CONSIDERA.TIONS
définissable et surnaturel qui s'empara de Ta^' semblée à l'époque du jugement de Louis XVI. Je suis persuadé que plusieurs des coupables , en se rappelant cette funeste époque, croient avoir fait un mauvais rêve; qu'ils sont lentes de douter de ce qu'ils ont fait, et qu'ils s'expliquent moins a eux-mêmes que nous ne pouvons les expliquer.
Ces coupables, fâchés et surpris de l'être, devraient tâcher de faire leur paix.
Au surplus, ceci ne regarde qu'eux; car la nation serait bien vile, si elle regardait comme un inconvénient de la contre-révolution, la punition de pareils hommes; mais pour ceux mêmes qui auraient une faiblesse, on peut observer que la Providence a déjà commencé la punition des coupables : plus de soixante régicides, parmi les plus coupables, ont péri àv. mort violente; d'autres périront sans doute, ou quitteront l'Europe avant que la France ail un roi; très-peu tomberont entre les mains de la justice.
Les Français parfaitement tranquilles sur les vengeances judiciaires, doivent l'être de même sur les vengeances particulières : ils ont à cet égard les protestations les plus solennelles; ils ont la parole de leur roi ; il ne leur est pas permis de craindre.
Mais, comme il faut parler à tous les esprits
el prévenir toutes les objections; comme il faut répondre, même à ceux qui ne croient point n l'honneur étala foi, il faut prouver que les vengeances particulières ne sont pas possibles.
Le souverain le plus puissant n'a que deux bras; il n'est fort que par les instruments qu'i! emploie, et que l'opinion lui soumet. Or, quoiqu'il soit évident que le roi, après la restauration supposée, ne cherchera qu'à pardonner, faisons, pour mettre les choses au pis, une supposition toute contraire. Comment s'y prendrait-il s'il voulait exercer des vengeances arbitraires? L'armée française, telle que nous In connaissons, serait-elle un instrument bien souple entre ses mains? L'ignorance et la mauvaise foi se plaisent à représenter ce roi futur comme un Louis XIV , qui, semblable au Jupiter d'Homère, n'avait qu'à froncer le sourcil pour ébranler la France. On ose à peine prouver combien cette supposition est fausse. Le pouvoir delà souveraineté est toute morale; elle commande vainement, si ce pouvoir n'est pas pour elle ; et il faut le posséder dans sa plénitude pour en abuser. Le roi de France qui montera sur le trône de ses ancêtres, n'aura sûrement pas l'envie de commencer par des abus; et ,s'il l'avait, elle serait vaine; parce qu'il ne serait pas assez fort pour la contenter. Le bou-î
I7ÎI CONSIDÉRATIONS
pel rouge, en louchant le front royal, a fait disparaître les traces de Thuile sainte : le charme est rompu , de longues profanations ont détruit l'empire divin des préjugés nationaux; et longtemps encore, pendant que la froide raison courbera les corps, les esprits resteront debout. On fait semblant de craindre que le nouveau roi de France ne sévisse contre ses ennemis ; rinfortuné! pourra-t-il seulement récompenser ses amis (i) ?
Les Français ont donc deux garants infaillibles contre les prétendues vengeances dont on leur fait peur, rintérêt du roi et son impuissance {i).
Le retour des émigrés fournit encore aux adversaires de la monarchie un sujet intarissable de craintes imaginaires; il importe de dissiper cette vision.
(1) On connaît la plaisanterie de Charles II sur le pléonasme de la Bormule anglaise , amnistie et oonu : Je comprends , dit-il ; amnistie pour mes ennemis , et oubli pour mes amis.
(2) Les événements ont justifié toutes ces prédictions du bon sens. Depuis que cet ouvrage est achevé , le gouvernement français a publié les pièces de deux conspirations découvertes, et qui se jugent f^'une manière un peu différente : l'une jacobine , et l'autre royaliste. Dans le drapeau du jacobinisme il était écrit : mort à tous nos ennemis; et dans celui du royalisme : grâce à tous ceux qui ne la refuseront pas. Pour empêcher le peuple de tirer les conséquences , on lui a dit que le parlement devait annuler l'amnistie royale ; mais celte bêtise passe le majcimum; sûrement elle ne fera pas fortune.
