CHAPITRE IIL
Considérations générales sur le blessé.
Le blessé, dans la classe pauvre, n'appartient pas à la catégorie commune. Tous les genres de traumatismes, fractures, blessures, peuvent se rencontrer évidemment, mais alors que les blessures par armes à feu (blessures de chasse ou autres), alors que les chutes de cheval ou de voiture sont rares, les broiements causés par les moteurs industriels, les écrasements, les contusions produits par les matériaux de construction, les éboulements de terrain, sont très fréquents. Le visage et les mains surtout sont intéressés dans les ateliers, dans les mines, en sorte que les organes les plus nécessaires aux malheureux sont les plus exposés aussi.
Un principe doit dominer le traitement chirurgical quelconque; c’est la conservation. Il faut être conservateur jusqu'aux dernières limites, lutter par tous les moyens, pour éviter l’amputation ou la désarticulation ; et si celles-ci sont devenues inévitables, il faut disputer encore à la mort, le moindre lambeau de chair meurtrie. Farabeuf nous a cité l'exemple de ce chirurgien ingénieux qui réussit, après avoir désinséré les muscles de l’éminence thénar, à libérer une petite portion de la tête du premier métacarpien, ce qui permit à son malade la préhension de corps de petit volume.
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C’est là un exemple qu'il faudra toujours imiter dans la mesure de ses moyens.
Ayant aussi le choix judicieux des méthodes à employer, que notre unique souci en taillant des lambeaux, en désarticulant, soit la prothèse future. Plaçons bien nos cicatrices. N’estimons qu’à un degré bien faible la part qui revient à l'esthétique dans les cas chirurgicaux.
Pas de moignons de riche, impotents ou disposés pour une prothèse spéciale, mais des mutilations adaptées aux besoins du malheureux. Nous aurons quelquefois à réséquer un moignon devenu douloureux, à enlever une phalange gênante pour le travail. Ces cas, il faut nécessairement les prévoir.
Nous serons demandés presque toujours en toute hâte. Ce sera pour un accident, une catastrophe, et nous devrons, quoi qu'il en soit, accourir aussitôt, car notre client pauvren’est pas accoutumé à nous déranger pour rien. Nous nous trouvons d’emblée, dans des conditions déplorables, le blessé étant soumis aux mêmes influences morbides que le malade : gens empressés à ses côtés, conseils des voisins, affolement des proches, puis surtout dépression morale du patient. Trop heureux si nous ne trouvons point la blessure infectée, enduite de corps divers, aussi peu aseptiques que possible.
Nos premiers efforts tendront à réaliser non pas l’asepsie, toujours imparfaite, mais l’antisepsie, tant générale que locale. Le blessé sera de suite nettoyé, son linge sera changé ; on le placera, comme le malade, dans un lit spécial, au milieu de la pièce.
Tout cela, bien entendu, quand tout danger immédiat (hémorrhagie, syncopes) aura été écarté. Les personnes inutiles seront écartées, et nous rassurerons lé patient par des paroles réconfortantes.
Puis la partie la plus délicate de notre tâche s'impose, la désinfection de la plaie, facile si celle-ci est récente, presque impos-
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sible dans le cas de lésion ancienne. On entourera la région de linges aseptiques, de serviettes trempées dans l’eau bouillante pendant quelques minutes. La blessure sera lavée avec de l’eau ayant bouilli, à laquelle on peut mêler des antiseptiques solubles. Le premier pansement sera aussi parfait que possible, son importance étant prépondérante. L'eau bouillante sera notre auxiliaire de chaque instant.
. À la rigueur, en cas de plaie infectée, l’on pourrait toucher les tissus avec des tampons trempés dans cette eau, sans cependant causer de lésions trop graves.
: On traitera enfin le blessé comme le malade, en se basant sur les mêmes données, mais le manque de ressources est ici plus préjudiciable peut-être. Une grande quantité de linge est souvent nécessaire ; nous aurons l’art de nous savoir servir du peu que nous aurons. Les antiseptiques indispensables sont en général d’un prix élevé ; l’iodoforme, le meilleur des cicatrisants connus, n’est pas à la portée de tous surtout pour un traitement prolongé ; l’acide borique, antiseptique d’un pouvoir faible, nous paraîtra trop coûteux pour les services qu'il peut rendre. Nous essaierons de suppléer à la pénurie des ressources par une sélection des agents thérapeutiques. IL importe d’exercer une surveillance attentive dans ce cas, les conséquences pouvant être vite fatales.
Nous essaierons aussi de faire l'éducation des proches, et ce ne sera pas chose facile ; les idées d’asepsie et d’antisepsie dont nous sommes si pénétrés, el qui nous paraissent si naturelles, sont rarement comprises et bien appliquées.
