I I 6 CONSIDERATIONS
ner à ses rudiments, sans en rien rabattre, c'est une entreprise folle.
Tout se réunit pour établir que les Français ont voulu passer le pouvoir humain; que ces efforts désordonnés les conduisent à Tesclavage ; qu'ils n'ont besoin que de connaître ce qu'ils possèdent, et que s'ils sont faits pour un plus grand degré de liberté que celui dont ils jouissaient, il y a sept ans. ce qui n'est pas clair du tout, ils ont sous leur main, dans tous les monuments de leur histoire et de leur législation, tout ce qu'il faut pour les rendre l'honneur et l'envie de l'Europe '.
Mais si les Français sont faits pour la monarchie, et s'il s'agit seulement d'asseoir la monar-
I Un homme dont je considère éga'ement la personne et les opinions *, et qui n'est pas de mon avis sur l'ancienne constitution française, a pris la peine de me développer une partie de ses idées dans une lettre intéressante, dont je le remercie infiniment. 11 m'objecte entre autres choses que U Inre dt< magislmls français, cite dans ce chapitre, eût été brûle sous le règne àc Louis XII' et Je Louis XI', comme attentatoire aux lois fondamentales de la monarchie et aux droits du monarque. — Je le crois : comme le livre de M. Dclolme eût été brûlé à Londres (peut-être avec l'auteur), sous le régne de Henri VIH ou de sa rude fille.
Lorsqu'on a pris son parti sur les grandes questions, avec pleine connaissance de cause, on change rarement d'avis. Je me défie cependant de mes préjugés autant que je le dois-, mais je suis sûr de ma bonne foi. On voudra bien observer que je n'ai cité dans ce chapitre aucune autorité contemporaine, de crainte que les plus respectables ne parussent suspectes. Quant aux m.igistrats auteurs du dhclopfemevi des frincites fondamentaux, etc., si je me suis servi ce leur ouvrage, c'est que je n'aime point faire ce qui est fait, et que ces messieurs n'ayant cité que des monuments, c'était précisément ce qu'il me fallait.
• Feu .M Mallet-Dupan.
chie sur ses véritables bases, quelle erreur, quelle fatalité, quelle prévention funeste pourrait les éloigner de leur roi légitime ?
La succession héréditaire, dans une monarchie, est quelque chose de si précieux,^ que toute autre considération doit plier devant celle-là. Le plus grand crime que puisse commettre un Français royaliste, c'est de voir dans Louis XVIII autre chose que sonroi, etde diminuer la faveur dont il importe deTentourer, en discutant d'une manière défavorable les qualités de l'homme ou ses actions. Il serait bien vil et bien coupable, le Français qui ne rougirait pas de remonter aux temps passés pour y chercher des torts vrais ou faux! L'accession au trône est une nouvelle naissance : on ne compte que de ce momento
S'il est un lieu commun dans la morale, c est que la puissance et les grandeurs corrompent l'homme, et que les meilleurs rois ont été ceux que l'adversité avait éprouvés. Pourquoi donc les Français se priveraient-ils de l'avantage d'être gouvernés par un prince formé à la terrible école du malheur.^ Combien les six ans qui viennent de s'écouler ont dû lui fournir de réflexions ! combien il est éloigné de l'ivresse du pouvoir ! combien il doit être disposé à tout entreprendre pour régner glorieusement ! de quelle sainte ambition il doit être pénétré! Quel prince dans l'univers pourrait avoir plus de motifs, plus de désirs, plus de moyens de fermer les plaies de la France !
