‹ Considérations sur l'histoire. Le monde antiqueChapitre 75 sur 156 · rajoute, ni omnipotent · texte numérisé non relu

rajoute, ni omnipotent

L'OniE.N’T.

cet aliment dérisoire qu’un mécompte, quand ce n'est pas un regret aigu enfoncé dans le cœur saignant. Honneurs, argent, volupté, plaisirs, pouvoir, autant de mirages dont se sert la grande Maya* pour nous fasciner, pauvres crédules, et nous retenir en son giron ! Tout est faux, tout est creux : il n’y a rien que notre désir et le vide, dont le mariage condamné à un avortement perpétuel n’enfante d’autre réalité que notre misère : linissons-en donc et détruisons en nous toute velléité d’existence.

La métaphysique attriste, l’Inde métaphysique, bien avant l’apparition de Bouddha, s’est déjà vouée à la tristesse ; l’Indou pense, il sent, s’énonce dans le mode mineur.

« L’homme ici-bas n’est pas libre dans ses actes ni maître de lui-même, dit le Ramayana, c’est le destin qui le traîne à sou gré çà et là dans le cercle de la vie.

« Tel qu’un morceau de bois flottant se rencontre avec un morceau de lx)is promené dans l’Océan, les deux épaves se joignent, elles demeurent quelque peu réunies et .SC séparent bientôt pour ne plus se rejoindre: ainsi, les épouses, les enfants, les amis, les richesses vont de compagnie avec nous dans cette vie l’espace d’un instant, et disparaissent; car ils ne peuvent éviter l’heure qui les détruit. »

Cette tristesse, Bouddha qui en arespirétous les poisons les concentre dans son cœur et les distille dans sa dialectique.

Nous l’avons dit ailleurs*, l’Oriental, terrassé par le

1. L’IiInsion, que les Thibclains boud Jliistes appellent la mire de Dieu.

i. De la Nature humaine : Diversilie nationales. *

CONSIDÉRATIONS Sllt L’HISTOIRE.

soleil qui l’éiierve et 1 épuisé, devient rêveur ou falalisle, souvent l’un et l’autre ; il n’a guère de réveil que (Lins le fanatisme. L’homme du Nord est debout, dans l'attitude du lutteur. 11 lui faut eu effet combattre à chaque heure pour ne pas mourir, arracher sa vie à une terre avare et rebelle, se garantir contre les mortelles atteintes d’un âpre climat. Sol et climat sont pour lui d’abord des ennemis, ils le tueront s’il ne les dompte. Celle lutte incessante aiguise son intelligence et trempe sa volonté; il devient actif, et ce qui le caractérise c'est une force concentrée , une âme ramassée sur elle-même et militante. 11 a du muscle, plus de muscle que de sensibilité et de délicatesse. C’est seulement quand par le travail et la persévérance il a conquis un peu de loisir, qu’il commence à rêver et que naissent les aiTs qui lui sont propres, c’est-à-dire ceux qui e.\priment poétiquement sa manière d’être, de sentir et d’imaginer. Aux deux pôles opposés de la civilisation se rencontrent l' Anglo-Saxon et l’Indou ; aujourd’hui, l’Anglais possède l’Inde ; de quel droit ? du droit de l’activité. Nous avons ici l’explication de la conquête, en même temps que le motif qui rend inconciliables les deux peuples.

Les peuples actifs sont envahissants et colonisateurs — ou conquérants tout court; Romains, Arabes, Anglais, Américains nous l’ont appris. L’Américain est un Anglais exagéré, chez lequel les énergies activesse sont tendues jusqu’au paroxysme. En avant, c’est sa devise, a tous riscjues! L’Américain est souvent le progrès, mais il y marche en casse-cou, il a le vertige de ses propres œi^vres. L’Iudou réduit la vie au minimum, il cherche le repos idéal, c’est un quiéüsle et son art consiste à se résigner L’Amé-

L'ORIENT

ricain, fils de l’ Anglo-Saxon, centuple la vie et cependant ne vit pas encore assez au gré de son rêve ; il n’est que projet, mouvement, témérité, il ne se résigne à rien et ne doute de rien : au lieu de se dissoudre par la contemplation dans la nature, il la surmonte et se l’approprie; au lieu de s’absorber dans l’idée de l’dnie universelle, il s'étudie à fortifier sa personnalité et à l’accentuer en des traits toujours plus marqués; il goûte avant tout sa personnalité, sa jouissance est de la sentir croître même au détrimentdu prochain dans une pensée de domination sur les choses. 11 diminue sans cesse leur fatalité au profitdu gouvernement de lui-même et de la nature. Il vit et meurt sur la brèche aloi-s que l’Indou accablé du poids de la vie, buvant la tristesse par tous ses pores comme une éponge plongée dans une mer de douleurs , soupire du fond, de l’ême : mieux vaut être assis que debout, couché qu’assis, mort que couché. Le monde appartient aux optimistes, suivant la parole d’un politique, et l’homme d'action est optimiste. Mais l’action a son exagération, et ses excès également se paient : les fleurs du sentiment, la délicatesse, la fine sensibilité, les chefsd'œuvre de l’art et de l’idéal religieux, les grands horizons, les cimes resplendissantes et les profondeurs insondables, il les ignore aussi bien que la douce morale du support mutuel et l'huile de la compalissance versée saintement sur les blessures de la vie. Il n'a pas le temps, il faut être pratique. A dimanche! Dans ce tohu-bohu assourdissant plus de recueillement; dans cette Ixitaille acharnée plus de pitié — la pitié retarde, la pitié amollit, elle détrempe l’acier de la volonté qui est l'arme des vivants ; dans cette hâte fiévreuse plus de halte et de

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C0x!>IDÉHAT10NS sur L’HISTOIRE.

lointains célestes, dans celle mêlée des ambitions plus de mesure, plus de fraîcheur dans cet univei’sel échauffement. — L'égoïsme, le culte de la matière qu'on prétend asservir et qui trop fréquemment se venge, voilà le dernier mot de beaucoup de ces héros de l’action. Eu vérité, ne vaut-il pas mieu.v rêver sous le manccnillier, et réduisant le désir de la vie par des éliminations progressives, s'endormir finalement dans l’indifférence du nirvilna ?

