I. .Martial
de s’isoler. Mais Irace-t-on des frontières dans l’air? d’ailleurs le stoïcisme n’est qu’un désespoir systématique et l’homme ne vit pas du désespoir même doctrinal et fier. Aussi le stoïque finit-il souvent par le suicide. Dégoûté de l’humanité à laquelle il demande trop, il se dégoûte de lui-même qui ne cesse pas d’en faire partie.
Le stoïcisme et l’épicurisme sont les systèmes philosophiques de la décadence. Sous ces systèmes il y a deu.x tendances constantes de l’espèce, deux manières d'enseigner la vie selon son humeur et son tempérament. Vaincre la mauvaise fortune en la surmontant à force d’orgueil, c’est être stoïque. Jouir de ce qu’on possède, mais avec modération, c’est le fond de la doctrine d’Épi cure confondue à tort avec la jouissance effrénée. L’aimable égoïste, Horace, est épicurien, il préconise la jouissance tempérée et de sens commun, mais sans horizon céleste ni dévouement. Kpicure et Zénon ne se contredisent pas, ils se complètent; car la doctrine de Zénon n’a pas d’application dans le bonheur, ni celle d’Épicure dans le malheur, alternatives de la condition humaine. Le stoïcisme, qui est l’héroïsme de la volonté, devait- trouver à Rome un meilleur accueil qu’en Grèce ; la Grèce l'avait formulé en théorie, Rome était mieux faite pour le pratiquer. Aussi les Romains d’élite se comptèrent-ils dans le stoïcisme : leur petit groupe, cuirassé d’austérité, repose la vue au milieu du déliordement général et commande le respect. Mais la consolation ne plane pas sur les nobles têtes d’un Sénèque ou d’un Marc-Aurèle ; ce sont des gladiateurs condamnés comme ceux du cirque à mourir sans espérance. Ils n’ont rien de consolant à dire à l’humanité. Le ciel est bas et morne devant leur regard, leui-s
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yeiix ne s’illunüneiU d’aucune prophétique clarté. Ils se refusent même les pleurs, malgré Juvénal qui dit que l’homme est né pour la pitié et que la nature elle-même le proclame, puisqu’elle lui a donné les larmes, le plus l>eau titre de l’humanité.
Les temps approchent cependant, ils sont déjà venus où la pitié retrempera les CQBurs. C’est une roséede pleurs que le monde attend pour redevenir fécond, c’est la compassion de l’homme pour l’homme et la pensée d’un universel amour planant sur l’impassible iniquité des choses. Dans Épictète, — il avait soufl’ert comme esclave ! — on sent venir les compatissances du christianisme, le moraliste s’imprègne de tendresse : il y avait déjà dans l’atmosphère morale des souffles moins arides, moins desséchants; le vent tendait à touruer du nord au sud. Quoique Marc-Aurèle soit admirable d’humanité, son humanité n’est pas encore de la compassion, elle tend la main à l’affligé, elle le soutient, elle ne le relève pas. Quant à Sénèque, dont la vie, cdmme celle de Bacon, ne ressemble pas toujours à ses maximes, c’est un sage, un stoïcien pédagogue. Ces paroles du marin à Neptune qu’il cite dans ses épîtres, 11 peut se les attribuer ; « O dieu, tu me sauveras si tu veux ; si tu veux tu me perdras ; mais je tiendrai toujours droit mon timon. » A la veille de la Réforme, alors que l’avenir se couvrait de problèmes et que tout s’ébranlait autour des âmes anxieuses, Montaigne écrivait* : « Or, tournons les yeux partout, tout croule autour de nous. En tous les grands Estats, soit de chrestienté, soit d’ailleurs, que nous cognoissons, re-
t. EtsaU, chap. de lavanilé.
gardez-y, vous y trouverez une grande menace de changement et de ruine. »
La situation du monde envisagé depuis Rome devait apparaître ainsi au.x philosophes sous les premiers empereurs. Sénèque se ligure qu’on guérira les âmes malades avec de bonnes maximes. La santé des âmes, n’est-ce pas la vertu? Oui, à la condition qu’elles la posséderont ailleurs que dans la tète et sous la seule forme de préceptes. Tout est chrétien dans Sénèque, ainsi que dans Platon et dans Cicéron, — sauf le christianisme qui manque, l’inspiration chrétienne et l’espérance chrétienne.
