‹ Considérations sur l'histoire. Le monde antiqueChapitre 82 sur 156 · Mahabharata · texte numérisé non relu

Mahabharata

S. Drame de KaUdasi.

316 CÜNSIDÉHATIONS SÜIt L'HISTOUIE.

vierge, en y retrouvant la femme. Rondeur et douceur; grAce élégante, exquise tendresse, charme de persuasion, attachement fidèle : telles nous apparaissent Sitû et Savilri, les deux épouses modèles du Ramayana et du Mahabharata. Elles sont l’une et l’autre la vivante personnilicâtiou de cet idéal que le poète trace par la bouche môme de SacountalA ;

« Écoute la voix de nos anciens sages, rappelle-toi ce que, dans lem-s chants immortels, ils ont dit de la femme, celte compagne modeste de l’homme ; c’est elle qui dans le fils qu’elle lui donne prolonge sou existence eu le faisant revivre dans cet autre lui- même; c’est à ce fils qu’il doit la délivrance des Ames de ses ancêtres. La femme est la moitié de l’homme, elle est son ami le plus tendre : par sa voix douce et caressante, elle sait dissiper les ennuis de sa solitude ; elle est son consolateur dans les peines inséparables des sentiers de la vie ; et à la mort de sou époux, avec quel dévouement ne se précipite-t-elle par sur le bûcher funèbre, résolue à ne point s’en séparer et à partager à jamais sou sort, quoiqu’il soit ? Plus religieuse que lui, souvent elle rallume dans son cœur une faible étincelle de la vertu qui allait s’éteindre, le sauve ainsi à son insu, et attire sur sa tête les faveurs de Brahmâ.

« Non, il n’est pas de spectacle plus touchant que celui d’un père respectable, entouré de sa femme et de ses nombreux enfants... »

La compagne de Ram A, cette épouse’ aimable qui « accompagnait toutes ses paroles d’un sourire, » est al)ordée durant l’absence de son époux par le démon RavAna qui a formé le dessein de l’enlever. A l’aspect de ce monstre épouvantable, les oiseaux et tous les êtres animés.

L OHIENT.

les arbres el jusqu’aux diverses plantes « nées pour grimper et saisir un appui, » tout resta immobile et le vent retint même son haleine. Le monstre qui s’est transformé en mendiant s’avance vers Sitâ ^ui pleurait son époux absent.

Il lui adresse les discours les plus insinuants et cherche à l’éblouir ;

« Sois la première de mes épouses, auguste Mithilienne, sois à la tête de toutes ces femmes, mes nombreusesépouses, au plus haut rang elles-mêmes delabeauté. Ma capitale est Honkâ, la plus belle des lies de la mer ; elle est située sur le front d’une montagne etl’Océan se répand à l’entour. Elle est ornée de hauts pitons faits d’or épuré, elle est ceinte de fossés profondément creusés, elle porte une aigrette de palais' et de belles terrasses. Non moins célèbre dans les trois mondes qu’Amarâvati, la cité d’Indra, c’est la capitale des Rakshasas, de qui le teint imite la couleur des sombres nuages.

« C’est une île céleste... Là, tu pounas te promener avec moi, Sitd, dans ces riants bocages; et tu n’auras plus aucun désir, noble dame, de revenir jamais habiter ces bois. »

— A ces mots deRavâna*, la charmante fille du roi Djanaka répondit avec colère au Démon, sans priser davantage ses discours : « Je serai fidèle à mon époux, semblable à Mahéndra, ce Ramà qu’il est aussi impossible d’ébranler qu’une grande montagne et d’agiter que le vaste Océan! Je serai fidèle à Ramâ, cet héroïque fils de roi, à l’immense vigueur, à la gloire étendue, qui a

1 . Celui qui fait plmirer. Rama eal • celui qui se fail aimer. >

vaincu en lui-même ses sens et de qui le visage ressemble au disque plein de l’astre des nuits I Ton désir, bien difficile à satisfaire, de t’unir à moi est celui du chacal qui voudrait s’unir à la tigresse [: il est aussi impossible que je sois touchée par loi, qu’il est impossible de toucher aux rayons du soleil I

« O toi, qui veux enlever de force à Ramé son épouse chérie, c’est comme si tu voulais arracher à la gueule d'un lion, ennemi des gazelles, la chair , qu’il dévore plein de vigueur, impétueux, en fureur même t

a La différence qu’il y a dans les bois du chacal au lion, la différence qu’il y a du faible ruisseau à l’Océan, c’est la différence qui existe de toi à mon noble époux!