La première chose à remarquer, c'est qu'il est des propositions vraies dont la vérité n*a qu'une époque; cependant on s'accoutume k les répéter longtemps après que le temps les a rendues fausses et même ridicules. Le parti attaché à la révolution pouvait craindre le retour des émigrés peu de temps après la loi qui les proscrivit : je n'affirme point cependant qu'ils eussent raison ; mais qu'importe ? cVst là une question purement oiseuse, dont il serait trèsinutile de s'occuper. La question est de savoir si , dans ce moment , la rentrée des émigrés a quelque chose de dangereux pour la France.
La noblesse envoya 284 députés à ces étals généraux de funeste mémoire, qui ont produit tout ce que nous avons vu. Par un travail fait sur plusieurs bailliages, on n'a jamais trouvé plus de 80 électeurs pour un député. Il n'est pas absolument impossible qne certains bailliages aient présenté un nombre plus fort; mais il faut aussi tenir compte des individus qui ont opiné dans plus d'un bailliage.
Tout bien considéré, on peut évaluer à 2 5,000 le nombre des chefs de famille nobles qui députèrent aux états généraux; et en multipliant par 5, nombre commun attribué, comme on sait, à chaque famille, nous aurons 125,000 têtes nobles. Prenons i3o,ooo, pour caver au plus fort : ôtons les femmes, restent
ï 74 CONSI DÉR ATiOIVS
65,ooo. Reliancîlons de ce dernier nombre . I** les nobles qui ne sont jamais sortis, 12° ceux qui sont rentrés, 3° les vieillards, 4° les enfants, 5** les malades , 6° les prêtres, 7° tous ceux qui ont péri par la guerre, par les supplices, ou par l'ordre seul de la nature : il restera un nombre qu'il n'est pas aisé de déterminer au juste, mais qui, sur tous les points de vue possible , ne saurait alarmer la France.
Un prince, digne de son nom, mène aux combats 5 ou 6,000 hommes au plus; ce corps qui n'est pas même, à beaucoup près, tout composé de nobles, a fait preuve d'une valeur admirable sous des drapeaux étrangers; mais , si on l'isole, il disparaît. Enfin, il est clair que, sous le rapport militaire, les émigrés ne sont rien et ne peuvent rien.
Il y a de plus une considération qui se rapporte plus particulièrement à l'esprit de cet ouvrage, et qui mérite d'être développée.
Il n'y a point de hasard dans le monde, et même dans un sens secondaire il n'y a point de désordre , en ce que le désordre est ordonné par une main souveraine qui le plie à la règle , et le force de concourir au but.
Une révolution n'est qu'un mouvement poli tique, qui doit produire un certain effet dans un certain temps. Ce mouvement a ses lois; et en les observant attentivement dans une cer-
laine étendue de temps, on peut tirer des conjectures assez certaines pour Favenir. Or, une des lois delà révolution française, c'est que les émigrés ne peuvent l'attaquer que pour leur malheur, et sont totalement exclus de Tceuvre (juelconque qui s'opère.
Depuis les premières chimères de la contrei évolution , jusqu'à l'entreprise à jamais lamentable de Quiberon, ils n'ont rien entrepris qui ait réussi , et même qui n'ait tourné contre eux. Non-seulement ils ne réussissent pas, mais tout ce qu'ils entreprennent est marqué d'un te) caractère d'impuissance et de nullité, quel'opi* nion s'est enfin accoutumée à les regarder comme des hommes qui s'obstinent à défendre un parti proscrit; ce qui jette sur eux une défaveur dont leurs amis même s'aperçoivent.
Et cette défaveur surprendra peu les hommes cjui pensent que la révolution française a pour cause principale la dégradation morale de la noblesse.
M. de Saint-Pierre a observé quelque part, dans se^ Etudes de la Nature, que si Ton compare la figure des nobles français à celle de leurs ancêtres, dont la peinture et la sculpture nous ont transmis les traits, on voit à l'évidence que ces races ont dégénéré.
On peut le croire sur ce point , mieux que sur les fusions polaires et sur la figure de la terre.
11 y a dans chaque état un certain nombre de familles qu'on pourrait appeler co-soui^rraines f même dans les monarchies ; car la noblesse, dans ces gouvernements, n'est qu'un prolongement de la souveraineté. Ces familles sont les dépositaires du feu sacré; il s'éteint lorsqu'elles cessent d'être vierges.
