‹ Considérations sur l'histoire. Le monde antiqueChapitre 21 sur 156 · II · texte numérisé non relu

II

reiir vit ce spectacle en passant devant le palais et dit : «C’est Lien, c’est Lien. » Il appela l’aînée des princesses, qui avait déjà plus de quinze ans, et dans l’angoisse de son cœur, s’adressant à l’enfant qui fondait en larmes, il prononça ces paroles : « Pourquoi es-tu née dans ma maison? » Ayant mis son Lras gauche devant les yeux, il lira son sabre de la main droite et frappa. La princesse voulut parer avec le bras, le coup porta sur l’épaule gauche et le bras tomba par terre. L’enfant fut renversée, le sang coula à Ilots, l’empereur laissa échapper son sabre : il n’était plus en état de le manier. Tandis qu’on criait dans le palais que l’empereur avait tiré le sabre, il se précipita vers sa seconde femme et lui ordonna de se suicider. Elle se pendit sans délibérer, mais la corde cassa et la malheureuse tomba à terre. Elle reprit ses sens, et l’empereur la frappa trois fois de son sabre. Alors furent appelées les autres femmes et les concubines : l’empereur les tua toutes de sa propre main. Il fit dire à l’impératrice mère de se dépêcher de mourir. Il appela ensuite l’eunnque Wan-tschen-en, s’entretint quelque peu avec lui, et ils burent du vin. Vers la troisième veille de la nuit, l’empereur se déguisa, mit les bottes de Wan-tschen-en, et accompagné de quelques douzaines d’eunuques portant des haches, ayant lui-même un trident à la main, il abandonna le palais. Le cortège se dirigea vers la poi'te Zi-chua-muin, où les eunuqnes de garde, par soupçon de quelque nouveauté survenue au palais, tirèrent sur eux. On ne pouvait plus s’enfuir vers le Sud. Par divers détours, l’empereur avec sa suite perÇa jusqu’au mur de la ville, y monta, et vit aux perches à signaux de la porte Zjan-muin trois lanternes. Ils comprirent tons qn’il n’y

li) CO.NSIDKHATIONS SUI» l/ll I ST ()I HE.

avait plus de salut : reuaemi avait pénétré dans la ville intérieure. L’empereur se Iransporla avec ses compagnons à la maison du portier Tschju-tschun-tschan pour se consulter avec lui; mais il n’y était pas et taisait ripaille en ville. Iaîs domestiques ne laissèrent pas même entrer l'empereur dans la maison ; il alla à une autre porte, mais la trouva trop solidement verrouillée pour qu’il fût possible de l’ouvrir. L’aurore approchait, et l’empereur retourna au palais, après avoir tout à fait échoué. Le 19, à l’aube, il se rendit au palais de Jui-zjan-djan, et frappa sur la cloche è signau.x dont l’appel avait coutume de réunir tous 1(^ fonctionnaires. La cloche sonna, mais personne ne parut. L’empereur commanda aloi's aux em> ployés de sa cour de se disperser, prit Wan-tschen-enpar la main et l’entraina dans le jardin intérieur; là ils grimpèrent sur la montagne "NVan-scheu-schan et allèrent au pavillon Scheu-chuan-tin. L’empereur dit en soupirant ; « Je n’ai pas ménagé mes grâces aux fonctionnaires. Pourquoi donc aucun d’eux n’est-il auprès de moi quand les choses sont venues si loin ? Y en a-t-il seulement un qui se conduise comme Tschen-zi, lors de la révolution de la capitale du Sud? Peut-être n’ont-ils pas entendu la cloche, et que c’est là ce qui les empêche d’accourir. »

Telles furent les dernières et tristes rélle.vions de l'empereur; il se pendit à Tarhre Chai-tan-schu, sous le pavillon, et l’eunuque se pendit eu face de lui. Dans celle aventure qui eut pour objet de remplacer une dynastie par une autre, les plus épouvantables excès furent commis par les soldats victorieux de l’insurrection, et, pour échapper au déshonneur, des femmes et des filles sans

