‹ Considérations sur l'histoire. Le monde antiqueChapitre 146 sur 156 · SIÈCLE D’AUGUSTE · texte numérisé non relu

SIÈCLE D’AUGUSTE

Débuis du césarisme. — Rome noyée dans ses conquêtes. — Le cosmopolitisme. — L'éclectisme mortel à Rome. — Virgile, Cicéron : le songe deScipion. ‘ •

Trois causes connexes travaillaient à miner la république fondée sur l’exclusion de l’étranger et sur la conquête : la dissolutioh à l’intérieur se traduisant en discordes civiles, le compromis gouvernemental devenu nécessaire sous l’influence des idées et des tendances philosophiques plus larges qui, princi|)alement au contact de la Grèce, élargissaient au delà de Rome l’horizon des Romains et les faisaient en esprit émigrer dans le monde entier. Plébéiens et patriciens malgré leurs rivalités s'accordaient en tant que Romains pour imposer Rome au monde. Le monde conquis, l’étranger pénètre dans Rome par le droit de cité et la philosophie humanitaire s’insinue dans l’esprit des premiers d’entre les Romains ; ensemble ils battent en brèche le particularisme de la ville souveraine menacée de se dissoudre dans l’immensité de ses propres victoires. Ce corps énorme devait pousser une seule tête ou se décomposer sans délai. Il en poussa plusieurs, mais toutes césariennes. Avec une plèbe.

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des factions, une armée comme éléments de la situation, le résultat ne pouvait tarder.

Néanmoins le début de l’empire est beau, et c’est grâce à lui que Rome n’a pas tout d’un coup été ensevelie sous le poids de ses conquêtes. Beaucoup d’empereurs furent des fléaux, l’empire fut une nécessité d’existence pour Rome dont il retarda la liquidation. Mais le régime inévitable de l’empire était inévitablement condamné à n’être qu'un despotisme même aux mains des meilleurs. Aucune forme constitutionnelle, aucune forme représentative ne pouvait alors se faire jour. Demander cela à l’empire romain, c’est pres<^[ue aussi chimérique que de lui demanderdes locomotives et l’emploi de la vapeur. L’empire était donc à la fois nécessaire dans son objet et condamné dans son principe. Sou établissement tenait aux circonstances ; ses fluctuations et son usage dépendaient du caractère individuel des empereurs, il était le hasard n’étant pas le contrôle ni la raison. Que les dés amenassent un Caligula ou bien un Trajan, un Néron ou bien un Marc-Aurèle, le peuple romain, nous l’avons vu, n’y pouvait rien : il s’était abandonné d’avance au caprice des événements et à la folle enchère de ses passions.

Quelle aurore trompeuse il célébra sous Auguste I C’est quand l’astre d’un peuple déjà commence à décliner, et sous d’obliques rayons, que les arts d’ordinaire achèvent de fructifier : soleil d’automne. Les fruits qui ont lentement mûri dans les chaleurs de l’été, on les cueille dans l’arrière-saison. Sous Périclès, Athènes, finit de célébrer son apogée en même temps qu’elle commence sa décadence. Louis XIV est plus près de Louis XV que de Richelieu, Auguste suit César qui donne à Rome conqué-

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rante sa dernière et plus glorieuse conquête. Rome après César esté bout de gloire militaire. Que va-t-elle devenir? Une chose particulièrement favorable aux arts et à la philosophie c’est la quiétude des esprits succédant aux agitations politiques ou guerrières. Ces conditions æ réalisèrent à Rome pleinement après les dernières convulsions du triumvirat; les fruits achevant de mûrir tombèrent dans la corbeille du petit-fils de César , cette corbeille s'appela le siècle d’Auguste. Cicéron, Horace et Virgile apparurent lorsque la gloire des armes eut cessé de détourner à son unique avantage la sève des âmes. La gloire militaire avait fait éclore les vertus patriotiques; quelques esprits d’élite élevés et réchauffés au contact de la Grèce donnèrent à Rome sur le tard l’illustration littéraire qui lui avait manqué. Virgile et Cicéron sont, l'un comme philosophe orateur et lettré, l'autre comme poète philosophe, les représentants les plus complets de cet esprit nouveau qui, couvant la destruction de Rome, plana sur le trône d’Auguste et jeta un doux reflet d’humanité sur le premier César.