C'est une question de savoir si ces familles, une fois éteintes, peuvent être parfaitement remplacées. Il ne faut pas croire au moins, si l'on veut s'exprimer exactement , que les souverains puissent ennoblir. Il y a des familles nouvelles qui s'élancent, pour ainsi dire, dans l'administration de l'état; qui se tirent de l'égalité d'une manière frappante, et s'élèvent entre les autres comme des baliveaux vigoureux au milieu d'un taillis. Les souverains peuvent sanctionner ces ennoblissements naturels; c'est à quoi se borne leur puissance. S'ils contrarient un trop grand nombre de ces ennoblissements, ou s'ils se permettent d'en faire trop de leur pleine puissance , ils travaillent à la destruction de leurs états. I^ fausse noblesse était une des grandes plaies de la France: d'autres empires moins éclatants en sont fatigués et déshonorés, en attendant d'autres malheurs.
La philosophie moderne, qui aime tant parler de hasard j parle surtout du hasard de la
naissance; cesl un de ses textes favoris : mais il n'y a pas plus de hasard sur ce point que sur d'autres : il y a des familles nobles comme il y a des familles souveraines. L'homme peut-il faire un souverain ? Tout au plus il peut servir d'instrument pour déposséder un souverain, et livrer ses états à un autre souverain déjà prince (i). Du reste, il n'a jamais existé de famille souveraine dont on puisse assigner l'origine plébéienne : si ce phénomène paraissait, ce serait une époque du monde (2). Proportion gardée , il en est de la noblesse comme de la souveraineté. Sans entrer dans de plus grands détails, contentons-nous d'observer que si la noblesse abjure les dogmes nationaux, l'état est perdu (3).
(1) Et même la manière dont le pouvoir humain est employé dans ces circonstances , est toute propre à l'humilier. C'est ici surtout où l'on peut adresser à l'homme ces paroles de Rousseau : Uontre-moi ta puissance , je te montrerai ta faiblesse,
(2) On entend dire assez souvent que si Richard Cromwell avait m le génie de son père , il eût rendu le protectorat héréditaire dans sa famille. Cest fort bien dit.
(3) Un savant italien a fait une singulière remarque. Après avoir observé que la noblesse est gardienne naturelle et comme dépositaire de la religion nationale , et que ce caractère est plus frappant à mesure qu'on s'élève vers l'origine des nations et des choses , il ajoute : Talchè dee esser* un grand segno , ehe vada afinire una naziont ove i nobili disprezano la Religione natia, Vico» Principi d'una Scieaza nuova. Ub. II.
Lorsque le sacerdoce est membre politique de l'état , et que sf 1 CF. 12
fjS CONSIDÉRATIONS
Le rôle joué par quelques nobles dans la révolution française, est mille fois, je ne dis pas plus horrible y mais plus terrible que tout ce que nous avons vu pendant cette révolution.
Il n'a pas existé de signe plus effrayant, plus décisif, de l'épouvantable jugement porté sur la monarchie française.
On demandera peut-être ce que ces fautes peuvent avoir de commun avec les émigrés, qui les détestent. Je réponds que les individus qui composent les nations, les familles, et même les corps politiques, sont solidaires; cVst un fait. Je réponds en second lieu, que les causes de ce que souffre la noblesse émigrée, sont bien antérieures à l'émigration^ La différence que nous apercevons entre tels et tels nobles français, n'est, aux yeux de Dieu, qu'une différence de longitude et de latitude : ce n'est pas parce qu'on est ici ou là, qu'on est ce qu'on doit être: et tous ceux qui disent : Seigneur l Seigneur! n'entreront pas dans le rojaume. Les hommes ne peuvent juger que par l'extérieur ; mais tel noble, à Coblenlz, pouvait avoir di* plus grands reproches à se faire, que tel noble
*aules dignités : jnt oscapées, en général , par la haute noblesse, il en résulte la plus forle et la plus durable de toutes les constitutions possibles. Ainsi le philosopbisme , qui est le dissolvant universel, ■•ient de faire son chef-d'œuvre sur la monarcîiie fran-jaise.
SUR LA FHAÏTCE. ï'Jf)
du coté gauche dans rassemblée dite consti-^ tuante. Enfin, la noblesse française ne doit s'en prendre qu'à elle-même de tous ses mallieurs ; et lorsqu'elle en sera bien persuadée, elle aura fait un grand pas. Les exceptions, plus ou moins nombreuses, sont dignes des respects de l'univers; maison ne peut parler qu'en général. Aujourd'hui la noblesse malheureurse ( qui ne peut souffrir qu'une éclipse) doit courber la tête et se résigner. Un jour elle doit embrasser de bon ne grâce des enfants quen son sein elle ri a point portés : en attendant, elle ne doit plus faired'effortsextérieursj peut-être même seraitil à désirer qu'on ne l'eût jamais vue dans une attitude menaçante. En tout cas, l'émigration fut une erreur, et non un tort : le plus grand nombre croyait obéir à Phonneur.