L'OIUKNT. Ȕt

nombre se donnèrent la mort. Les fontaines et les canaii.v étaient comblés de cadavres; beaucoup recouraient dans leur misère à la corde et au couteau. Dans la seule ruelle An-fu-chu-tun, plus de trois cent soi.Yante*dix femmes se suicidèrent en une seule nuit. L’empereur nouveau se créa d’office des ancêtres, il en faut en Chine, et se décerna à lui-même le titre de Jun-lschan, c’est-à-dire « celui qui brille éternellement. >

Les Chinois commencent à émiyrer, ils vont en Amérique, ils viennent en Europe; ils voient à l’œuvre ces chrétiens qui ont la prétention de leur enseigner la fraleruité humaine. Récemment une corresiK)ndance du New-Vork Tribune donnait le récit d’une épouvantable scène de sauvagerie, qui a eu lieu le 24 octobre, à Los Ai^eles, eu Californie.

Le bruit avait été répandu que les maisons haintées par les Chinois étaient remplies d’or et la populace s’était réunie devant la demeure de Lun d’eux, nommé Yo Hing, dans le but de la piller. Les Chinois se barricadèrent, des coups de feu furent tirés, et un Américain tué. Aussitôt aprèsl’œuvre de pillage le meurtre commença. La populaceenfonçalesportes, quatre Chinois furent tués à coups de fusil, sept ou huit blessés et dix-sept pris et pendus. Weng Cliin, marchand chinois, fut la première victime pendue. 11 fut conduit à travers les rues par deux Irlandais, que suivit une foule d’hommes et de gamins, la plupart Irlandais et Mexicains d’origine, vociférant de toute la force de leurs poumons. A diverses reprises l’infortuué Chinois tenta d’échapper aux deux brutes qui le conduisaient, mais un Mexicain à moitié ivre le suivait un couteau à la main, prêt à lui porter le premier coup.

I*î r.ONSiniÎHATIO.VS Sl'H L’HISTOIRE.

Le malheureux accélérait sa marche sans prononcer cependant un seul mot. Au bout de Temple-Street on lit hâtivement les préparatifs de la pendaison, qui fut bientôt accomplie. Mais, comme il ne mourait pas assez vite, un Irlandais monta sur ses épaules et lui brisa la colonne vertébrale. La populace selivraensuiteùdes transports de joie féroce.

L'une des victimes, un médecin chinois en renom, .M. Gnee Sing, offrit à ses bourreaux 4,000 dollars à con- — diiion qu’on le laissât aller. On coupa immédiatement ses poches et on lui tira un coup de pistolet à la joue v gauche, après quoi il fut également pendu, au milieu d’une nouvelle explosion de cris et de vociférations. Un troisième malheureux fut hissé à diverses reprises contre le bras de la potence, avec une violence telle que sa tête fut mutilée d'une manière horrible. Trois Chinois, iftnt l’un n’avait pas plus de quinze ans, furent expédiés de même. C’est à peine si ces malheureux ont exprimé une plainte. Seul le plus jeune a dit, pendant qu’on lui mettait Ip lacet au cou : a Moi pas peur de mourir ; moi » bon enfant chinois; moi jamais fait de mal à per*

» sonne. »

Trois jeunes garçons chinois pendus au bord d’un iragon ont eu une agonie affreuse. L’un d’eux, ayant rattrapé la corde aveeses mains, essayait de se soulever; mais on lui frappa les mains à coups de bâton et de pistolet jusqu’à ce qu’il se laiss;U retomber.

Alors les Irlandais s’en servirent comme d’une cible et l’achevèrent à coups de feu.

En 1858, lorsqu’à coups de canon nous enseignâmes avec tant de succès la civilisation européenne aux enfants