Mais non : l’homme n’est fait ni pour la vie méditative seulement, ni seulement pour la vie affairée ; l’industrie et la iioli tique ne sont pas tout, malheur à ceu.\ qui l’ouhlientl Les peuples et les individus sont rares dans lesquels l’action et la méditation se font contre-^ioids, parmi les premiers c’est la Grèce qui l’emporte. Cette insuflisance nous ramène à la nécessité de l'échange des peuples et des hommes dans l’humanité, qui n’est nulle part et se fait en collaboration sans s’achever jamais en augmentant toujours. Si, non pas le peuple indou, mais les hautes aptitudes spéculatives qui ont fait ce peuple venaient à disparaître de l’iiistoire, notre espèce tomberait dans la frivolité ou dans le matérialisme — ce qui n’empêcherait pas d’aller à l’église le dimanche.

L’athéisme de Bouddha est au fond plus religieux que notre déisme superficiel, car il porte en soi la divine substance de la charité, il manifeste Dieu dans l’homme par l’amour, il cherche à redresser, à réparer, à soulager, à guérir. Il no connaît pas le dédain du peuple, et ceux qui souffrent le plus, les plus misérables, à scs yeux sont les premiers. Sans nier explicitement les castes. Bouddha les effaçait dans l’égalité de la compassion. Le roi Açoka,

L’OUIENT.

qui lui était favorable, saluait les mendiauls de toutes les castes. Sur l’observation de son ministre Yacos qui s’en étonnait, Açoka réunit ses conseillers, fit venir des têtes d’animaux et une tête d’homme; puis il envoya vendre les têtes par son ministre. Yacos, honteux de n’avoir pu se défaire de la tête d’homme — « dont pei-sonne ne voulut, » est chapitré par le roi bouddhiste qui lui fait en ces termes un discours sur l’égalité des êtres devant la mort et devant la souffrance :

« Tu regardes la caste dans les religieux de Gàkya, et tu ne vois pas les vertus qui sont cachées en eux ; c’est pourquoi, enflé par l’orgueil de la naissance, tu oublies dans ton erreur et toi-même et les autres.

« On sait qui est de la caste quand il s’agit d’une invitation ou d’un mariage, mais non quand il s’agit de la loi; car ce sont les vertus qui font qu’on accomplit la loi, et les vertus ne s’inquiètent pàs de la caste.

« Si le vice atteint un homme d’une haute naissance, cet homme est blâmé dans le monde ; comment donc les vertus qui honorent l’homme d’une basse extraction ne seraient-elles pas un objet de respect?

« C’est en considération de l’esprit que le corps des hommes est méprisé ou honoré.

« Et le roi ajouta encore ; Est-ce que tu n’as pas entendu cette parole du héros compatissant des Çûkya-s : les sages savent trouver de la valeur aux choses qui n’en ont pas, cette parole du maître véridique qu’un esclave serait capable de comprendre ?

a Quand on a retiré d’un vase es qu’il contenait de meilleur... et qu’il n’y reste plus que l’écume, si ce vase vient à se briser, il n’y a pas lieu à lieaucoup se plaindre.

»jj CONSIDÉRATIONS SUR L’HISTOIRE.

11 en est demême du coi'i»; si les bonnes œuvres qui lui donnent du prix en sont enlevées, il ne faut pas se la menter lorsqu’il vient à périr.

« La peau, la chair, les os, la tête, le foie et les autres organes sont les mêmes chez tous les hommes ; les ornements seuls et les parures font la supériorité d’un corps sur un autre.

« Mais l’essentiel en ce monde, c’est ce qui peut se trouver dans un corps vil, et que les sages ont du mérite ù saluer et à honorer *. »

Ce fils de roi. Bouddha, pense que celui qui considère attentivement le corps ne trouvera point de diltêrence entre le corps d’un prince et celui d’un esclave, et que dans le corps le plus infime l’âme la meilleure peut habiter. Sa loi est « une loi de miséricorde pour tous. » Il admet parmi ses disciples jusqu’à des esclaves et des criminels, il y reçoit môme des femmes. Un jour il en rencontre une qui puisait de l’eau au bord d’une fonlaino. Las et luailant de soif, il lui demande à boire ; elle lui répond qu’elle est une esclave Ischandala et qu’elle ne peut le toucher: « Ma sœur, lui dit-il, je ne demande pas à quelle caste tu appartiens ni à quelle famille; je te demande de l’eau si tu peu.\ m’en donner. » 11 l’admit au nombre des initiés *.

Bouddha prêchait cette mutuelle sympathie qui fait quechacun souffre pour tous, tous pour chacun, et qui rend moins pesant le fardeau des douleurs en le partageant entre les hommes. Nous disons que la vie est la

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