Les Français n'ont-ils pas essayé assez long-
Il8 CONSIDÉRATIONS
temps le sang des Capetsl Ils savent par une expérience de huit siècles que ce sang est doux; pourquoi changer.' Le chef de cette grande famille s"est montré dans sa déclaration, loyal, généreux, profondément pénétré des vérités religieuses : personne ne lui dispute beaucoup d'esprit naturel et beaucoup de connaissances acquises. Il fut un temps, peut-être, où il était bon que le roi ne sût pas l'orthographe ; mais dans ce siècle, où Ton croit aux livres, un roi lettré est un avantage. Ce qui est plus important, c'est qu'on ne peut lui supposer aucune de ces idées exagérées capables d'alarmer les Français. Qui pourrait oublier qu'il déplut à Cobleutz.' C'est un grand titre pour lui. Dans sa déclaration, il a prononcé le mot de Ubcrlc : et si quelqu'un objecte que ce mot est placé dans l'ombre, on peut lui répondre qu'un roi ne doit point parler le langage des révolutions. Un discours solennel qu'il adresse à son peuple, doit se distinguer par une certaine sobriété de projets et d'expressions qui n'ait rien de commun avec la précipitation d'un particulier systématique. Lorsque le roi de France a dit : Que la constitution française soumet les lois à des formes qu'elle a consacrées, et le souverain luimême à l'observalion des lois, afin de prémunir la sagesse du législateur contre les pièces de la séduction, et de défendre la liberté des sujets contre les abus de l'autorité, il a dit tout puisqu'il a promis la liberté par la constitution. Le roi ne doit point parler comme un orateur de la tribune parisienne. Si! a découvert qu'on a
tort de parler de la liberté comme de que que chose d absolu, qu'elle est au contraire quelque chose susceptible de plus et de moins; et que l'art du lémslateur n'est pas de rendre le peuple libre, mais assc^^ libre, il a découvert une grande vérité et il faut le louer de sa retenue au lieu de le blâmer. Un célèbre Romain, au moment où il rendait la liberté au peuple le plus fait pour elle, et le plus anciennement libre, disait à c- peuple : Libertate modid utendum . Ou'eût-il dit à des Français? Sûrement le roi, en parlant sobrement de la liberté, pensait moins à ses intérêts qu'à ceux des/rançais.
La conslitulion, dit encore le roi, prescrit des conditions à l'établissement des imtots, ajin d'assurer le peuple que les tributs qu il paye sont nécessaires au salut de l'état. Le roi na donc pas le droit d'imposer arbitrairement, et cet aveu seul exclut le despotisme. .
Elle confie aux premiers corps de ma gis rature le dépôt des lois, afin qu'ils veillent a leur
exécution, et qu'ils ^^^^'>^'H. ^m. f'^iÇ'^'l i^ monarque si elle était trompée. Voilà le dépôt des lois remis aux mains des magistrats supérieurs ; voilà le droit de remontrance consacré Or, partout où un corps de grands magistrats héréditaires, ou au moins inamovibles ont, par la constitution, le droit d'avertir le monarque, d'éclairer sa religion et de se plaindre des abus, il n'y a point de despotisme.
Elle met les lois fondamentales sous la sauve-
TiT.-Liv., xxxiv, 49.
garde du roi et des trois ordres, afin de prévenir les révolutions, la plus grande des calamités qui puissent affliger les peuples.
Il y a donc une constitution, puisque la constitution n'est que le recueil des lois fondimentales ; et le roi ne peut toucher à ces lois. S'il l'entreprenait, les trois ordres auraient sur lui le veto, comme chacun d'eux l'a sur les deux autres.
Et l'on se tromperait assurément, si l'on accusait le roi d'avoir parlé trop vaguement; car ce vague est précisément la preuve d'une haute sagesse. Le roi aurait fait très-imprudemment, s'il avait posé des bornes qui l'auraient empêché d'avancer ou de reculer : en se réservant une certaine latitude d'exécution, il était inspiré. Les Français en conviendront un jour : ils avoueront que le roi a promis tout ce qu'il pouvait promettre.