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du céleste empire, des Chinois, pauvresdiahlesqui s’étaient vendus par misère et (jui allaient remplacer des nègres à la Havane, arrivèrent en rade devant Manille, « On leur avait dit que la traversée était courte, ils se crurent à destination et demandèrent à descendre. Sur l’opposition du second, ils tentèrent de se révolter. On les enferma dans l’entre-pont, on ferma les écoutilles, on fît clouer les sabords. Le capitaine s’était rendu à Manille où le thermomètre marquait 40 degrés centigrades .à l’ombre. Quelques murmures de voix arrivèrent jusqu’au port, cela ne dura guère : un silence profond bientôt s’établit. Le capitaine passa tout le jour et la nuit en ville. Lorsqu’il revint le lendemain, apprenant ce qui avait en lie\i, il fit en hôte ouvrir les cloisons à coups de hache. Quand l’air et la lumière pénétrèrent dans le réduit, on trouva trois cents Chinois asphyxiés. A 500 francs pièce, c’était 1.1,000 francs que perdait le capitaine. Aussi, pourquoi ne pas faire assurer la cargaison * ? »

Ce progrès est attendu, il est réalisé peut-être aujourd’hui que la traite a passé du noir au jaune, et qu’elle vogue à pleines voiles sur l’océan de justice qui unit les continents, les peuples et les races.

Le Chinois, subtil en toutes choses, ne dément pas son œil bridé et railleur. Un livre de médecine légale, le Si- Yuen, passe en revue toutes les manières imaginables de donner la mort et il explique la méthode employée pour les découvrir sur les cïdavres. « On est effrayé, dit M. Hue, en voyant tous les genres d’homicide que les Chinois ont su inventer; ainsi l’article étranglé nous a

I Kd. Panchat.

paru liès-richiî : raulL'ur distingue les èlranglés pendus, les élraïujies à genoux, les étrangles couchés, les étranglés au nœud coulant el.les étranglés au nœud tournant. »

C’est un peuple Ijieiiveillaiit néaumuiiis. Ses coutumes, les foriues de son esprit, l’indiquent ass.^z ; des hommes épris à ce point de sociabilité ne sauraient être d'un tempérament cruel. On sait ell'ectivement que les Chinois sont les plus grands visiteurs du globe, les plus cérémonieux, et qu'ils passent dans les villes les trois quarts de leur temps à ce métier. Leur politesse a dégénéré eu formalisme comme tout lu reste ; le formalisme est le tombeau de la Chine. Elle commande aux gens bien élevés, avant de se rendre chez la personne qu'ils ont dessein d’aller voir, d’expédier à celle-ci un billet plié, de papier rouge, plus ou moins grand suivant la dignité du destinataire, et portant ces mots sur la seconde page : « Votre disciple ou votre frère cadet, un tel, est venu pour baisser la tête jusqu'h terre devant vous et vous offrir ses respects. » Formalisme et formules partout vont de compagnie, mais partout aussi elles risquent de détruire le fonds individuel en le recouvrant d’une enveloppe uniforme qui sous la convention étoulfe la nature. Le Chinois, il est vrai, manquant de fond, avait moins à perdre que nul autre peuple h se laisser ainsi façonner. Les fictions ne le gênent pas, il s’y complaît. La sincérité n’habite guère en Chine ; le Chinois a pour cela l’esprit trop délié, sa finesse l'incline à la ruse, la ruse le mène au mensonge et plus loin. 11 porte témoignage de l’intime parenté qui existe entre le mensonge et le vol; n’est-ce pas la fraude des deux côtés, ici celle des mains qui dérobe l’objet, là celle de la langue qui dérobe la vérité, et qui pour dissimuler

L’OIUEXT. Uï

la fraude des mains ramène à sa suilo la fraude des lèvres — car il faut mentir (juand on a vole.

liC Chinois n’a pas le sentiment des beautés naturelles, impossible à rencontrer où manque le sentimenldu divin dans la nature. Il ne s’élève pas au-dessus du joli, de l’agréable, et ce joli reste chinois. Sse-ma-Kouang, premier ministre vers la fin du xi' siècle, sous la dynastie des Song, a composé un po<ïme sur son jardin qui pourrait s’appeler la retraite du sage :

« Quand je suis lassé de composer et d'écrire, dit-il, au milieu des livres de ma grande salle, je me jette dans une barque que je conduis moi-même, et vais demander des plaisirs à mon jardin. Quelquefois j’aborde <à l'ilc de la pêche, et, muni d'un large chapeau de paille contre les ardeurs du soleil, je m’amuse à amorcer les poissons qui se jouent dans l'eau et j’étudie nos passions dans leurs méprises.

