquêtes et de son oppression ; après avoir réduit le monde en servitude, il y est tombé par unjuste retour. Il avait foulé la terre sous les pas de ses armées, c’est l’armée qui le foula à son tour. Il avait arraché les peuples du sol de la patrie en leur ôtant ce qui fait la patrie, la liberté, déraciné le paysan de la terre et rempli d’étrangers, d’esclaves, d’affranchis et d’aventuriers la ville despotique : au lieu d’un peuple de citoyens, il eut une plèbe, et c’est entre les multitudes dégradées du forum et des soldats gorgés de sang et de rapines que périt sou indépendance en même temps que sa fierté.
La fin de Rome est aujourd’hui sans nuages. Elle est un enseignement parce qu’elle est une conséquence.
Non, César ni ses successeurs' n’ont rien fondé. La république romaine avait conquis le monde, l’empire romain l’a savamment exploité en organisant la conquête ; à la violence des armes il substitua un régime plus doux en apparence, non moins oppressif au fond. Qu’on ne nous parle point de libertés accordées aux alliés, ni de l’extension du droit municipal, en l’absence de patrie. Qu’on ne nous dise pas que les empereurs ont étendu le bienfait de la législation romaine, alors plus
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parfaite qu’aucune autre, à des peuplades barbares. Nous ne méconnaissons ni la supériorité du droit romain, ni les vertus du régime municipal, ni le bénébce de l’extension aux provinces du nom de citoyen romain, bien qu’il valût moins chaque jour et ne se prodiguât qu’en raison même de son avilissement, comme on ferait d’une monnaie dont le titre ne cesserait de baisser. Mais nous nous demandons si tout cela pouvait être vivant sans la garantie suprême et sans le nerf de toute vie : l’indépendance. Ce faisceau de peuples violemment formé par la conquête, la contrainte seule pouvait le lier et le maintenir; il rompit enfin l’étreinte des Césars. Les résistances qui venaient de la force des choses l’emportèrent sur la puissance qui venait de la force des armes. C'est contre cet inévitable résultat que les empereurs luttèrent vainement, et pour soutenir une lutte qui fut leur raison d’être parce qu’elle appelait une centralisation égale dans son intensité à l’étendue de la domination, il fallut que Rome se mît elle-même aux mains d’un pouvoir militaire. Rome dès lors ne fut plus dans Rome, elle fut dans les camps, se prostituant au plus offrant et dernier enchérisseur.
Nous croyons aux bonnes intentions de certains empereurs. Mais ces intentions ne pouvaient aboutir, car l’empire libéral (qu’on nous pardonne cet anachronisme dans les termes) était en soi chose contradictoire. La politique des Césars roulait dans un cercle’ vicieux. Pour maintenir sous le joug tant de peuples expropriés de leur patrie, il fallait jeter sur la surface de cet immense empire un vaste réseau de servitude, y entretenir des armées d'occupation, être prêt à frapper partout, toujours, la I. 36
révolte d’une main accablante et rapide. Mais en ce tâmj»là, comme aujonrd’hui, on n’avait pas des préfets, des gouverneurs, des soldats pour rien. Cette oecupation formidable, qui la payait? les vaincus. Avec quoi? avec l’impôt. C'est assez dire que le résultat, quelque voie que l'on suivit, devait ôtre l’épuisement graduel et la ruine définitive des provinces. L’empire eut des armées admira* blement organisées, une machine administrative non moins admirablement combinée. La seconde malheureusement servait à pomper des ressources qui alimentaient les premières. Gela durerait encore, si, par sa perfection même, la machine à pomper l’impôt n’eût pas amené assez promptement la consomption générale. Elle était si parfaite néanmoins, l’universelle centralisation éclose comme son chef*d’œuvre du génie romain, qu’elle subsista longtemps encore après -avoir accompli sa mission providentielle. Elle n’a pas encore disparu de la terre : en créant le césarisme religieux, la Rome catholique a mou* tré que l’esprit des belles institutions se survit et qu'il connaît la métempsycose.
Nous avons toujours aimé à nous draper à la romaine. Le premier empire l’a fait, mais la République l’a fait avant lui. Elle introduisit le carnaval romain jusque dans le calendrier. On parlait alors de Caton et de Bruius, un peu plus lard on n’avait à la bouche qu’Auguste et César. Notre langue et nos discours politiques furent empruntés à Rome. Rome était notre type. A la tribune, au théâtre, sur la place publique, Rome, toujours Rome etses héros! C'est là un tic dont, espérons-le, nous sommes à jamais guéris. Napoléon I*' fut un César égaré dans le dix-neuvième siècle. Il mit Rome dans l’université,. Rome dans
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l’admiaistration, Rome dans la caserne, Rome à la tribune et sur les champs de bataille ; il acheva son œuvre en lendantà la Rome nouvelle l’autel et le confessionnal. Nos instincts, nos traditions, notre langue lui prêtaient une complicité dont il sut profiter. Il nous satisfit. Nous aimions la rhétorique : il nous y noya. Nous aimions la gloire, il nous en soûla et fit rimer en vingt batailles gloire avec victoire. Nous nous plaisions à croire que la Providence nous avait destinés à émanciper l'univers : il émancipa l'univers et promena le drapeau tricolore des sables du désert aux champs glacés de la Russie. Nous étions devenus, nous aussi, les maîtres du monde.
Et maintenant?