Charles II se trouva-t-il bien d'avoir adhéré aux propositions des Ecossais? On lui disait, comme on a dit à Louis XVIII : « H faut s'ac- « commoder au temps ; il faut plier : C'est une « folie de sacrifier une couronne pour sauver la « hiérarchie. » Il le crut, et il fit très-mal. Le roi de France est plus sage : comment les Français s obstinent-ils à ne pas lui rendre justice?
Si ce prince avait fait la folie de proposer aux Français une nouvelle constitution, c est alors qu'on aurait pu l'accuser de donner dans un vague perfide ; car dans le fait il n'aurait rien dit : s il avait proposé son propre ouvrage, il
n'y aurait eu qu'un cri contre lui, et ce cri eût été fondé. De quel droit, en effet, se serait-il fait obéir, dès qu'il abandonnait les lois antiques ? L'arbitraire n'est-il pas un domaine commun, auquel tout le monde a un droit égal? Il n'y a pas de jeune homme en France qui n'eût montré les défauts du nouvel ouvrage et proposé des corrections. Qu'on examine bien la chose, et l'on verra que le roi, dès qu'il aurait abandonné l'ancienne constitution, n'avait plus qu'une chose à dire : Je ferai ce qu'on voudra. C'est à cette phrase indécente et absurde que se seraient réduits les plus beaux discours du roi, traduits en langage clair. Y pense-t-on sérieusement, lorsqu'on blâme le roi de n'avoir pas proposé aux Français une nouvelle révolution ? Depuis que l'insurrection a commencé les malheurs épouvantables de sa famille,il avu trois constitutions, acceptées, jurées, consacrées solennellement. Les deux premières n'ont duré qu'un instant, et la troisième n'existe que de nom. Le roi devait-il en proposer cinq ou six à ses sujets pour leur laisser le choix.' Certes! les trois essais leur coûtent assez cher, pour que nul homme sensé ne s'avisât de leur en proposer un autre. Mais cette nouvelle proposition, qui serait une folie de la part d'un particulier, serait de la part du roi une folie et un forfait.
De quelque manière qu'il s'y fût pris, le roi ne pouvait contenter tout le monde. Il y avaitdes inconvénients à ne publier aucune déclaration: il y en avait à la publier telle qu'il l'a faite ; il y en avait à la faire autrement. Dans le doute il
a bien fait de s"en tenir aux principes, et de ne choquer que les passions et les préjugés, en disant que la constitution française serait pour lui l'arche d'alliance.
Si les Français examinent de sang-froid cette déclaration, je suis fort trompé s"ils n'ytrouvent de quoi respecter le roi. Dans les circonstances terribles où il s"est trouvé, rien n'était plus séduisant que la tentation de transiger avec les principes pour reconquérir le trône. Tant de gens ont dit et tant de gens croyaient que le roi se perdait en s'obstinant aux vieilles idées! Il paraissait si naturel d'écouter des proposition ^ d'accommodement! il était surtout si aisé d'accéder à ces propositions, en conservant l'arriére-pensée de revenir à l'ancienne prérogative, sans manquer à la loyauté, et en s'appuyant uniquement sur la force des choses, qu il y a beaucoup de franchise, beaucoup d, noblesse, beaucoup de courage à dire aux Français : « Je ne puis vous rendre heureux; je « ne puis, je ne dois régner que par la consii- « tution : je ne toucherai point à l'arche du « Seigneur; j'attends que vous reveniez à ! « raison : j'attends que vous ayez conçu cetu « vérité si simple, si évidente, et que vo : « vous obstinez cependant à repousser; c'e?; « èi-d'iTe. qu'arec la même constitution, je pi « pous donner un rcgime tout différent. »