« Tant qu’il sera debout, sou arc et ses flèches dans sa main, ce vaillant Ramâ, de qui la puissance est égale k celle de la divinité aux mille yeux, tu ne pourras, si tu m’enlèves, oui I tu ne pourras même digérer ta conquête, comme une mouche ne peut avaler la foudre I »

Ainsi répond au monarque des Rakshasas l’épouse du glorieux Ramâ. Mais Sitâ, vivement émue, ajoute le poète, tremblait en lui jetant ces paroles u comme un bananier superbe qu’un éléphant a brisé. »

Le démon finit par ravir l'épouse d’autrui « comme un soudra qui dérobe l’audition des V’édas. » Irrilés’contre son ravisseur, les tigres, les éléphants, les gazelles couraient après Sitâ dans la grande forêt et marchaient tous pêle-mêle derrière son ombre. Quand le soleil consterné vit ce rapt, son disque pâlit et son brillant réseau de lumière disparut. « 11 n’y a plus de justice I D’où viendra maintenant la vérité 7 il n’y a plus de rectitude 1 II n’est plus de honte! » Ainsi, partout où Ravâna emportait

L’OHIENT.

l’épouse de Ramâ à travers les espaces, ainsi gémissaient dans le ciel toutes les créatures.

Transportée dans le royaume du ravisseur, Sitâ plutôt que de trahir son amour endure les plus affreux tourments; elle résiste à la terreur, aux injures, aux avanies de toute espèce, comme à la séduction. Enfin délivrée par Ramâ vainqueur, celui-ci feint de soupçonner sa fidélité. Elle supporte encore ce supplice plus affreux que tous les autres. A la fin, le Feu, ce témoin incorruptible du monde, intervient et dit à Ramâ :

« Voici ton épouse ; il n’existe aucune faute en elle.

« Cette femme vertueuse à la conduite sage n’a failli envers toi ni de parole, ni de pensée, ni par l’esprit, ni par les yeux. . . Reçois-la pure, sans tache : il n’existe pas en elle la moindre faute : je t’en suis garant, n

A ces mots, le héros à la grande splendeur, à l’inébranlable énergie, plein de constance et le plus vertueux des hommes vertueux, répond au plus excellent des dieux ; « Je savais bien que la fille du roi Djanaka n’avait pas changé de cœur, qu’elle m’était dévouée et que sa pensée errait sans cesse autour de moi... Ravâna lui-môme n’aurait pu triompher de cette femme aux grands yeux, défendue par sa vertu seule, comme l’Océan ne peut franchir son rivage. Oui I celte âme cruelle n’aurait pas été capable de souiller môme de pensée la Mithilienne, aussi impossible à toucher que la flamme du feu allumé. Non I Sitâ n’a point donné son cœur à un autre, comme la splendeur ne fait pas divorce avec le soleil. » • Mais jusque dans la cité des Rakshasas difformes, sujets d,u démon Ravâna, l’amour et la vertu conjugale trouvent un asile. Il s'y rencontre des habitants dont

la vue réjouit encore les yeux et l’ànie, doués d’une jolie forme, digues, qui ont de la conduite et de la décence, et maintes bonnes qualités qui les rattachent à leur noble origine. Leurs femmes « de penchants purs, d’une haute majesté, assorties àleurs maris, brillent à l’égal des étoiles et le cœur est lié au cœur de leurs époux ; » parmi elles « de nouvelles mariées, flamboyantes de beauté, tiennent leurs époux embrassés, ainsi que des lianes attachées récemment à des troncs de xanthocyme. »

La poésie d’aucun peuple a-t-elle produit un plus touchant épisode que celui de Sâvitrî, l’épouse dont nous entretient le Mahabharatâ?

« Écoute, sire, comment cette magnanimité des femmes de condition s’est trouvée jadis en la princesse Sâvitrî. » Cette fille du roi de Madras s’est choisi un époux, fils du roi lui-même, beau et modèle de toutes les vertus :

« Magnifique et d’un aspect aimable, il est d’une telle beauté qu’il semble l’un des Açwins... Il est doux, il est véridique, il a subjugué ses organes, il est bienveillant, il ne médit jamais, il est rempli de pudeur, il est plein de constance. En lui habite la droiture ; sa fermeté est vraie : en un mot, il est cité, et par ceux qui sont élevés en pénitence, et par ceux qui sont grands de caractère. » Mais Satyavat doit mourir dans l’année, son destin est inévitable. Sdvitrî l’apprend de la bouche du révérend Nârada, honoré des dieux.

