CHAPITRE PREMIER
Des difficultés générales, spéciales
à la clientèle pauvre.
L’ignorance est le triste privilège de la classe pauvre. Nous n’aurons pas l’outrecuidance, nous chétif, d'émettre la moindre opinion à ce sujet, mais cette constatation nous intéresse à divers points. C’est la raison des préjugés, des superstitions que nous aurons à combattre, des coutumes et des croyances parfois “absurdes dont nous devrons, non pas nous irriter, mais nous préoccuper pour les faire disparaître.
Le peuple éprouve pour tout ce qui est science et savants un sentiment de défiance, S’est-on d’ailleurs beaucoup occupé de le rassurer, de le familiariser avec les idées modernes, et, quand on a daigné l’en iastruire, lui a-t-on dit le pourquoi de certaines choses; s’est-on préoccupé du terrain et de la plante, a-t-on accommodé celle-ci à celui-là ?
Nous lutterons contre les préjugés, et nous tiendrons compte dans notre lutte des conditions el des milieux. Nous n’irons pas attaquer brutalement, et sans appui sûr,desidées depuis longtemps reçues et enracinées. Plongé dans un cachot obscur, l’on a besoin de transition avant de s’éblouir à la lumière. Il faut au jeune médecin un tact tout spécial pour ne point heurter trop
A0 violemment les croyances, et ne pas produire la défiance qui s'ensuivrait immédiatement. De quels ménagements ne doit-il pas user pour gagner la confiance de son malade, et le délivrer de ses idées préconçues, peu à peu et prudemment! Et celte diplomatie n'est point très souvent chose aisée. Chacun sait combien sont rebelles et tonaces les idées les plus fausses, et combien sont chères au peuple ses croyances au surnaturel et à l'étrange. Le malheureux tient à ses superstitions, c’est un besoin, et n’essayez pas de les lui arracher trop brusquement, il s’y cramponne comme le noyé à la planche qui le sauve.
Examinons certains de ces préjugés, et en première ligne celui dont les conséquences nous semblent être les plus funestes au malheureux, je veux parler de la répugnance qu'éprouvent bien des malades pauvres pour l'hôpital.
Dans les grandes villes, le malheureux est mieux accoutumé à l'hospitalisalion. De son contact, plus intime avec l’homme cultivé, il résulte un amoindrissement des préjugés. Puis, le misérable est accessible aussi à la fascination que produisent les grands maîtres ; l'écho des noms célèbres pénètre jusqu’à lui. Il sait que l'hôpital peut seul lui assurer les soins les plus éclairés, et qu'iln’y a point ici de différence entre les classes de la société les plus opposées.
C'est surtout dans les campagnes et dans les pelits centres, que cette répugnance du pauvre pour l'hôpital prédomine.
Le peuple croit volontiers qu’à l'hôpital les malades sont
soumis aux expériences, servent aux essais, croyance de gens habitués à souffrir, que l’on n’a pas accoutumés à être secourus. Est-il nécessaire de dire combien pareille erreur devra être combattue, et combien, nous médecin, nous devrons agir sur le malheureux pour le persuader qu'à l'hôpital il recevra seulement . les soins nécessaires, que sa misère ne lui permet pas de recevoir chez lui. C'est une chose trop évidente que l'insuffisance des
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ms te soins dans la classe pauvre. Sila maladie est longue et grave, la meilleure volonté du monde, la charité la plus discrète, ne peuvent rien. L’hygiène est défectueuse par nécessité et par habitude. Alors qu’il a besoin d’air et de lumière, le malade est enfermé dans une chambre étroite et obscure où le danger n’est pas seulement pour lui, mais aussi pour les siens. La propreté fait souvent défaut, également par habitude et par nécessité. Les soins de chaque instant sont insuffisants. Est-il nécessaire de s’attarder plus longtemps? Le médecin ne devra-t-il pas employer toute la force de persuasion et toute l’éloquence dont il dispose
pour obliger le malade à préférer nos salles d’hôpitaux, spacieuses
et aérées, au taudis où souvent la misère va se cacher. On lui objectera encore qu’à l'hôpital le pauvre est obsédé par l’idée des siens qui souffrent; mais l’obsession diminuera-t-elle quand il sera au milieu d’eux ?
Enfin, la sollicitude du médecin sera acquise, toute, à une classe particulièrement intéressante de malheureux, les pauvres honteux.