Après l’horrible spectacle des factions déchirant la patrie, la loi de réaction tourne au profit d’Auguste : une philosophie tolérante naît du sang encore' fumant des guerres civiles; l’idylle — et l’idylle c’est Virgile, le Virgile original — s’échappe au lendemain des fureurs militaires en notes pastorales : une vive aspiration porte Im âmes à fuir au sein des campagnes, dans la contemplation apaisante et salue des travaux agrestes ou dans les images qui l'évoquent, les horribles souvenin de la veille. Virgile est la bouche mélodieuse qui donne une voix à ce sentiment; Horace, épicurien aimable et tolérant, l'ex-

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prime avec d’autres accents. Il n’a point d’effusion, le sage de Tibur, mais il est philosophe aussi, doux à autrui, ouvert l'amitié, conciliant en toutes choses. Ce n’est pas lui qui rallumera l’incendie. En compagnie de Virgile on s'apaise et l’on râve, il faut se borner et jouir dans la société d’Horace. Virgile se souvenant à la fois de l’Iliade et de l’Odyssée chaulera la fondation de Rome, mais il empruntera les fondateurs à la Grèce ainsi que l’inspiration de son poëme. A part des épisodes tout virgiliens et l’admirable quatrième chant, qui sont dans le poème sans être le poëme, Virgile se montre bien plus lui-même comme poëte bucolique et nous montre dayantage en lui l’esprit de son temps.

Sans rougir des forêts, an vers de Syracuse La première en jouant s’essaya notre muse.

Je chantais les combats et les roit; Apollon Me prit l'oreille et dit : • Pasteur, baisse le tou.

Le soin des gros agneaux veut des chants moins sévères. • Maintenant donc, Varus, laissons nos tristes guerres,

(Bien d'autres à l’envi vanteront tes travaux!)

Et puisqu’un Dieu le veut, sur nos frêles pipeaux Ne cherchons désormais qu'une chanson agreste '.

Virgile et Cicéron sont des esprits admirablement cultivés et très-humains. Ils seraient encore, s’ils vivaient aujourd’hui, l’honneur de notre siècle. Mais ne viventils point parmi nous? Oui, ils sont des nôtres. Le Songe de Scipion nous appartient ; c’est la terre vue des étoiles, le cosmopolitisme du firmament. Que pourrait dire de plus que Scipion l’Africain à son petit-fils, l’âme de quelque Condé ou de quelque Turenne élevée à l’école d’un Leib-

i. Virgile, irad. Lefèvre, Bucoliqtui,

nitz, apparaissant en songe à son arrière-neveu et descen* dant des étoiles pour lui parler de vertu et d'immortalité!

«... Comme ce héros, ton aïeul, comme moi qui t’ai donné le Jour, cultive la justice et la piété, grand et noble devoir envers nos parents et nos proches, mais devoir le plus sacré de tous envers la patrie. Une telle vie est le chemin pour arriver au ciel et dans la réunion de ceui qui ont déjà vécu, et qui, délivrés du corps, habitent le lieu que tu vois.

« 11 désignait ce cercle lumineux de blancheur qui brille au milieu des flammes du ciel, et que d’après une tradition venue des Grecs vous nommez voie lactée. Ensuite, portant de tous côtés mes regards, je voyais dans le . reste du monde des choses grandes et merveilleuses : ' c’étaient des étoües que de la terre oïi nous sommes nos yeux n’aperçurent jamais ; c'étaient pourtant des distances et des grandeui-s que nous n’âvions point soupçonnées. La plus petite de ces étoiles était celle qui, située sur le point le plus extrême des deux, et le plus rabaissé vers la terre, brillait d’une lumière empruntée : d’ailleurs les globes étoilés surpassaient de beaucoup la grandeur de la terre ; et cette terre elle-même se montrait alors à moi si petite, que j’avais honte de notre empire qui ne couvre ({u’un point de sa surface.

