‹ Considérations sur la FranceChapitre 29 sur 34 · Nec nimio tum plus quam nunc mortalia secla · texte numérisé non relu

Nec nimio tum plus quam nunc mortalia secla

Dulcia linquebant labentis lumina vitse.

{De nat. rer.)

c'est à lui de le prouver. En attendant, nous croirons que ce qui est doit être et a toujours été. (Fragments, p. 185, 189.)

Le mot de nature a fait prononcer une foule d'erreurs. Répétons que la nature d'un être n'est que l'assemblage des qualités attribuées à cet être par le Créateur. M. Burke a dit, avec une profondeur qu'il est impossible d'admirer assez, que l'art est la nature de l'homme : oui, sans doute, l'homme avec toutes ses aflections, toutes ses connaissances, tous ses arts, est véritablement V homme de la nature, et la toile du tisserand est aussi naturelle que celle de l'araignée.

Vétat de nature pour l'homme est donc d'être ce qu'il est aujourd'hui et ce qu'il a toujours été , c'est d'être sociable. Toutes les annales de l'univers établissent cette vérité. (Fragments, p. 185, 189.)

15. Contrat social de Rousseau. — « L'ordre social, » dit Rousseau , « est un droit sacré qui sert de base à tous les autres. « Cependant ce. droit ne vient pas de la nature : il est donc fondé sur des conventions. » (Contrat social, ch. l*"".)

Qu'est-ce que la nature? Qu'est-ce qu'un droit? Et comment un oindre est-il un droit? Mais passons sur ces difficultés : les questions ne finiraient pas avec un homme qui abuse de tous les termes et n'en définit aucun. On a droit au moins de lui demander la preuve de cette grande assertion : « L'ordre social ne vient pas de la nature. » — « Je dois, » dit-il lui-même, « établir ce que je viens d'avancer. » C'est, en effet, ce qu'il fallait faire; mais la manière dont il s'y prend est vraiment curieuse. Il emploie trois chapitres à prouver que l'ordre social ne vient ni de la société de famille,ni de la force ou de l'esclavage (ch. 2, 3, 4), et il en conclut (ch. 5) qu'il faut toujours remonter à une convention.

Cette manière de démontrer est commode ; et il n'y manque que la formule majestueuse tles géomètres : ce qu'il fallait démontrer.

Il est aussi singulier que Rousseau n'ait pas seulement essayé de prouver l'unique chose qu'il fallait prouver : car si l'ordre social vient de la nature, il n'y a p.oint de pacte social.

Le contrat social nie d'un bout à l'autre la nature de l'homme, qui est — pour expliquer le -pacte social , qui n'existe pas.

C'est ainsi qu'on raisonne quand on sépare l'homme de la divinité. Au lieu de se fatiguer pour ne trouver que l'erreur, il en coûterait peu de tourner les yeux vers la source des êtres; mais une manière de philosopher si simple , si sûre et si consolante n'est pas du goût des écrivains de ce malheureux siècle dont la véritable maladie est l'horreur du bon sens. [Mélanges, p. 186, 187,188.)

Il faut donc renvoyer dans les espaces imaginaires les idées de choix et de délibération dans l'établissement de la société et de la souveraineté. Cette opération est l'œuvre immédiate de la nature ou, pour mieux dire, de son auteur. Si les hommes ont re-

poussé des idées aussi simples, aussi évidentes, il faut les plaindre. Accoutumons-nous donc à ne voir dans la société humaine que l'expression de la volonté divine. Plus les faux docteurs ont tâché de nous isoler et de détacher le rameau de sa ïige. plus nous devons nous y attacher sous peine de sécher et de pourrir. {Mélanges, p. 192.)