Oh î que le roi s'est montré sage, lorsqu'c ^ disant aux Français: Que leur antique cl sac constitution était pour lui l'arche sainte, cl qu'il lui c'ait défendu d'v porter un: r.i.^in téméraire :
il ajoute cependant : Qu'il veut lui rendre toute sa pureté que le temps avait corrompue, et toute savieueur que le temps avait affaiblie. Encore une fois, ces mots sont inspirés ; car on y lit clairement ce qui est au pouvoir de 1 homme, séparé de ce qui nVppartient qu à Dieu. 11 n y a pas dans cette déclaration, trop peu méditée, un seul mot qui ne doive recommander le roi
aux Français. • • a*
Il serait à désirer que cette nation impétueuse qui ne sait revenir à la vérité qu'après avoir épuisé Terreur, voulût enfin apercevoir une vérité bien palpable : c'est qu'elle est dupe et victime d'un petit nombre d'hommes qui se placent entre elle et son légitime souverain dont elle ne peut attendre que des bienfaits. Mettons les choses au pis. Le roi laissera tomber te o-laive de la justice sur quelques parricides; iL punira par des humiliations quelques nobles qui ont déplu: eh! que t'importe à toi. bon laboureur artisan laborieux, citoyen paisible, qui que tu sois, à qui le ciel a donné l'obscurité et le bonheur? Songe donc que tu formes, avec tes semblables, presque toute la nation; et que le peuple entier ne souffre tous les maux de l'anarchie que parce qu'une poignée de misérables lui fait peur de son roi dont elle a peur. Jamais peuple n'aura laissé échapper une plus belle occasion, s'il continue à rejeter son roi puisqu'il s'expose à être dominé par force, au lieu de couronner lui-môme son souverain lé^ntimc. Quel mérite il aurait auprès de ce prmce ! par quels efforts de zèle et d'amour le
roi tâcherait de récompenser la fidélité de son peuple ! Toujours le vœu national serait devant ses yeux pour l'animer aux grandes entreprises, aux travaux obstinés que la régénération de la France exige de son chef, et tous les moments de sa vie seraient consacrés au bonheur des Français.
Mais s'ils s'obstinent à repousser leur roi, savent-ils quel sera leur sort? Les Français sont aujourd'hui assez mûris par le malheur pour entendre une vérité dure : c'est qu'au milieu des accès de leur liberté fanatique, l'observateur froid est souvent tenté de s'écrier, comme Tibère : O homincs ad scrviiuteni natos! ' Rien n'égale la patience de ce peuple qui se dit libre. En cinq ans on lui a fait accepter trois constitutions et le gouvernement révolutionnaire. Les tyrans se succèdent, et toujours le peuple obéit. Jamais on n'a vu réussir un seul de ses efforts pour se tirer de sa nullité. Ses maîtres sont allés jusqu'à le foudroyer en se moquant de lui. Ils lui ont dit : Vous crorc\ ne pas l'cuhir celte loi, mais sorc:{ sur que vous la voule^. Si vous ose:{ la refuser, nous tirerons sur vous à mitraille pour vous punir de ne vouloir pas ce que vous voule^. — Et ils l'ont fait.
Il n'a tenu à rien que la nation française ne soit encore sous le joug affreux de Robespierre. Certes 1 elle peut bien se j\'!ieilcr, mais v. :■'. re
1 11 y a, comme on sjit, plusieurs espd-ccs de courage, et sûrement le 1 Tançais ne les possède pas tout;». Intrépide devant l'ennemi, il ne l'est pas devant l'autorité, même l.i y'.ui injuste. (Cette phr.ise ne se trouve pas dans le manuscrit original.)
glorifier d'avoir échappé à cette tyrannie ; et je ne sais si les jours de sa servitude furent plus honteux pour elle que celui de son affranchissement.
L'histoire du neuf thermidor n'est pas longue : Quelques scélérats firent périr quelques scélérats.
Sans cette brouillerie de famille, les Français gémiraient encore sous le sceptre du comité de salut public.