— Mes amis viennent souvent interrompre ma solitude, me lire leurs ouvrages et entendre les miens ; je les associe à mes amusements. Levin égaye nos frugals repas, la philosophie les assaisonne, et tandis que la. cour appelle la volupté, caresse la calomnie, forge des fers et tend des pièges, nous invoquons la sagesse et lui olTrons nos cœurs. »

Ne croirait-on pas entendre un Cicéron chinois? L’intelligence chinoise s’est desséchée faute de plonger dans le sentiment; elle n’aspire pas la sève de l’instinct, c’est \m arbre sans fleurs et sans fruits. La poésie de la conscience échappe à la Chine en même temps que celle de la nature et du cœur. Son âme manque de musique, elle ne donne pas le la. Confucius, son apôtre, auquel

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elle a voué ruiiique culle dont elle s’est montrée susceptible, qu’elle vénère sans le déiCer, dont l’image est partout, qui a des temples élevés en son honneur et des descendants qui forment la seule noblesse héréditaire de l’empire, Confucius n’est qu’un Chinois supérieur. Rationaliste bienveillant, humain, sa bienveillance n’atteint pas jusqu’à la charité, son humanité ne s’échaulTe pas jusqu’au dévouement. Il éclaire sans flamme, et son esprit ne produit, il ne porte que des ma.\imes. Beaucoup de ces ma.\imes du reste sont très-belles. Qu’on en juge par les suivantes :

— Ce que vous ne désirez pas qui vous soit fait à vous-même, no le faites pas au.v autres hommes '.

— Celui dont le cœur est droit, et qui porte aux autres les mêmes sentiments qu’il a pour lui-même, ne s'écarte pas de la loi morale du devoir prescrite aux hommes par leur nature rationnelle; il ne fait pas aux autres ce qu’il désire qui ne lui soit ])as fait à lui-même *.

Confucius vivait dans la seconde moitié du vi® siècle avant Jésus-Christ. Il a devancé les préceptes de la nîorale chrétienne, et cependant l'inspiration chrétienne n'anime pas ses paroles. Il a devancé de même la démocratie raodernej et cependant le souffle de la liberté ne respire pas en lui. Dans le Chou-King, le Livre par excellence, dont il a coordonné les antiques éléments, nous lisons ;

— Ce que le ciel voit et entend n’est que ce que le peuple voit et entend. Ce qm^le peuple juge digne de ré-

t. Le Lun- Tu, ch. xii, nrl. 2.

2. I.c Tchoug- Vuuug , ch. xiiij arl. 3, oufdu riiirariabiliu! dans le milieu. Édit. U.iudiicr.

I/ORIENT

compense el de punition [est ce que le ciel veut punir et récompenser. Il y a une communication intime entre le ciel et le peuple; que ceux qui gouvernent le pouple soient donc attentirs et réservés.

C’est la théorie du vox popiili, tox dei, dont voici la sanction :

— Obtiens l’airection du peuple, et tu obtiendras l’empire ;

— Perds l’affection du peuple, et tu perdras l’empire.

L’insurrection, a dit un moderne démagogue, est le

plus saint des devoirs. Un célèbre philosophe chinois du XII® sffccle de notre ère, Tchou-hi, dans son commentaire sur le premier des quatre livres classiques de la Chine, enseigné dans toutes les écoles et les collèges de l’empire, dit que le peuple serait dégagé de tout respect et de toute obéissance envers le pouvoir qui enfreindrait les limitesde la morale et qui abuserait de son mandat. Confucius pense que l’empereur au regard de la morale n’a pas de droits e.xceptionnels et supérieurs.

Le prince doit tendre à se perfectionner comme les autres hommes :

— Un prince qui veut imiter labonneadmirtislration des anciens roi'S doit choisir ses ministres d’après ses propres sentiments toujours inspirés par le bien public ; pour que ces sentiments aient toujoursle bien public pour mobile, il doit se conformer à la grande loi du devoir, et cette grande loi du devoir doit .être cherchée dans l’humanité, cette belle vertu du ctBur qui est le principe do l’amour pour tous les hommes *.

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