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CHAPITRE II

Considérations générales sur le malade

En général, nos clients pauvres, serrés toujours de près par la nécessité, el accoutumés d’autre part à la souffrance et à la lutte, n'auront recours à nous que dans le cas de danger grave. Il est utile, par conséquent, de surveiller attentivement notre malheureux client et de ne pas se fier aux apparences parfois trompeuses du mal.

La sollicitude incessante du médecin lui a appris à connaître l’organisation morbide du milieu misérable. L'enfant naît chétif. Il porte sur ses épaules de souffreteux l’amas pesant des tares ancestrales. Les soins vont lui manquer avant même qu'il ait vraiment vécu. Il est sale, peu surveillé ; son alimentation est déplorable ; il ne tête pas assez longtemps ; de bonne heure il est condamné aux aliments d’adulte : choux, légumes indigestes. On le sèvre au plus tôt : l’athrepsie s’installe, la mortalité est élevée, le rachitisme, la tuberculose, attaquent les survivants, les marquent d’un sceau qui crée une féodalité véritable. Adolescent, le malheureux fréquente trop vite et trop longtemps les ateliers. Où sont donc l’air, l’espace, la nourriture substantielle, nécessaires à son développement ? L'on n'oublie jamais le spectacle lamentable de ces jeunes gens, plus semblables à des vieillards qu’à des êtres pleins de vie. L’adulte est déprimé bien vite ; le labeur et les

De D privations sans nombre auxquelles il s’est soumis, le rendent bien mince lutteur contre le mal. Les excës, l'alcoolisme, Île tabac, aident puissamment ces causes morbides. Le vieillard est sclérosé, athéromateux précoce ; ses organes affaiblis prématurément exigent des soins spéciaux, et il est rare que le pauvre atteigne un Âge avancé.

Si la goutte, si l'obésité et certains états pléthoriques se rencontrent peu fréquemment ici, les maladies endémiques, d'ordre courant abondent. Puis les états chroniques frappent avec une fréquence extrême la masse des pauvres gens ; bronchites à répétitions, cardiopathies variables de marche et d'origine, névroses, etc. D'une façon générale, nous aurons rarement à traiter de maladies à leur début.

Dès que nous serons appelés chez un client pauvre, noussaurons qu'il faut nous armer contre la maladie ét contre les causes adjuvantes plus ou moins directes dont nous parlions plus haut. Nous n’essaierons pas de dire ce qu’il faut faire dans chaque cas particulier, mais de donner des préceptes généraux plus utiles.

Le malade sera, s’il y a lieu, placé dans la pièce la plus vaste de l'appartement. Cette pièce sera en même temps la plusclaire, la mieux aérée.

On tiendra grand compte de la présence plus ou moins rapprochée de foyers insalubres : cuisines, tuyaux de dégagement, latrines, etc. Lorsqu'il n'existe qu’une seule pièce, ce qui arrive trop fréquemment, l’on essaiera de la disposer de la manière la moins défavorable. Le lit sera éloigné des angles, des coins obscurs où le malade s’étiole. On le rapprochera d’une fenêtre, on l’installera au milieu de la pièce au besoin. Ce lit sera aussi propre qu’il se pourra. On en changera les linges, ainsi que ceux du malade. Celui-ci sera très propre. Sa toilette sera plus fréquente et plus intime pendant tout le cours de l’affeclion. Le reste de la pièce sera nettoyé soigneusement, lavé à grande eau, et, s’il y a lieu, désinfecté à l’aide d'une solution de sulfate de cuivre au

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vingtième (50 gram. par litre d’eau), par exemple. Le sulfate de cuivre, désinfectant excellent, ayant ici l’inestimable avantage d’être d’un prix fort modéré. Plusieurs fois par jour, la pièce sera aérée, les fenêtres ouvertes toutes grandes. L'on évitera seulement le froid qui pourrait nuire au malade. Les personnes, peu nombreuses, qui approcheront de notre client prendront des soins de propret tout particuliers : mains irréprochables, récipients et ustensiles destinés au malade parfaitement nettoyés et désinfectés. Un crachoir quelconque sera remis au malheureux trop habitué à cracher partout. Les urines, déjections, etc,, seront écartées de suite, les récipients qui les renferment désinfectés. On exigera une observation d’autant plus stricte de ces formules que l'exécution en sera facileet applicable dans tous les cas, Ces soins de propreté et d'hygiène presque générale, suffisent à rendre le malade plus gai et plus confiant, et c’est ici un immense résultat, la marche des affections dépendant beaucoup de l’état moral du malheureux. L’entourage, dans la mesure deses moyens, devra se montrer rassuré, sans inquiétude, et sinon gai, du moins prévenant et affectueux. Nous devons répéter ici que l'isolement partiel sera très souvent de rigueur, malgré les dificultés contre lesquelles nous ne manquerons pas de nous heurter. Seules, les personnes de quelque utilité parmi les proches seront admises près du malade quelque peu inquiétant. On évite ainsi le danger des longues conversations, où fréquemment médecine et traitement seront en cause, les conseils de gens trop éclairés, les doléances et les lamentalions, désastreuses au moral du malade. Il nous a été donné d’observer en Algérie, chez les gens du peuple, les israéliles en particulier, des groupes compacts de voisins entourant constamment le malade. Celui-ci était couché à terre, sur des matelas, et agonisait dans un air presque irrespirable. Dans ce cas, le médecin doit chasser impitoyablement tout jntrus, et interdire brutalement la porte à tous. Contre les agents infectieux, virus, bactéries, nous lutterons à

