‹ Considérations sur l'histoire. Le monde antiqueChapitre 81 sur 156 · L'OR I K NT · texte numérisé non relu

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mutiler la forme humaine parce qu'ils craignent moins la difformité ; un Grec n’y edt pas touché si légèrement. Et puis, comment une société dont l'idéal était le mépris de la chair, les flagellations et les macérations, aurait-elle respecté la chair vivante dans ses pénalités ?

La société indoue reposant sur la monarchie théocratique devait craindre par-dessus tout ce qui menaçait le sacerdoce ou la royauté. Nous avons vu de quelle façon, en ce monde et dans l’autre, était châtié quiconque attentait à la majesté du brahmane. La majesté royale qui vivait à son ombre, ôtait protégée par des mesures en rapport avec sou importance. Ici le voile de la monarchie idéale tissé par les poètes s’évanouit ; nous voyons le despotisme en plein visage. Même le soupçon de haine contre le monarque est puni cruellement. Ce que la théocratie craint le plus c’est de ne plus inspirer assez de crainte. Qui montre de la haine au roi doit mourir, le roi s’occupe immédiatement de le détruire ; il faut écraser le péril dans son germe, et la haine que les paroles, la physionomie, l’attitude ou le simple geste expriment, c'est la révolte qui germe et se trahit. Nous voilà loin de l’idylle du Mahabharatâ. Sommes-nous aussi loin do nos gouvernements, monarchies ou républiques ? Les dragonnades de Louis XIV, la loi des suspects et le comité de salut public ont de quoi nous répondre. Le salut public ! chacun l’invoque tour à tour, à sa manière. Et de la théocratie, quel pouvoir n’en fait pas — lequel ne se proclame pas intangible et sacro-saint jusqu’au jour de sa chute! 11 n’y a d’infaillible que la justice, mais comment l’homme faillible la reconnaîtra- t-il, où la pratiquerat-il infailliblement?

Uae race contemplative et tendre comme les Indous a pu subir la cruauté et même la folie de certains monarques, le tempérament de leur monarchie semblable au leur n’a pas dCl être cruel, au temps surtout de leur prospérité. Depuis, les conquérants mongols ou turcs Tout mise à l’école de la terreur et du sang, elle s'est résignée. Il a fallu des Européens pour la pousser aux révoltes. Ce peuple, que son âme panthéiste éloigne des formes plastiques dont le polythéisme est l’âme, possède en revanche au plus haut degré le sentiment de la grande nature. Il aime les cimes étincelantes et les vastes forêts, dont le silence lui parle, dont les ombrages le pénètrent. 11 y entre comme le dévot sous la nef des cathédrales, avec un frémissement pieux. C'est un peuple romantique et tolérant.

Le roi Douchmanta durant une partie de chasse s’enfonce f sous des ombrages impénétrables à la lumière, séjour où tout inspirait une religieuse terreur. > Au retour de la chasse, admirablement décrite en quelques traits, après avoir traversé une plaine stérile, il entre avec son cortège dans une seconde forêt d’un aspect bien dilTérentde la première : • Ce n’est plus, dit le Mahabharatâ, cette sauvage horreur que la nature abandonnée à ellemême imprime aux vastes solitudes : ici tout se ressent de la présence et des travaux de l’homme. Ce ne sont plus les rugissements du lion, les cris du tigre qui viennent effrayer le voyageur; mais le bramement lointain du cerf, le chant des oiseaux, le bourdonnement de l'abeille retentissent doucement à son oreille, portent dans ses esprits un sentiment inexprimable de calme etde bonheur. Les arbres les plus élégants, mariant avec grâce leurs flexibles rameaux courbés sous le poids des fruits et des