« ... L’Âfricain me dit alors : « Je vois que, même en ce moment, tu contemples la demeure et la patrie du genre humain. Si elle se montre à toi dans toute sa petitesse, ramène donc toujours tes regards vers le ciel ; méprise les choses humaines. Quelle étendue de renommée, quelle gloire désirable peux -tu obtenir parmi les hommes? Tu vois sur la terre leurs habitations disséminées.

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rares, et n’occupant qu’un étroit espace; tu vois même entre ces petites taches qui forment les points habités de vastes déserts interposés ; tu vois enfin ces peuples divers tellement séparés que rien ne peut se transmettre de l’un à l’autre; tu les vois jetés çà et là sous d’autres latitudes, dans un autre hémisphère, trop éloignés de vous pourque vous puissiez attendre d’eux aucune gloire.

« ... Dès lors, si lu veux élever les regards et les fixer sur cette patrie éternelle, ne dépends plus des discours du vulgaire, ne place plus dans des récompenses humaines le but de tes grandes actions.

« ... Travaille et sache bien que tu n’es pas mortel, mais ce corps seulement : car lu n’es pas ce que manifeste cette forme extérieure. L’individu est tout entier dans Tâme, et non dans cette figure que l’on peut désigner du doigt. Apprends donc que tu es dieu ; car il est dieu celui qui vil, qui sent, qui se souvient, qui prévoit, qui exerce sur ce corps, dont il est maître, le même empire, le même pouvoir, la même impulsion que Dieu sur l’univers ; celui enfin qui fait mouvoir, intelligence immortelle, un corps périssable comme le Dieu éternel anime lui-même un monde corruptible. »

Virgile et Cicéron sont nos concitoyens, ils anticipent la venue de la grande patrie humaine à l’édification de laquelle ont travaillé depuis le christianisme, la réforme, la renaissance, la révolution française, à laquelle travaillent aujourd’hui tous les hommes doués de l’esprit de leur temps et tous les peuples devenus les organes de l’humanité. Rome dans ces Romains avait cessé d’être.

Virgile, éclectique dans sa philosophie comme Cicéron, unit Py thagore, Platon et Lucrèce. C’est un idéaliste d’es-

S70 Cü.NSlDKHATlONS SUR L’HISTOIRE.

•ence, et l’un des plus idéalistes ^ue le inonde ait connus. Il fait entrer dans la béatitude des champs élysées tons ceux qui, n'importe à quel titre, contribuèrent à améliorer la condition de l’homme, prêtres, poètes, artisans, philosophes; enfin : « quiconque s’est acquis de la reconnaissance dans le cœur des hommes*. »

Dans la doctrine pythagoricienne qu'Anchise explique à son fils Énée descendu aux enfers, il lui parle en paroles sublimes de l’esprit universel répandu dans la nature et dont chacune de nos âmes renfermerait une parcelle. La morale qu’il y rattache est d’une transparente pureté, chrétienne dans lesens le plus élevé et le plus profond du mot. Les souillures sont effacées après la mort dans l’expiation. Ainsi purifiées, les âmes plongées dans le Léthé y boivent l'oubli, afin qu’elles puissent consentir sans regret à revêtir sur terre une nouvelle existence. Une seule idée retient encore la doctrine dans le giron de la patrie romaine : les âmes mises en réserve, et qui attendent une incarnation future, seront la gloire et l’avenir de l’Italie régénérée.

— • Mon flis, dit le vieillard, dans leur source profonde Tu vas lire avec moi ces grands secrets du monde.

Écoule-moi ; d'abord une source de feux.

Comme un fleuve étemel répandue en tous lieux,

Ue sa flamme invisible échauffant la matière,

Jadis versa la vie à la nature entière.

Alluma le soleil et les astres divers.

Descendit sous les eaux, et nagea dans les airs :

Chacun de cette flamme obtient une étincelle.

C'est cet esprit divin, cette Ame universelle.

Oui, d’un souille de vie animant tous les corps,

De ce vaste univers fait mouvoir les ressorts,

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