9e l’aide des désinfectants. Parmi ces derniers, il en est un, le meilleur, à la portée-de tous et d'une application facile: la chaleur. La chaleur détruit tous les germes infectieux, à des températures variant entre 90 et 120°, Les spores résistent mieux que les bactéries, bien que souvent elles soientstérilisées. Il importe donc d'élever la lempérature un peu au delà de 120°, si l’on veut détruire infailliblement tous les germes, et celas’obtient au moyen des étuves, sèches ou humides. Mais, en pratique, l'ébullition est suffisante. Prolongée, elle amène la mort de presque tous les organismes inférieurs.

L'eau que boira le malade aura donc été bouillie, et cela vaut mieux que la filtration, plus difficile d’ailleurs à réaliser. Le Jait sera stérilisé par une ébullition de trois minutes environ Les objets (vases, cuillers) dont le malade se servira, seront passés au feu ou à l’eau bouillante. [’on immergera aussi les linges de petite taille, mouchoirs, servieltes, etc. Enfin, en cas d’épidémie, le médecin obtiendrait pour son client la désinfection à l’étuve municipale. Il est peu d’hôpilaux qui n’aient à leur service des étuves, de modèles quelconques. Il serait à souhaiter qu’à l'occasion les malades pauvres pussent en disposer.

A côté de la chaleur, il est d’autres désinfectants qui rendront d’utiles services. Nous avons parlé déjà du sulfate de cuivre, dont on se sert avantageusement pour les désinfections importantes. Les latrines, les déjections du malade, seront arrosées avec une solution de sulfate de cuivre au vingtième. Le sulfate de fer, d’un prix plus élevé, n'offre pas les mêmes avantages comme désinfectant.On peut cependant l'employer. Le phénol du commerce, la créoline, nous seront aussi d’un secours précieux, surtout pour la désinfection des parquets, des conduites d’eau, des meubles, etc. Leur prix est peu élevé, leur emploi facile. Un litre de créoline, émulsionné dans un seau d’eau, désinfecte parfaitement une salle. Leur odeur est un inconvénient dont il faut parfois tenir compte. Ces divers agents remplaceront les

moyens plus classiques et plus sûrs, comme l’eau sublimée, qui ont le désavantage de coûter fort cher.

L'alimentation du malade sera l'objet de soins constants. La misère est une condition sur laquelle nous devons trop souvent nous guider. Le bouillon, excellent eupeptique, sera pourtant peu souvent prescril, à cause du prix de revient et du faible pouvoir putritif qu'il possède ; le bouillon de poulet principalement, véritable panacée du pauvre, sera contre-indiqué comme étant plus cher et moins nutritif que le bouillon de bœuf. Par contre, le lait, les œufs, les viandes saines rôties, rendront de grands services.

Les vins généreux feront naturellement défaut, mais nous prescrirons néanmoins de l'alcool à notre malade, sous forme de potion. Le quinquina, adjuvant puissant de la nutrition, tonique par exceilence, sera donné, non pas sous forme de vins ou d’extraits, mais sous forme de tisanes de quinquina qui ont l’avantage d'être moins coûteuses et plus actives.

Et le médecin doit être sans cesse préoccupé par l’idée que son malade ne peut se livrer à des dépenses bien considérables. Il consultera le prix de chaque médicament, s’attachant de préférence à prescrire les moins chers. Il ne doit pas cependant perdre de vue l'intérêt principal du maläde, la nécessité de recouvrer Ja santé rapidement. Le problème devient parfois des plus délicats. N'oublions pas qu’il est des susceptibilités bien vives.

Agir beaucoup avec des moyens restreints, c’est habile ; mais pe pas laisser soupçonner au malade les ménagements que l’on prend pour lui, c’est plus habile encore. L'art est de cacher l’art. Les succédanés sont souvent rares, mais les moyens varient à l'infini. Nous saurons remplacer à l’occasion, par une tête de pavot, une préparation d'opium ou de morphine d’un prix autrement important. L'écorce de grenadier remplira l’office du tanpate de pellétiérine. Nous prescrirons peu de spécialités.

Dans ce monde particulier, il est des médications spéciales, si

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