16. La souveraineté et la société naquirent ensemble. — Si la souveraineté n'est pas antérieure au peuple, du moins ces deux idées sont collatérales puisqu'il faut un souverain pour faire un peuple. Il est aussi impossible de se figurer une société humaine, un peuple sans souverain qu'une ruche et un essaim sans reine : car l'essaim, en vertu des lois éternelles de la nature, existe de cette manière ou n'existe pas. La société et la souveraineté naquirent donc ensemble; il est impossible de séparer ces deux idées. Vous représentez-vous rhomme isolé : alors il ne s'agit ni de lois, ni de gouvernement, puisqu'il n'est point tout à fait homme et qu'il n'y a point encore de société. Mettez-vous l'homme en contact avec ses semblables : dès ce moment vous supposez le souverain. Le premier homme fut roi dfe ses enfants, chaque famille isolée fut gouvernée de la même manière. Mais dès que les familles se touchèrent, il leur fallut un souverain, et ce souverain en fit un peuple en leur donnant des lois, puisqu'il n'y a de société que par le souverain...

Il y a eu un peuple, une civilisation quelconque et un souverain aussitôt que les hommes se sont touchés. Le mot de peuple est un terme relatif qui n^a point de sens séparé de l'idée de la souveraineté : car l'idée dépeuple réveille celle d'une agrégation autour d'un centre commun, et sans la souveraineté il ne peut y avoir d'ensemble ni d'unité politique. {Mélanges, p. 191, 192.)

17. Parce que Thomme agit, il croit agir seul. — Parce que l'homme agit, il croit agir seul; et parce qu'il a la conscience de sa liberté, il oublie sa dépendance. Dans l'ordre physique, il entend raison, et quoiqu'il puisse, par exemple, planter un gland, l'arroser, etc., cependant il est capable de convenir qu'il ne fait pas des chênes, parce qu'il voit l'arbre croître et se perfectionner sans que le pouvoir humain s'en mêle, et que d'ailleurs il n'a pas fait le gland; mais dans l'ordre social, où il est présent et agent, il se met à croire qu'il est réellement Tauteur direct de tout ce qui se fait par lui : c'est, dans un sens, la truelle qui se croit architecte. L'homme est inteUigent; il est libre, il est sublime, sans doute ; mais il n'en est pas moins un outil de Dieu, suivant l'heureuse expression de Piutarque. {Principe générateur, n® X.)

L'homme en rapport avec son Créateur est sublime, et son action est créatrice : au contraire, dès qu'il se sépare de Dieu et qu'il agit seul, il ne cesse pas d'être puissant, car c'est un privilège de sa nature; mais son action e^ négative et n'aboutit qu'à détruire. {Ibid. n« XLV.)

18. Influence des Français sur l'opinion. — Mais si les Français ne peuvent dominer par les armes les nations étrangères, ils ont exercé sur elles dans tous les temps une autre domination bien iplus honorable, c'est celle de l'opinion. Du moment où ce peuple fut Iréuni en corps de nation , il fixa les yeux de l'univers , et l'étonna par 'un caractère brillant qui fut toujours envié. Gharlemagne fut le

Sésostris du moyen âge; ses paladins firent une telle impression sur l'imagination des peuples qu'ils devinrent les objets d'une espèce de mythologie particulière ; et les Rolands et les Amadis furent pour nos pères ce que Thésée et Hercule furent pour les anciens Grecs. (Fragments su7' la France, in-S», 7.)

19. Qui l'emporte du dixième ou du dix-huitième siècle? — La postérité mettra dans la balance le dixième et le dix-huitième siècle, et je crois que le premier l'emportera pour le bon sens, pour le caractère , et même , dans un certain sens , par la science ; car c'est une déplorable erreur de croire que les sciences naturelles ^ont tout. Que m'importe qu'on sache l'algèbre et la chimie? Si l'on ignore tout en morale, en politique, en religion, toujours je pourrai dire : Imminutœ sunt veiHtates à flliis hominum. Pour juger un siècle, il ne suffit pas de connaître ce qu'il sait ; il faut encore tenir compte de ce qu'il ignore. Le nôtre , dès qu'il sort de a + ^, ne sait plus ce qu'il dit. La puissance de la France paraît cependant dans ce qu'elle a fait de mal, autant que dans ce qu'elle a fait de bien... Je vois parfaitement ce qui vous choque et vous afflige : mais j'appelle à mon secours une de mes maximes favorites , et qui est d'un grand usage dans la pratique : Vœil ne voit pas ce qui le touche. Qui sait si vous n'êtes pas dans ce cas, et si l'état déplorable qui vous arrache des larmes est cependant autre chose que l'inévitable nuance qui doit séparer l'état actuel de celui que nous attendons?