Enfin, si c’est nécessaire, nous opérerons, mais non sans avoir longuement disputé le membre ou l’organe, et en tenant compte des données ci-dessus. L’on doit s'ingénier et suppléer par un redoublement de précautions aux ressources absentes ; et, comme le dit M. le professeur Forgue, «faire œuvre de charité autant que de chirurgie».
Nous renvoyons à l’excellent article de ce Maître sur Popéra-
tion en général ; l’on y trouvera des règles plus précises, et que nous ne saurions exposer ici.
«Il est d’abord une préparation morale du patient, que le chirurgien a le devoir de ne point négliger. .. Queile persuasion suggestive dans les arguments, quelle captation psychique, sont nécessaires pour ameuer le malade à désirer et à demander une intervention que, de prime abord, il a bien souvent repoussée ! D'autant que les moyens de conviction sont divers, suivant le caractère, la culture intellectuelle, la condition sociale du malade, la nature de l'affection et les suites possibles de l'opération. C'est dans cette part de son œuvre que le chirurgien révèle son autorité morale". »
Ajoutons qu’il convient ici de faire beaucoup avec peu, sans dépasser les limites de la prudence. Nous serons avertis, nous ménagerons le plus possible le terrain pauvre, et qui n’est pas assez riche en éléments vitaux pour permettre le moindre gaspillage de puissance nerveuse, de sang, de vie.
L'opération terminée, l’on prendra un soin extrême de rassurer sur ses suites, l’opéré et son entourage. Outre le shock traumatique auquel est plus exposé que tout autre le blessé misérable, il existe un choc moral qui lui est propre, et que l’on n'a pas assez étudié. Maintes fois il arrive,et nous avons à ce sujet plusieurs observations en mémoire, après une opération bien réussie, alors que toutes les précautions antiseptiques ou autres ont été prises, quand le malade a perdu peu de sang, il arrive, disons-nous, que la mort survient, brutale, soudaine, imprévue, donnant un démenti lugubre au pronostic alors plein d'espoir. L'’infection, quelconque, se fait avec une rapidité inouïe; de bonne heure, l'opéré est abattu, défaillant. Le coma survient très vite. Cette fragilité,
1 Professeur Forgue, Semaine médicale, n° 11 « De l'Opération ».
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inexplicable, d’opérés jusqu'alors résistants,s’explique bien en partie par l’épuisement du terrain, mais plus encore par le choc moral, par le défaut d’énergie et de vitalité du mutilé, devant l'horreur de sa situation future. Il est peu de chirurgiens, qui n'aient en leur souvenir des cas semblables.
Donc soignons le moral de notre blessé comme celui de notre malade. C’est d’une importance capitale. Tout opéré qui espère et qui à confiance est en grande partie guéri. Notre surveillance sur le malade doit s'exercer jusqu’à la guérison complète. La convalescence sera l’objet spécial de notre sollicitude.
Quant aux accouchements, sauf les cas de dystocie grave, nous en aurons peu chez les pauvres gens. Les commères, les matrones, nous seront préférées, et pourtant, combien la mortalité u’est-elle pas élevée! Quels soins inintelligents ! Nul souci d’antisepsie. La mère, souvent pressée par le besoin, travaille encore quelques heures avant la naissance. Et c’est miracle que la statistique n'indique pas un taux morbide plus élevé encore. L'accouchée n'est soumise à aucune des règles de l'hygiène commune; pas de lavages localement ; nul souci d’éviter les infections fréquentes dans son milieu. Elle se lèvera trois jours après l’accouchement, quelquefois avant, même. Elle ira à la rivière, à son travail. Aussi que d'accidents à signaler, si l’on cherchait bien : prolapsus, métrites, adhérences vicieuses. Le
résultat, s'il n’est pas toujours funeste, est l’étiolement, l’épui-
sement des mères par des pertes abondantes, des suppurations interminables.
Pour l'enfant, c’est la mort s’il n’est pas vigoureux, ou bien encore la perte de la vue par ophtalmie purulente, les ulcérations, les « humeurs » produites par la malpropreté, et dont se ressentent toujours ceux qui survivent.
L'opposition que rencontrera dans ces derniers cas le mé-
= 99:— decin est des plus vives. Les soins élémentaires, en usage de nos jours, sont inconnus ou dédaignés. On nous objectera que les femmes ont bien accouché sans nos précautions antiseptiques. Parfois celles-ci paraîtront même dangereuses. Nous saurons encore insister et menacer tour à lour pour le gain de notre cause.