Et qui sait encore à quoi ils sont réservés . Ils ont donné de telles preuves de patience, qu'il n'est aucun genre de dégradation qu'ils ne puissent craindre^ Grande leçon, je ne dis pas pour le peuple français qui, plus que tous les peuples du monde, acceptera toujours ses maîtres et ne les choisira jamais, mais pour le petit nombre de bons Français que les circonstances rendront influents, de ne rien négliger pour arracher la nation à ces fluctuations avilissantes, en la jetant dans les bras de son roi. Il ^est homme sans doute, mais a-t-elle donc l'espérance d'être gouvernée par un ange ? Il est homme, mais aujourd'hui on est sur qu'il le sait, et c'est beaucoup. Si le vœu des Français le replaçait sur le trône de ses pères, il épouserait
1 Le manuscrit orij^inal, i k phice de cette phrase, porte : « Et « dans ce moment encore, un petit nombre de factieux ne parle-t-il « pas de mettre un d'Orléans sur le trône? Il ne m.raque plus aux o Français que Topprobre de voir patiemment élever sur le pavois le <> fils d'un supplicié au lieu du frère d'un martyr, et cependant rien ne ic leur promet qu'ils ne subiront pas cette humiliation s'ils ne se hâtent « pas de revenir i leur souverain légitime. »
sa nation, qui trouverait tout en lui : bonté, justice, amour, reconnaissance, et des talents incontestables, mûris à l'école sévère du malheur *.
Les Français ont paru faire peu d'attention aux paroles de paix qu'il leur a adressées. Ils n'ont pas loué sa déclaration, ils l'ont critiquée même, et probablement ils l'ont oubliée; mais un jour ils lui rendront justice : un jour la postérité nommera cette pièce comme un modèle de sagesse, de franchise et de style royal.
[Le devoir - de tout bon Français, en ce moment, est de travailler sans relâche à diriger l'opinion publique en faveur du roi. et de présenter tous ses actes quelconques sous un aspect favorable. C'est ici que les royalistes doivent s'examiner avec la dernière sévérité, et ne se faire aucune illusion. Je ne suis pas Français, j'ignore toutes les intrigues, je ne connais personne. Mais je suppose qu'un royaliste français dise : « Je suis prêt à verser mon « sang pour le roi: cependant, sans déroger à « la fidélité que je lui dois, je ne puis m'em- « pécher de blâmer, etc. » Je réponds à cet homme ce que sa conscience lui dira sans doute plus haut que moi : Vous mente:{ an monde cl à rous-mcme : si vous (.Hie:{ capable de sacrifier votre vie au roi, vous lui sacrifierie:{ vos préjus^i^s. D'ailleurs, il n'a pas besoin 'de voire rie, nuis bien de voire prudence, de votre :{i!:le n^esuré. Je
1 )c renvoie au chapitre x l'iirticle intéressant de l'amnistie.
2 Tout le passage entre [ ] ne se trouve pas dans le manuscrit Origi -al.
votre dévouement passif, de votre indulgence même (pour faire toutes les suppositions) ; garde7 votre vie dont il n'a que faire dans ce inoment, et rende\-lui les services dont il a besoin : croyez-vous que les plus héroïques soient ceux qui retentissent dans les galettes ) Les plus obscurs au contraire peuvent être les plus efficaces et les plus sublimes. Il ne s'agit point ici des intérêts de votre orgueil; contente^ votre conscience et celui qui vous l'a donnée.
Comme ces fils qu'un enfant romprait en se jouant, formeront cependant par leur réunion le câble qui doit supporter Tancre d'un vaisseau de haut bord, une foule de critiques insignifiantes peuvent créer une armée formidable. Combien ne peut-on pas rendre de services au roi de France, en combattant ces préjugés qui s'établissent on ne sait comment, et qui durent on ne sait pourquoi ! Des hommes qui croient avoir l'âge de raison, n'ont-ils pas reproché au roi son inaction r D'autres ne l'ont-il pas comparé fièrement à Henri IV, en observant que, pour conquérir sa couronne, ce grand prince put bien trouver d'autres armes que des intrigues et des déclarations? Mais, puisqu'on est en train d'avoir de l'esprit, pourquoi ne reprochet-on pas au roi de n'avoir pas conquis 1 Allemagne et l'Italie comme Charlemagne, pour y vivre noblement, en attendant que les Français veuillent bien entendre raison?