Elle n’en persiste pas moins dans son dessein : « Une seule fois, dit-elle, un héritage échoit, une seule fois lAe vierge est donnée, une seule fois un père dit : « Il « faut que je la donne!... » Qu’il ail unq vie longue ou courte, qu’il ait des qualités ou n’en ait pas, je l’ai

L'ORIENT

choisi une fois pour mou époux, je n’en choisirai pas un second I »

L’époque fixée par le destin arrive. Sdvitrt, retirée au fond d’un ermitage avec son époux et ses vieux parents dépossédés de leur royaume, envisageait le terme fatal ; « Dans quatre Jours il doit mourir I » pensa la noble dame; et elle se tint jour et nuit, les yeux continuellement fixés sur une abstinence de trois joui-s.

La veille du jour où son époux devait mourir, elle passa la nuit debout, accablée de chagrin. Quand le soleil apparut au-dessus des monts, Satyavat prit une hache sur son épaule; il se disposait à aller au bois :

a Ne veuille pas aller seul, lui dit Sàvitrî ; j’irai avec toi, car je ne puis t’abandonner.

a Tu n’es pas encore allée au bois, répondit Satyavat ; la route, noble dame, serait fatigante pour toi : comment, amaigrie par ce jeûne de ton vœu, iras-tu à pied?

« Le jeûne ne m’a causé, reprit Sdvitrî, ni fatigue ni langueur ; ne veuille pas mettre obstacle à mon désir tourné vers ce voyage. »

Les parents de Satyavat cherchant à la retenir : « 11 y a près d’un an, répondit la jeune femme, que je ne suis pas sortie de l’ermitage, et j’ai une extrême curiosité de voir la forêt en fleur. »

Les époux partirent donc ensemble.

« Elle souriait, mais son cœur était agité par l’inquiétude.

« De tous les côtés, elle contemplait de ses grands yeux des bois charmants, fréquentés par des troupes de paons.

« Vois, disait Satyavat d'une voix douce à Sûvitrî , !• 21

3iï CONSIDÉRATIONS SUR L’HISTOIRE.

vois ces rivières qui roulent des ondes limpides, et ces hautes montagnes couvertes de fleurs.

« La femme sans reproche, se rappelant les paroles de l’anachorète sur la mort de son épou.Y, le regardait comme déjà mort dans toutes les circonstances.

« Elle suivait son épou.v et marchait à pas lents. Elle avait comme partagé son cœur en deux ; elle regardait ce que son époux lui montrait et la mort qui s'approchait derrière elle. »

Satyavat se mit à fendre du bois. Mais bientôt, accablé de lassitude, éprouvant une grande douleur de tète et une forte envie de dormir, il se coucha. Sàvitrî s’étant avancée, s’assit alors sur la terre à côté de lui, souleva sa tête et la posa sur son sein ;

« La belle pénitente, songeant aux paroles de Nàrada, pensa que c’était le jour, le temps, l'heure et la minute. »

Au bout d’un instant, elle vit un homme vêtu d’un habit rouge, coillé d’une tiare, rayonnant d’une splendeur semblable à celle du soleil, un lasso à la main, inspirant l’épouvante. Il se tenait à côté de Satyavat, les yeux attachés sur lui. C’est Yama en personne, le dieu de la mort, qui vient chercher l’ûme de son époux. En vain Sàvitrî l’implore, Yama jette son lasso sur sa victime, il arrache « violemment du corps de Satyavat un homme grand d’un pouce seulement...

« Ensuite le corps, d’où l’âme avait été enlevée, resta sans vie, la splendeur éteinte, sans mouvement et n’offrant plus qu’un aspect affligeant.

« Dès qu’il eut enchaîné l’âme, Yama de s’avancer, la face tournée au midi; et Sâvitrî, la vertueuse et fidèle épouse, parfaite en son vœu et sa pénitence, accablée de

L’OKIENT.

douleur, suivait Yama : « Retourne sur tes pas, dit a celui-ci ; va, Sâvitrî, et célèbre ses obsèques. »

Mais l’épouse ne s’en retourne pas. Elle suit le dieu, l’escortant de ses supplications et de 'ses discours. Celuici, charmé de tant de vertueuses paroles, lui accorde chemin faisant toute espèce degréces, sauf celle de lui rendre Satyavat. A chaque fols qu’il a déféré à l’un do ses vœux, il reprend son exhortation et l’invite au retour ;

