‹ Considérations sur l'histoire. Le monde antiqueChapitre 150 sur 156 · ROM K · texte numérisé non relu

ROM K

qui la précède, qu’il est le plus agréable de vivre. Les formes y sont plus douces, la vie plus artiste; le goût, l’élégance, la politesse y accompagnent les plaisirs ; l’esprit s’y montre plus fin qu’ailleurs, plus nuancé, plus souple et plus délicat, l’imagination plus vive et plus variée, la conversation plus libre et plus imprévue. Mais ils sont futiles étant vides. La jeunesse naît décrépite, avec un cœur ridé, et ne sachant que faire d’elle-même tombe dans les frivolités sensuelles. Rome impériale eut ses cocodès. « Tu es un aimable homme, Cotilus, au témoignage de beaucoup; qu’est-ce pourtant qu’un homme aimable? Celui qui a les cheveu.v artistement bouclés, cfui sent toujours l’huile et la pommade, qui fredonne les airs de danse alexandrins ou espagnols, qui tout le long du jour se tient fourré derrière les chaises des femmes toujours murmurant quelque chose à l’oreille de quelqu’une ; qui se gare d’être touché par le coude du voisin; qui sait de quelle jeune fille un tel est amoureux, qui court d’un festin à un autre, qui sait par cœur la généalogie des plus nobles coursiers du cirque. Que distu : c’est donc là, Cotilus, un homme aimable? Alors, Cotilus, c’est chose bien compliquée d’être un hommeaimable. » Ce portrait de Martial est, à près de deux mille ans d’intervalle, d’une ressemblance parfaite. Meltez-le en regard de la toilette d’une Romaine, et vous aurez les pendants de la décadence : les inutiles des deux sexes s’emplissant de frivolités, vivant de cocjuetterie, de sensualité, de caquetage, et de pommades. Boileau se récriait à l’idée de ;

l‘einire Colon galant, et Hrutiu damerfl.

5Si CONSIDÉKATIüXS SUR L’HISTOIRE.

La Rome impériale a réalisé ce prodige. Nous avons pu voir à quel point l’amour de la bâtisse, le culte du monument, le vertige de la pierre, s’emparent, des nations qu’abandonnent les vivifiantes énergies d’un idéal moral ou patriotique. Le dedans étant vide, le dehors s’étale et prend en tout des proportions outrées : on veut faire grand. Le vertige de la spéculation s’empare des têtes, l’impatience remplace l’oeuvre du travail assidu, les projets bâtifs empêchent la maturité des desseins médités ; tout s’improvise. Après nous le déluge 1 Privée d’avenir et détachée de son passé, la société reste suspendue, sans appui, entre la veille et le lendemain. « Une partie de notre crainte, dit Sénèque, ce sont nos toitures; on s’enfuit épouvanté lorsqu’on entend des craquements, même dans les salles des grands palais. »

Nos colimas urbem lenui tibicine fultain Magna parte sui; nam sic labentibus obslal Vilicus et veteris rimæ cum texit hialum,

Sccuros pendeote jubet durmire ruina '.

Ou veut paraître, on se ruine, on loue les bijoux, les parures, le luxe. Et les repas 1 La décadence romaine fait grande cuisine. Riches, sénateurs, chevaliers suivent l’e.vemple de la cour. Six cents personnes sont conviées à la table de Claude. La boustiffaillerie règne sur toute la ligne, on ne mange plus, on goinfre. Les chevaliers sous Vitellius remplacent les affranchis dans le service du palais, ils s’empressent autour du maître : il n’y a plus que des domestiques parmi les grands, en revanche les

i. Jarënal.

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esclaves quelquefois deviennent des favoris et régnent avec le prince. La platitude du sénat devant les créatures de l’empereur atteint sa dernière limite. L’argent est dieu. La chasse aux héritages devient une profession ; le parasitisme s’étend comme une moisissure, chaque patron traîne derrière lui une queue de clients, adulateurs faméliques. De la vertu des femmes, n’en parlons pas : Tacite, Sénèque, Ovide, Perse, Juvénal, Martial, Suétone ont tenu registre de ses exploits. Elles se 'munissent d’esclaves discrets et robustes : elles aiment les larges épaules et tendent aux amours de porte-faix. « Ta femme t’appelle un coureur de filles, elle est elle-môme un amateur de portelitières ; vous n’avez rien à vous reprocher *. » Nous avons les laquais. La musique, les lettres escortent ce convoi funèbre d’une société qui assiste à son propre ensevelissement, et pour se distraire les vivants qui sont morts visitent les régions lointaines; on est épris de voyage parce qu’on est rassasié de soi, amant des pays inconnus parce qu’on étouffe dans le sien. Et l’on ne peut se fuir où qu’on aille!

La société des Césars respirait les miasmes mortels de son âme croupissante. La stagnation est mauvaise et les marais du despotisme, quelque ornés et ravissants qu’en soient les bords, seront toujours malsains à habiter. La malaria romaine fit des progrès rapides, les pestilences morales se répandirent dans l’air et les plus robustes, les plus purs n’y échappèrent point ; on ne peut s’empêcher de respirer l’air du lieu qu’on habite. Les austères se réfugièrent dans le stoïcisme comme sur un îlot et tentèrent

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