Quant au parti plus ou moins nombreux qui jette les hauts cris contre la monarchie et le monarque, tout n'est pas haine, à beaucoup
près, dans le sentiment qui l'anime, et il semble que ce sentiment composé vaut la peine d'êtr^' analysé.
Il n'y a pas d'homme d'esprit en France qui ne se méprise plus ou moins. L'ignominie nationale pèse sur tous les cœurs (ca'r jamais peuple ne fut méprisé par des maîtres plus méprisables); on a donc besoin de se consoler, et les bons citoyens le font à leur manière. Mais l'homme vil et corrompu, étranger à toutes les idées élevées, se venge de son abjection passée et présente, en contemplant avec cette volupté ineffable qui n'est connue que de la bassesse, le spectacle de la grandeur humiliée. Pour se relever à ses propres yeux, il les tourne sur le roi de France, et il est content de sa taille en se comparant à ce colosse renversé. Insensiblement, par un tour de force de son imagination déréglée, il parvient à regarder cette grande chute comme son ouvrage; il s'investit à lui seule de toute la puissance" de la république ; il apostrophe le roi ; il l'appelle fièrement un prctcndu Louis XVIII: et décochant sur la monarchie ses feuilles furibondes, s'il parvient à faire peur à quelques chouans, il s'élève comme un des héros de la Fontaine : Je suis donc un foudre de f;uerre.
Il faut aussi tenir compte de la peur qui hurle contre le roi, de peur que son retour ne fasse tirer un coup de fusil de plus.
Peuple français, ne te laisse point séduire par les sophismes de l'intérêt particulier, de la ■"anité ou de la poltronnerie. N'écoute pas les
raisonneurs : on ne raisonne que trop en France, et le raisonnement en bannit la raison. Livre-toi sans crainte et sans réserve à l'instinct infaillible de ta conscience. Veux-tu te relever à tes propres yeux ? veux-tu acquérir le droit de t'estimer? veux-tu faire un acte de souverain? Rappelle ton souverain.]
Parfaitement étranger à la France, que je n'ai jamais vue, et ne pouvant rien attendre de son roi, que je ne connaîtrai jamais, si j'avance des erreurs, les Français peuvent au moins les lire sans colère, comme des erreurs entièrement désintéressées.
Mais que sommes-nous, faibles et aveugles humains ! et qu'est-ce que cette lumière tremblotante que nous appelons raison) Quand nous avons réuni toutes les probabilités, interrogé l'histoire, discuté tous les doutes et tous les intérêts, nous pouvons encore n'embrasser qu'une nue trompeuse au lieu de la vérité. Quel décret a-t-il prononcé ce grand Etre devant qui il n'y a rien de grand ; quels décrets a-t-il prononcés sur le roi, sur sa dynastie, sur sa famille, sur la France et sur l'Europe .> Où et quand finira l'ébranlement, et par combien de malheurs devons-nous encore acheter la tranquillité ? Est-ce pour détruire qu'il a renversé, ou bien ses rigueurs sont-elles sans retour? Hélas ! un nuage sombre couvre l'avenir et nul œil ne peut percer ces ténèbres. Cependant, tout annonce que l'ordre de choses établi en France ne peut durer, et que l'invincible nature doit ramener la monarchie. Soit
no CONSIDERATIONS SUR LA FRANCE
donc que nos vœux s'accomplissent, soit que l'inexorable Providence en ait décidé autrement. il est curieux et môme utile de rechercher, en ne perdant jamais de vue l'histoire et la nature de l'homme, comment s'opèrent ces grands changements, et quel rôle pourra jouer la multitude dans un événement dont la date seule paraît douteuse.
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