Nwnen abire jvbet; prohibent discedere leges.
Le Dieu devait l'emporter.
Il y aurait bien d'autres réflexions à faire sut ce point; tenons-nous-en au fait quiest évident. Les émigrés ne peuvent rien , on peut même ajouter qu'ils ne sont rien; car tous les jours le nombre en diminue, malgré le gouvernement, par une suite de cette loi invariable de la révolution française, qui veut que tout se fasse malgré les hommes et contre toutes les probabilités.
i8o CONSIDÉRATIONS
De longs malheurs ayant assoupli les émigrés, tous les jours ils se rapprochent de leurs concitoyens ; Taigreur disparaît; de part et d'autre on commence à se ressouvenir d'une patrie commune; on se tend la main , et sur le champ de bataille même, on reconnaît des frères. L'étrange amalgame que nous voyons depuis quelque temps n'a point de cause visible , car ces lois sont les mêmes; mais il n'en est pas moins réel. Ainsi il est constant que les émigrés ne sont rien par le nombre, qu^ils ne sont rien par la force, et que bientôt ils ne seront plus rien par la haine.
Quant aux passions plus robustes d'un petit nombre d'hommes, on peut négliger de s'en occuper.
Mais il est encore une réflexion importante que je ne dois point passer sous silence. On s'appuie dequelques discours imprudents, échappés à des hommes jeunes, inconsidérés ou aigris par le malheur, pour effrayer les Français sur le retour de ces hommes. J'accorde, pour mettre toutes les suppositions contre moi, que ces discours annoncent réellement des intentions bien arrêtées : croit-on que ceux qui les ont fussent en état de les exécuter après le rétablissement de la monarchie? On se tromperait fort Au moment même où le gouvernement légitime se rétablirait, ces hommes n'auraient plus de
SCJR LA FIIANGE. l8l
force que pour obéir. L'anarchie nécessite la vengeance; Tordre l'exclut sévèrement. Tel liomme qui, dans ce moment, ne parle que de punir, se trouvera alors environné de circonstances qui îe forceront à ne vouloir que ce que la loi veut; et, pour son intérêt même, il sera citoyen tranquille, et laissera la vengeance aux tribunaux. On se laisse toujours éblouir par le même sophisme : Un parti a sévi , lorsqiiil était dominateur; donc le parti contraire se\nra , lorsquHl dominera à son tour. Rien n'est plus faux. En premier lieu, ce sophisme suppose qu^il y a de part et d'autre la même somme de vices; ce qui n'est pas assurément. Sans insister beaucoup sur les vertus des royalistes, je suis sûr au moins d'avoir pour moi la conscience universelle, lorsque j'affirmerai simplement qu'il y en a moins du côté de la république. D'ailleurs, les préjugés seuls, séparés des vertus, assureraient la France qu'elle ne peut souffrir de la part des royalistes rien de seml)lable à ce qu'elle a éprouyé de leurs ennemis. L'expérience a déjà préludé sur ce point pour tranquilliser les Français; ilsont vu, dans plus d'une occasion , que le parti qui avait tout souffert de la part de ses ennemis, n'a pas su s'en venger lorsqu'il les a tenus en son pouvoir- Un petit nombre de vengeances, qui ont fait un si grand bruit , prouvent la même proposi-..
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lion ; car on a vu que le déni de justice le plus scandaleux a pu seul amener ces vengeances, et que personne ne se serait fait justice, si le gouvernement avait pu ou voulu la faire.
Il est, en outre , de la plus grande évidence que l'intérêt le plus pressant du roi sera d'empêcher les vengeances. Ce n'est, pas en sortant des maux de l'anarcliie, qu'il voudra la ramener; ridée même de la violence le fera pâlir, et ce crime sera le seul qu'il ne se croira pas en droit de pardonner.
La France, d'ailleurs, est bien lasse de convulsions et d'horreurs; elle ne veut plus de sang ; et puisque l'opinion est assez forte dans ce moment pour comprimer le parti qui en voudrait, on peut juger de sa force à l'époque où elle aura le gouvernement pour elle. Après des maux aussi longs et aussi terribles , les Français se reposeront avec délices dans les bras de la monarchie. Toute atteinte contre cette tranquillité serait véritablement un crime de lèse^natiorij que les tribunaux n'auraient peut-être pas le temps de punir.