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fleurs, se balancent au souffle du zéphir qui leur dérobe en passant les plus suaves odeurs et les répand au loin dans les airs; sur la pelouse émaillée, des troupes de Gandharvas (musiciens célestes attachés à la cour d’Indra) et d’Apsarés (nymphes du paradis d'Indra) brillantes de jeunesse se poursuivent dans leurs jeux folâtres, glissant d'espace en espace comme des ombres légères et mettant le comble au ravissement qu’on éprouve en ces lieux. » Le sentiment de la nature et celui de la femme s’enchaînent dans les âmes tendres ; la nature évoque en elles l’image de la femme qui l’orne et qui la complète. De complexiou amoureuse, l’Indou n’est jamais grossier, la chasteté de l’expression ne l’abandonne pas au milieu des tableaux de la plus ardente volupté. Les peuples, les races et les individus se jugent eux-mêmes dans la manière dont ils comprennent la nature et la femme. Pour le Juif qui n’a pas le sentiment de la nature la femme n’est guère qu’une sensation ; le Cantique des cantiques, hommage le plus exalté que la poésie hébraïque lui ait rendu, monte à la tête comme un vin capitaux. Son lyrisme est l’ivresse du sang, son souffle celui des sens embrasés qui sort des narines, non du cœur. Le Grec, polythéiste dans son sentiment de la nature et de l’humanité, est multiple aussi et varié dans sa manière de comprendre le féminin. Il voit les femmes plus que la femme, alors que l’Indou voit davantage la femme et moins les femmes. Il est comme l’Allemand*, son frère d’Europe, idyllique et panthéiste : Sacountalâ est la sœur lointaine de Dorothée. Le panthéisme et l’idyllisme se

1. Now ne ptrloBi pas du Pnuaisn qai est sans génie poétique et métapLysique.

tiennent; l’idylle place la femme dans la nature qui lui sert de cadre. Rien de plus opposé à ce sentiment que la galanterie, à laquelle correspond ce qu’on appelle aujourd’hui la femme du monde. La galanterie, sous les dehors d'un respect empressé, exclut le respect de la femme : elle l’envisage comme un objet d’agrément fait pour orner et charmer une société dont l’idéal tient dans un salon. Heureuse et privilégiée celle qui dans la serre chaude des villes n’a point perdu la saveur du naturel ! Chez l’Indou et chez le Germain, la femme est plus près de la nature et son amour tient du culte qu'on a pour celle-ci; c’est un poète allemand, le plus amoureux, le plus idyllique et le plus panthéiste de l’Allemagne, qui a parlé de l’étemel féminin. Un poète indou l’eût compris; le rêve de l’éternel féminin nage dans l’âme de Valmiki, il remplit l’imagination de Kalidasâ. Et ce n’est pas là un vain mot jeté au hasard. Oui, il existe un éternel féminin, puisqu’il y a dans l’éternelle nature un côté féminin des choses, qui est la grâce et la douceur. Mais pour le ressentir partout, il faut le tact fin, tendre, voluptueux et chaste que possède l’âme rêveuse et panthéiste qui ne cesse d’être en contact avec la nature par toutes ses fibres, se sentant vivre en elle et la sentant vivre en soi ; qui ne s’empare point des choses d’une prise violente et virile à l’excès, mais qui s’abandonne avec délices et naïveté aux impressions qu’elles lui apportent; qui ne les scinde pas comme le Perse dualiste, qui ne s’en détache point dans un monothéisme aride comme l’Hébreu ou le Mahométan incapables de sentir la vie des choses dans la leur, et qui devenus inaccessibles au côté féminin de la nature ne voient d’elle que

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son utilité ou son plaisir, comme ils ne voient dans la femme que son utilité génératrice ou la part des sens.

Tout poète idyllique, s’il n’est explicitement panthéiste, a dans l’âme une veine de panthéisme. — Virgile n’est-il pas le plus panthéiste des Latins? — Le sentiment idyllique est le sentiment virginal : l’idylle c’est la vierge, Sacountalâ, Nausicaa, Miranda, Dorothée, Virginie. La vierge commence la femme, elle est à la femme ce que le matin est au midi, ce que le printemps est à l’été, ce que la fleur est au fruit; et ce qui n’a point fleuri ne mûrit pas. L’amante nous offre l’épanouissement éclatant, l’épouse mère le fruit paisible de cette fleur qui s’appelle la vierge. Raphaël, peintre virginal et virgilien, laisse dans la mère subsister le souvenir de la vierge, en laissant le pur reflet de la chasteté éclairer le front qui se penche sur l’enfant.

Tous les cœurs tendres sont idylliques, et l’Inde n’est que tendresse.