« Tu as payé ta dette à ton époux : tu ns allée jusqu’où il fallait aller. » — « Je dois aller, répond Sévitrî, jus- (jii’au lieu où mon époux est conduit, ou jusqu’att lieu où il va de lui-même : voilà mon devoir éternel... Les sages disent que le devoir ou Dliarma est le dieu suprême! »

Enfin Sâvitrî, de plus en plus éloquente, douce et persuasive, devient la bouche même de la vertu. Elle se répand en maximes si pures, eu sentences si admirables, que Yama oublie cette fois de mettre à la grâce qu'il lui octroie la restriction accoutumée :

« Do même que tes paroles, dit-il, sont unies au devoir, favorables à Tâme, heureuses et pleines de sens, de même ta piété est la plus haute à mes yeux : choisis donc, épouse fidèle, une grâce sans égale. »

La vertu et la fidélité, en cet instant, ont vaincu la mort ^lle destin lui-même; l'éme de Satyavat est délivrée.

« Sâvitrî retourne aux lieux où était le cadavre noir de son mari.

« Elle vit son époux étendu sur le sol, elle s’approcha, le prit dans ses bras, lui mit la tête dans son sein et s’assit sur la terre.

an CO.NSIUI'RATIONS sur L’HISTOIRE.

« Il revint à la connaissance, et, regardant Sâvitrl mainte et mainte fois avec amour, lui dit comme s’il revenait d’un pays étranger :

« Hélas! j’ai dormi bien longtemps : pourquoi ne m’as-tu pas réveillé ? Où est oet homme noir qui m’avait emmené avec lui ?

« Oui! lui répondit-elle; tu as dormi longtemps sur mon sein, ô le plus éminent des hommes. L’auguste Dieu Yama, qui lie toutes les créatures, est venu.

« Tues reposé, te voilà réveillé, vertueux fils de roi. Lève-toi, s’il est possible : vois la nuit profonde. »

Il reprit toute sa connaissance, et comme s’il était sorti d’un tranquille sommeil , Satyavat promena ses yeux sur toutes les plages du ciel et sur toutes les lisières du bois : « Emportant de la nourriture et des fruits, je suis sorti avec toi, femme à la jolie taille, » dit-il. Et Satyavat, relatant ce qui s’est passé, demande à Sâvitrl s’il a vu ces choses eu rêve, ou bien si c’était la vérité.

Mais Sdvitrî prudemment remet au. lendemain sa réponse.)

t Elle prit son époux dans ses bras et l’aida à se relever. Alors Satyavat debout essuya ses yeux avec sa main.

« Il promena ses regards sur tous les points de l’espace et fixa sa vue sur le panier. « Demain, lui dit Sâvitrî, tu emporteras ces fruits.

« Je vais porter, moi ! ta hache pour assurer la route. » Ayant proféré ces paroles, elle suspendit le poids du panier à la branche d’un arbre.

cc Elle prit la hache de son époux et revint comme elle avait dit. La femme charmante posa le bras de sou maii sur son épaule gauche, elle le soutint du bras droit.

LORIENT

« Les rayons de la lune se glissaient au travers des arbres.

« Et tout en parlant, ils pressaient le pas et s'avançaient vers l’ermitage*. »

Dans le Nuage messager, de Kalidasd, un génie amoureux ayant négligé son devoir, est condamné à l’exil loin de sa compagne :

AhI semence crnollel an pied de ta montagne,

O Rama, dans le bois oû, sons les vens arceaut, Sitâ de son bain pur sanctifiait les eaux.

Depuis linit mois banni loin de celle qn’il aime, L’exilë languissait; et d(<jà, de Ini-mème,

Sur son bras amaigri descendait l’anneau d'or; LiOrsqu'un nuage épais, pareil en son e.ssor A l'éléphant qui joue et court tête baissée,

Du mont soudain couvert tint la cime embrassée ’.

L’exilé parle au nuage de sa bien-aimée, il l’invoque :

Vole vers AlakS, noble cité, séjour

De ma belle et du dieu dont l'arrêt nous sépare;

C'est la ville où Çiva, qui du croissant se pare,

Plane sur les jardins, à l’cnlour des palais Que de son front d’argent blanchissent les reflets.

Roi, libre voyageur, tu la consoleras !

Car le regret abat le tendre coeur des femmes; La nuit ferme les fleurs et l'absence les imes.

Puis, je tremble pour toi si le soleil te joint :

Altéré de rosée, il n’éparguera point Ta vapeur qui s’oppose à sa course rapide.

Va plutêt te plonger en celle onde limpide,

Claire comme on coeur pur, et qui de près vent voir Celui dont l'ombre fraîche embellit son miroir.

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