a 11 y a deux sources d’ofi procèdent nos manquements. Ou notre âme a une malice contractée par les mauvaises opinions, ou elle a une pente à les embrasser, qui la corrompt et l’emporte à la première occasion. » Voilà le mal. On est le remède? «Les lois, répond Sénèque, ne nous font pas faire ce que nous devons. Mais que sont-elles antre chose que des préceptes menaçants, qui ne sauraient persuader à cause qu’ils commandent. Les préceptes au contraire ne forcent personne, et cependant ils gagnent la volonté. »
Cette remarque est judicieuse, cependant les préceptes ne vont pas jusqu’au cœur si la foi ne leur en ouvre les voies, ou, pour mieux dire, ne se porte eu son élan au-devant d’eux pour les convertir en émotions vivantes, en convictions capables de s’incorporer à notre être intime et d’entrer dans sa substance.
Les philosophes de la décadence romaine sont tous
plus ou moins rhéteurs. Les déclamateurs remplacent
les orateurs, les rimeurs les poètes : il ne reste que des formes et des formulaires, des prescriptions et des
KOME.
maximes, des recettes et des artifices. L’art de persuader s’apprend, les grammairiens ont le pas sur les écrivains; tout se sait, s’analyse et s’expose : plus rien ne se sent. L’éloquence véritable se moque de l’éloquence; ce mot n’a pas été fait pour les époques où les âmes sont vacantes de conviction. Le remplissage n’est de saison qne loreque manque la plénitude, et l’on ne recouvre de phrases que la pauvreté des idées ou des sentiments. Exprimer au delà de ce qu’on ressent, c’est faire de la rhétorique. La pure rhétorique est pur mensonge, elle consiste à exprimer ce qu’on ne ressent pas.
« Et les jeunes gens, j’imagine, ne deviennent si absurdes dans les écoles que parce que rien des faits usuels de la vie n'y frappe leurs yeux ni leurs oreilles... Avec une telle nourriture, il n’est pas plus possible d’acquérir dû goût qu’une bonne odeur quand on habite les cuisines. Maîtres! ne vous en déplaise, vous tous les premiers vous avez tué l’éloquence. Oui : vos puérils cliquetis de mots, vos jeux de phrase artificiels ont eu pour ell'et d’énerver ce corps vigoureux et de l’abattre. On n’enchalnait pas encore la jeunesse à des déclamations, au temps où Sophocle et Euripide trouvaient les paroles et la langue qu’il leur fallait.
« La noblesse, et si je puis dire, la pudeur du discours ii’admettent ni fard, ni bouffissure*. » — I^ort bien, mais Pétrone prend l’efiet pour la cause, la rhétorique romaine qu'il dépeint en termes si fidèles est le résultat et l’iudice de la situation, non son principe. Force est de sucer des écorces quand 1q fruit n’existe plus.
1, Pétrone, Saiyricon.
Du reste la rhétorique est partout, il n’y a pas, je l’ai dit, jusqu'à la pierre qui ne déclame. On vise à l’effet et l’on tombe dans le théâtral, au sublime et l’on se jette dans le ridicule. Style, modes et politique se boursouflent à l’eiivi jusqu’à crever. Le peuple qu’on n’occupe plus aux choses sérieuses et nationales, il faut sans cesse lé ressaisir en détail par des coups d’éclat : le prestige est au prix de cette prestidigitation. Faites grand, 6 Césars, et toujours plus grand! fascinez la foule et servez-la, des spectacles et du blé sans travail, voilà ce qu’il lui faut : détournez vers le cirque les turbulences du forum, ou vous êtes perdus. Faites du socialisme et de la fantasmagorie politique; érigez en institution la marmite populaire, soyez des machinistes à ficelles et à décors, des fabricants de trompe-l’œil! Éblouissez afin qu’on ne voie pas clair. Ceux qui seraient tentés de relever la tête, frappez-les ou proscrivezdes, vous n’avez rien à craindre si vous savez occuper la plèbe mendiante dont l’abaissement fait %'Otre élévation.
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