Sa mythologie donne au dieu de l’amour, Câma, cinq sens. Dans le drame idylle de Kalidasâ, le roi adéfendu aux vierges de célébrer la fête du printemps. L’une des compagnes de Sacountalâ, pendant qu’elle donne la volée à une colombe qui est venue tomber dans ses mains, s’écrie :

« Adoration à l’amour I

« Puissent, ô Câma ! ces fleurs nouvelles, par leurs parfums enivrants, devenir dans tes mains un sixième trait irrésistible, aujourd’hui que ton arc redoutable s’apprête à frapper des milliers de jeunes cœurs. »

Sur la couche de mousse et de fleurs où reposa Sacountalà enfant, des vautours dans leur vol circulaire planaient sur sa tête divine, agitant doucement les airs pour lui

procurer de la fraîcheur. » Quelle grdce dans ce tableau, et comme il nous fait augurer ce que sera quelque jour l’enfant devenue jeune fille!

Dans l’épisode du Mahabharata d’où Kalidasâ a tiré son drame, c’est au fond d’une forêt, sur le seuil d’un ermitage, que le roi Douchmanta rencontre la vierge indienne.

M Frappé de la beauté de la jeune solitaire, de l’expression touchante de sa voix, de la noblesse de ses traits : tt Qui es-tu, fille adorable? s’écrie-t-il en proie à l’agitation la plus vive ; dans quel dessein vis- tu ainsi retirée dans cette forêt? D’où es-tu, ô toi qui réunis en ta personne tous les charmes d’une déesse? Je brûle de connaître ton origine; instruis-m’en, je t’en conjure, car en vain je voudrais feindre, rien qu’en jetant les yeux sur toi j’ai senti que je n’étais plus maître de mon cœur. »

Ulysse en présence de Nausicaa est de même saisi par le sentiment idyllique de la virginité, et ce sentiment analogue, qui est la piété de l’amour, s’exprime en des termes analogues. Mais quoi ? la note virginale [partout rend le même son ;

• Et rose, elle a récu ce que vivent les roses.

L'espace d’un matin. >

Au ciel elle a rendu sa vie.

Et doucement s’est endormie Sans murmurer contre ses lois.

Ainsi le sourire s’efface ;

Ainsi meurt, sans laisser de trace.

Le chant d'un oiseau dans les bois.

Ces derniers vers empruntés à Parny sont la fraîcheur même. Qui les a inspirés ? la vierge, printemps de la beauté, qui touchée par la mort change en un jour l’idylle en élégie.

L’ORIENT

La veille de son mariage, la jeune Pramadvarâ meurt de la morsure d'un serpent :

« Son père et les autres pénitents la virent étendue, sans mouvement, sur le sol de la terre, et belle dans sa pâleur comme un lis blanc L »

Dans le drame d’Ourvaçi *, un royal amoureux — il n’y en a que pour les rois chez les Indous — erre à la suite de l'image de sa bien-aimée absente. Il se trouve en présence d’une liane dépouillée de fleurs. A sa vue quelque chose d’étrange le saisit; il ignore que celle qu’il cherche inutilement a été changée en liane, nouvelle Daphné, sur la lisière du bois dans lequel, oublieuse d’une défense divine, elle se disposait à entrer.

« Mais pourquoi, se dit-il, éprouvé-je de la joie en voyant cette liane privée de ses fleurs î Cependant c'est avec raison que mon cœur se réjouit, car cette plante frêle, avec ses feuilles mouillées par l’eau des nuages, est comme une femme dont les lèvres sont baignées de larmes ; privée de ses fleurs parce que la saison en est passée, elle est comme une personne dépouillée d’ornements. Elle semble livrée au silence de la méditation, abandonnée qu’elle est du bourdonnement des abeilles; elle m’apparalt comme Ourvaçi lorsque, fâchée et me repoussant, quand j’étais tombé à ses pieds elle s’en est allée en colère. Je suis heureux maintenant d'embrasser cette liane qui ressemble à ma bien-aimée. O liane, regarde, je n’ai plus mon cœur. »

La vierge fait place à l’épouse. Comment les Indous ont-ils compris celle-ci? de même qu’ils ont compris la

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