Ce qui fait qu'on se trompe souvent sur les changements qu'on désire sans les croire possibles, c'est qu'on ignore la théorie des forces morales. Le monde physique n'est qu'une image du monde spirituel. De l'eau, autant qu'il en pourrait entrer dans le dé d'une petite fille , si elle est réduite en vapeur, fait crever une bombe. Le même phénomène arrive dans l'ordre spirituel : une pensée, une opinion, un sentiment simple de l'esprit, ne sont que ce qu'ils sont; mai&si un degré de chaleur suffisantes fait passer à l'état de vapeur, alors ces principes tranquilles deviennent enthousiasme, fanatisme, passion en un mot (bonne ou mauvaise), et, sous cette nouvelle forme, ils peuvent soulever les montagnes. Ne vous laissez pas décourager par la froideur que vous voyez autour de vous; il n'y a rien de si tranquille qu'un magasin à poudre une demi-seconde avant qu'il saute. Il ne faut que du feu ! et c'est nous qui l'avons. (Lettre de M. le vicomte de Bonald (décembre 1814). — (Lettres et Opuscules, t. L p. 299 et 300.)

PENSEES DE JOSEPH DE MAISïRE.

20. — Ils ont guerroyé Dieu de ses dons. — Toujours il y a eu des religions sur la terre, et toujours il y a eu des impies qui les ont combattues : toujours aussi l'impiété fut un crime, car comme il ne peut y avoir de religion fausse sans aucun mélange de vrai, il ne peut y avoir d'impiété qui ne combatte quelque vérité divine plus ou moins défigurée : mais il ne peut y avoir de véritable impiété quau sein de la véritable religion^ et, par une conséquence nécessaire, jamais l'impiété n'a pu produire, dans les temps passés, les maux qu'elle a produits de nos jours; car elle est toujours coupable en raison des lun)ières qui renvironnent. C'est sur cette règle qu'il faut juger le XVIU^ siècle; car c'est sous ce point de vue qu'il ne ressemble à aucun autre. On entend dire assez communément que tous les siècles se ressemblent, et que tous les hommes ont toujours été les mêmes; mais il faut bien se garder de croire à ces maximes générales, que la paresse ou la légèreté inventent pour se dispense de réfléchir. Tous les siècles, au contraire, et toutes les nations manifesteu un caractère particulier et distinctif qu'il faut considérer soigneusement.

Sans doute, il y a toujours eu des vices dans le monde-, mais ces vices peuvent différer en quantité, en nature, en qualité dominante et en intensité... Or, quoiqu'il y ait toujours eu des impies, jamais il n'y avait eu avant le XVIII® siècle et au sein du christianisme une insurrection contre Dieu; jamais surtout on n'avait vu une conjuration sacrilège de tous les talents contre leur auteur. Le vaudeville a blasphémé comme la tragédie, et le romau comme l'histoire et la physique. Les hommes de ce siècle ont prostitué leur génie à l'irréligion, et, suivant l'expression admirable de saint Louis, ils ont GUERROYÉ Dieu de ses do.ns. L'impiété antique ne se fâche jamais; quelquefois elle raisonne; ordinairement elle plaisante, mais toujours sans aigreur. (Principe générât., n» 61.)

21. Nous avons besoin d'apôtres, et nous ne trouvons que des conjurés. — Il faut absolument tuer le dix-huitième siècle; mais comment nous y prendrons-nous, Monseigneur '? Nous avons besoin d'apôtres, et nous ne trouvons que des conjurés.

L'erreur a pénétré jusque dans les cabinets des Souverains, et quelquefois même encore plus haut.

Souvent on est tenté de s'écrier : Ubi sapiens? Ubi scriba? Mais surtout. Monseigneur, Ubi conguisitor hujus sœculi?

Bien peu de gens connaissent à fond ce malheureux dix-huitième siècle, dont l'esprit enivre encore les meilleures têtes.

Cependant ne perdons pas courage. L'erreur, en vertu d'une règle divine et invariable, s'égorge toujours elle-même. Voici ce qui arri-

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