C’est pour eux surtout qu'il devra user de tact, et il est beau de pouvoir dire au jeune docteur : Puisez en vous-même, Il y a chez cette catégorie de miséreux des délicatesses qui souffrent à la seule idée de publicité. On l’a dit déjà : Ce n’est pas l'indigent qu'il faut plaindre, c’est le pauvre qui n’ose tendre la main, le vrai pauvre, que la loi ne peut protéger, et que seule la charité aide et soulage en partie, car elle doit encore les trouver, et prendre des voies détournées pour agir presque malgré eux. Ces malades, on les cherche en vain sur les listes d’indigents. La tâche devient ici plus difficile. Souvent le médecin ne peut décider son malade à accepter l'hôpital. Il ne devra renoncer à son idée que lorsqu'il aura épuisé toutes les ressources et tous les artifices.
La loi sur l’Assistance médicale serait trop incomplète s’il ne
se dégageait de la conscience de tous une loi plus large qui supplée à la loi écrite. Nous devons nous occuper des malades que nous soumet l’Assistance publique et des malheureux auxquels notre conscience nous intéresse. Il faut être doué d’un scepticisme peu commun pour ne pas s'étonner à chaque minute des opinions étranges que l’on trouve dans celte classe spéciale de clientele.
Nous combattrons parfois des ennemis palpables, nous heurtant aux commères, aux charlatans, aux rebouteurs, et à leurs inventions sans nombre ; et leurs idées les plus dangereuses sont souvent mieux accrédilées auprès du vulgaire que les données les plus scientifiques et les plus rationnelles.
Ici, à notre humble avis, il importe d’être prudent et de ne - rien risquer dès le début qui puisse offenser en quelque chose les croyances acceplées. Nous aurons certainement, avant de rien tenter, gagné complètement la confiance du malade. En allant trop vite et trop brusquement en besogne, nous perdrions tout le terrain conquis. Tout sera patience et douceur ; cependant nous ne pouvons guère perdre un temps précieux en expectative. Aussi faut-il être bien intéressé par son malade pour temporiser ainsi avec l'ennemi. Nous conseillerons même, au risque de paraître trop conciliant, de respecter à un certain point diverses coutumes, du moins autant qu’elles ne constituent pas un danger, et qu’elles ne gênent en rien notre action. Nous pouvons puiser dans cette tolérance même des éléments de force et d’autorité.
Il faut savoir supporter une tisane souveraine, des emplâtres ou des breuvages merveilleux, pourvu que nous en obtenions l'exécution plus parfaite des préceptes plus scientifiques. Nous serons impitoyable pourtant, quand le remède sera dangereux ou contre-indiqué. Nous écarterons aussi du blessé, de l’accouchée, du malade gravement alteint, toutes les personnes inutiles ou peu nécessaires. [l est souvent fort difficile de faire comprendre aux bonnes volontés qu’elles sont de trop ; le pauvre est bien volon-
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tiers secourable, il est cependant très rare qu'il puisse étre utile ; trop fréquemment, il se souviendra de ce qu’il aura vu faire, il donnera des conseils.
Et les coutumes bizarres abondent. Qui ne connaît l'influence qu'exerce un pigeon coupé en deux et appliqué sur la tête dans les cas graves en général, et la méningite en particulier. Il n'est pas d’ascite qui ait résisté à l'emploi d’une gousse d’ail bouillie dans du lait. La liste des baumes et des breuvages infaillibles est immense, variant du reste avec chaque commère, avec chaque pavs. Nous répélons qu'il faut ici combattre, mais avec ménagement, cette lutte d’influences pouvant se terminer à notre désavantage, c’est-à-dire à celui du malade.
« Le client à préjugés n’est pas un sceptique. Ce n’est pas la foi qui lui manque, il a au contraire une confiance robuste dans la vertu des remèdes ; seulement il l’applique sans discernement. Des idées fausses et arrêtées sur la nature de telle ou telle maladie, sur l'action de telle ou telle plante, sur l’influence de telle ou telle saison, sur l'utilité ou le danger de telle ou telle pratique d'hygiène, le rendent sourd à tous les conseils qui ne s’y adaptent pas. C’est lui qui professe qu’on n’a jamais trop de sang et qu’une évacuation sanguine est toujours nuisible ; que toutes les affections générales viennent de la bile et indiquent la purgation ; que le sulfate de quinine est un poison terrible; que le melon donne la fièvre ; que l’hépatique des jardins guérit les maladies du foie ; les hernioles, les hernies ; l’ægopodium, la goutte ‘.
Quant au rebouteur et au charlatan, il ne nous appartient pas d’en discuter ici.
