A: PÉLAGIQUES PASSIFS A FACIÈS LARVAIRE
Ce sont des adaptations particulières de pélagiques actifs à faciès larvaire qui ont perdu les organes de locomotion et qui sont ou non pourvus d’un appareil hydrostatique.
Quels sont les caractères d’adaptation propres au régime pélagique passif? En quoi diffèrent-ils des caractères homologues des pélagiques actifs à faciès larvaire?
La transparence de ces êtres dépend de la finesse de leurs tissus. Quant aux couleurs supplémentaires que certains de ces pélagiques présentent ( Velella Cyanea, Noutactis purpureus, Minyas cyanea, Minyas viridula, etc.), elles ne peuvent être le résultat d’un mimétisme, et leur présence est tout aussi énigmatique que celle des autres pélagiques.
Les organes de locomotion qui, chez les pélagiques actifs à faciès larvaire, avaient pris un grand développement, disparaissent complètement ou se transforment en organes de flottaison. Ce dernier cas est le plus fréquent.
Les organes des sens sont entièrement inconnus.
La respiration est cutanée; mais les espèces congénères étant également dépourvues d'appareil branchial, on ne peut rien conclure.
Le tube digestif se concentre de plus en plus; sa réduction devient caractéristique.
Les organes reproducteurs sont les seuls qui n'aient éprouvé aucune réduction; cela se conçoit, si on songe au peu de protection dont jouissent les pélagiques passifs. Non seulement les organes de protection qui existaient chez les pélagiques actifs ont disparu, maïs encore, voués sans merci au gré des courants, ils ont par suite à courir de nombreuses chances de destruction. Les organes reproducteurs ont dû par ce fait ne rien perdre de leur développement. Ce n’est pas à dire toutefois qu’ils soient un surcroît de charge; ce serait contraire au régime pélagique passif qui tend à faire disparaître tous les organes pour ainsi dire inutiles et à réduire le plus possible ceux qui sont indispensables. Aussi les organes sexuels sont-ils portés par des bourgeons qui se détachent et mènent une vie indépendante (Physalies, Vélelles), absolument comme les gonozoïdes de Campanulaires. Quant à la reproduction des Prorocentrum et des Minyadiens, on ne la connaît pas. Ce qu’il y a de certain, c’est que ces derniers ont une larve entièrement ciliée.
Les pélagiques passifs à faciès larvaire habitent la haute mer et sont sous la dépendance complète des courants. Portés à la surface, ils ne la quittent en aucun cas; de sorte que, s'ils sont jetés à la côte, ils ne peuvent échapper à la destruction qu’évitent le plus souvent les pélagiques actifs.
Si on considère la distribution géographique de ces pélagiques, on voit qu’à priori ils ne doivent pas avoir de patrie propre et se trouver là où les courants les transportent. Et cependant, on admet généralement que certaines familles sont cantonnées dans des régions spéciales, par exemple que les Physalies sont particulières aux pays chauds, que les Minyas sont également un type tropical. Bien qu’on n'ait observé ces familles que dans les mers tropicales, il ne s’ensuit pas
qu’elles ne puissent exister par exemple dans les mers tempérées; à mesure que l’on connaîtra de plus en plus la distribution géographique des pélagiques passifs, il est certain que l’on réformera cette opinion pour établir qu’ils n’ont d’autre patrie que les courants du large. Les Porpites par exemple sont représentées aussi bien dans la Méditerranée que dans l'Océan Atlantique; il en est de même des Vélelles. Les Minyadiens ont une étendue horizontale très grande; on en a recueilli dans les mers du Sud (WMinyas cyanea, Les., Plotactis flavea, Les.), dans le grand Océan (Minyas ? viridula, Quoy et Gaim.), dans la mer des Antilles (Nautactis olivacea, Les.), au cap de Bonne-Espérance ( Minyas cyanea) et en Australie (Noutactis purpureus, Moseley).
1° Prorocentrum. — Les Prorocentrum, Ehbg., dont les cils ne paraissent jouer aucun rôle dans la locomotion, ont leur place parmi les pélagiques passifs. Je n’entrerai dans aucun détail à ce sujet et je renvoie le lecteur à mon étude sur les Péridiniens du golfe de Marseille.
J'insisterai seulement sur le phénomène de la phosphorescence que j’ai jusqu'ici à dessein négligé. La phosphorescence a été constatée parmi les pélagiques dans les genres suivants : g. Pelagia, g. Oceania, g. Beroe, g. Eucharis, g. Mnemia, g. Noctiluca, g. Salpa, g. Pyrosoma et parmi les Infusoires les genres Ceratium, Peridinium et Prorocentrum.
Il faut d’abord remarquer que parmi les Cératiens, les Ceratium tripos et fusus ont seuls la propriété de pouvoir luire la nuit, d’aprèsles observations de Michaëlis et d'Ehrenberg. En ce qui concerne le Ceratium tripos, cette propriété est révoquée en doute par Claparède et Lachmann, que leurs expériences répétées à ce sujet n’ont conduits qu’à des résultats négatifs. Les diverses et nombreuses espèces de Ceratium et de Peridinium, que j'ai recueillies dans le golfe de Marseille, ne m'ont jamais donné le moindre signe de phosphorescence, en sorte que cette propriété me semble avoir été attribuée à tort aux Péridiniens.
Quant aux autres types, dont la phosphorescence est incontestable, ils appartiennent à des pélagiques actifs et passifs. Cette propriété n’est toutefois pas exclusive aux animaux pélagiques, car elle se rencontre dans un grand nombre d'animaux marins ou terrestres. Elle a donné lieu à de nombreuses discussions, dans lesquelles je n’ai pas qualité pour entrer. Je rappellerai seulement que si, d’après les expériences de Matteucci, la phosphorescence des animaux terrestres semble devoir être attribuée à une sécrétion spéciale dont la substance se combinerait lentement avec l'oxygène atmosphérique, en produisant la lumière, il ne paraît pas, d’après M. de Quatrefages (1), que la cause soit la même chez
(1) Ann. des Sc. Nat. 1850.
les animaux marins. Souvent en effet, et c’est le cas des Noctiluques, la phosphorescence paraît être produite par la contraction soit spontanée, soit provoquée de la trame intérieure du corps. Tous les agents d’irritation l’activent et elle est sous la dépendance du système nerveux chez les autres animaux phosphorescents (de Quatrefages, Panceri).
Cette propriété de luire la nuit peut-elle être pour les pélagiques lumineux un moyen de protection? Ce qu'ily a de certain, c’est que les Poissons, qui sont les plus redoutables ennemis des animaux pélagiques, sont attirés par la lumière ; de sorte que la phosphorescence, au lieu d’être un moyen de protection, comme on l’admet généralement, pourrait bien n’être au contraire qu’une chance de plus de destruction. Des expériences à ce sujet sont indispensables, car les diverses opinions émises ne s'appuient sur aucun fait d'observation.
2. Vélelles. — Les courants d’est apportent de temps à autre des Vélelles dans le golfe de Marseille. Tel est le cas qui a été observé du 31 mai au 10 juin 1876. A cette époque, au large de Maïré, de Jare et de Riou, les eaux étaient bleues par place. Entre le cap Corse et les iles d' Hyères, le courant littoral était très fort et les mêmes Vélelles couvraient la surface de la mer. Jamais les pêcheurs n'avaient vu une telle abondance de ce Siphonophore. Le même fait s’est reproduit en 1880; j'ai précédemment (Introduction) rapporté cette observation.