Ces raisons sont si convaincantes, que personne ne peut s'y méprendre : aussi; il ne faut point être la dupe de ces écrits où nous voyons une philanthropie hypocrite passer condamnation sur les horreurs de la révolution, et s'appuyer sur ces excès pour établir la nécessité
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d'en préveDir une seconde. Dans le fait , ils ne condamnent celte révolution que pour ne pas exciter contre eux le cri universel ; mais ils l'aiment , ils en aiment les auteurs et les résultats; et de tous les crimes qu'elle a enfantés , ils ne condamnent guère que ceux dont elle pouvait se passer. Il n'est pas un de ces écrits où l'on ne trouve des preuves évidentes que les auteurs tiennent par inclination au parti qu'ils condamnent par pudeur.
Ainsi , les Français , toujours dupes , le sont dans cette occasion plus que jamais : ils ont peur pour eux en général, et ils n'ont rien à craindre; et ils sacrifient leur bonheur pour contenter quelques misérables.
Que si les théories les plus évidentes ne peuvent convaincre les Français , et s'ils ne peuvent encore obtenir d'eux-mêmes de croire que la Providence est la gardienne de l'ordre, et qu'il n'est pas tout à fait égal d'agir contre elle ou avec elle , jugeons au moins de ce qu'elle fera par ce qu'elle a fait; et si le raisonnement glisse sur nos esprits, croyons au moins à l'histoire , qui est la politique expérimentale. L'Angleterre donna, dans le siècle dernier, à peu près le même spectacle que la France a donné dans le nôtre. Le fanatisme de la liberté, échauffé par celui de la religion, y pénétra les Ames bien plus profondément qu'il ne l'a fait
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en Fvince, où le culte de la libciio s'appuie sur le néant. Quelle différence , d'ailleurs , dans le caractère des deux nations , et dans celui des acteurs qui ont joué un rôle sur les deux scènes 1 Où sont , je ne dis pas les Hamden , mais les Cromwel de la France ? Et cependant, malgré le fanatisme brûlant des républicains, malgré la fermeté réfléchie du caractère national, malgré les terreurs trop motivées des nombreux coupables et surtout de l'armée , le rétablissement delà monarchie causa-t-il, en Angleterre, des déchirements semblables à ceux qu'avait enfantés une révolution régicide? Qu'on nous montre les vengeances atroces des royalistes. Quelques régicides périrent par l'autorité d^'' lois; du reste, il n'y eut ni combats, lii vengeances particulières. Le retour du coi ne fut marqué que par un cri de joie, qni retentit dans toute l'Angleterre; tous les ennemis s'embrassèrent. Le roi, surpris de ce qu'il voyait, s'écriait avec attendrissement : N'est-ce point ma faute , si fai été repoussé si longtemps par un si bon peuple] L'illustre Clarendon , témoin et historien intègre de ces grands événements, nous dit qu^on ne savait plus oà était ce peuple * qui avait commis tant cT excès ^ et privé, pendant si longtemps , le roi du bonheur de régner sur d excellents sujets ( i ) .
(1) Hume , tome X , cliap. LXXII, an. 1660. .
C'est-à-dire que le peuple ne reconnaissait ^\\\?>\e peuple. On ne saurait mieux dire.
Mais ce grand changement, à quoi tenait-il ? A. rien, ou pour mieux dire, à rien de visible : une année auparavant, personne ne le croyait possible. On ne sait pas même s'il fut amené par un royaliste; car c'est un problème insoluble de savoir à quelle époque Monk commença de bonne foi à servir la monarchie.
Etaient-ce au moins les forces des royalistes qui en imposaient au parti contraire? Nullement : Monk n'avait que six mille hommes; les républicains en avaient cinq ou six fois davantage : ils occupaient tous les emplois , et ils possédaient militairement le royaume entier. Cependant Monk ne fut pas dans le cas de livrer un seul combat: tout se fit sans effort et comme par enchantement : il en sera de même en France. Le retour à Tordre ne peut être douloureux, parce qu'il sera naturel , et parce qu'il sera favorisé par une force secrète, dont l'action est toute créatrice. On verra précisément le contraire de tout ce qu'on a vu. Au lieu de ces commotions violentes, de ces déchirements douloureux, de ces oscillations perpétuelles et désespérantes, une certaine stabilité, lin repos indéfinissable, un bien-aise universel, annonceront la présence de la souveraineté. Il n'y aura point de secousses , point