Ce sont nos ennemis les plus immédiats, et nous aurons bien des fois à réparer les dommages dont ils seront cause.
Guerre à outrance également contre les superstitions, mais
{ Extrait du dictionnaire de Dechambre Art, Préjugés.
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avec moins de rigorisme. Que certains maux soient d'essence divine, nous voudrons bien l’admettre parfois. Que les maladies nerveuses soient produites par des «sorts»; que le surnaturel ne soit pas étranger à la genèse des épidémies, des névroses, soit, pourvu que notre malade ait confiance en nous et nous aide à la lutte contre la maladie.
Parmi les préjugés le plus communément répandus, certains méritent une chasse plus active: ceux qui intéressent de plus près l'hygiène et la prophylaxie. Les fameuses croûtes de lait, disons de crasse, disparaîtront devant nous; l'eczéma du cuir chevelu sera énergiquement traité ; les «humeurs » seront taries. Et pour ces cas-là le médecin ne devra pas reculer devant l’emploi énergique de son autorité. Enfin, à côté de l'hygiène spéciale du malade, dont nous traiterons plus loin, il est des préceptes d'hygiène générale que nous nous efforcerons constamment d'introduire chez le malheureux.
Il est un fait de science banale, qui bien souvent a préoccupé l'hygiéniste : l’effroyable ravage causé par les épidémies dans les aggloméralions de misérables. La tuberculose aussi y évolue dans son terrain de prédilection. La scrofule, les maladies de la nutrition (rachitisme, chlorose, crétinisme), se localisent presque chez les pauvres gens. Les maladies d'ordre commun, enfin, prennent ici une malignité particulière qui tient autant au terrain attaqué qu’aux conditions favorisant leur développement.
Prenons comme type la maladie qui sévit avec le plus d'intensité dans la classe pauvre, la tuberculose. Il est trop facile de donner les causes de celle affinité ; la tuberculose aime le pauvre parce qu'elle trouve là un organisme usé, une constitution tarée, un affaiblissement dû aux privations antérieures, aux fatigues extrèmes mal compensées. La grande loi de l’hérédité domine la scène. Soumis, de descendants en descendants, aux mêmes misères, subissant l'influence ancestrale, le pauvre ne peut y échapper. Le terrain est prêt, la hideuse semence va germer et
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APT AURSEÉ
grandir. Chacun connaît l'influence de l'encombrement qui favorise la contagion, et vicie l’air nécessaire aux poumons du malade ; les appartements sont étroits et obscurs, l’on y vit en nombre. Les refroidissements, les traumatismes, causes occasionnelles,abondent. Des causes morales aident puissamment le fléau. Et d'ailleurs le terrain est tout : le pauvre ne reçoit pas les soins de chaque instant que son état rend si nécessaires. En résumé, toutes lesconditions favorables au développement dela maladie sont réunies à souhait. Et l'hôpital ne peut rien contre des lésions à leur début chroniques. Il ne reçoit le malade que lorsque le mal est fait, et d’ailleurs le tuberculeux viendra trop tard chercher du secours.
Les affections pulmonaires, les maladies fébriles aiguës, ne sont-elles pas d’un pronostic plus grave, par les mêmes raisons que nous donnions plus haut? Et nous ne parlons pas de la coutagion plus spéciale avec les épidémies : choléra, croup, etc.
La propreté la plus minutieuse suppléerait en partie aux défectuosités du logement. Nous ne serons pas arrêtés par des raisons plus spéciales, alors qu’il suffit d'eau et de bonne volonté pour réussir. Tenir les chambres propres, en laver le parquet et les meubles, changer de linge aussi souvent qu’il se pourra, bien aérer, s’il est possible, tout cela n’est point chose bien malaisée à obtenir, et si l’on y joint un choix plus judicieux des aliments, les sorties à la campagne par intervalles, la préservation du surmenage ou des excès, l’on améliorera de beaucoup l’état précaire de la salubrité. Guerre à l'alcool, au tabac, aux veilles, aux fatigues. La loi Joubert a récemment affranchi l'enfance de ces causes puissantes de débilitation et de maladie.
En cas d’épidémie, l’on redoublera de prudence, et l’on fera suivre au malheureux une hygiène aussi irréprochable qu'il se pourra. On sera intraitable au sujet de la propreté et de l’aération. Le malade, comme son entourage, ne boira que l’eau saine
ou bouillie, évitera les lieux contaminés. Il apparliendra enfin au