La politique est la plus épineuse des sciences. — La
Politique qui est peut-être la plus épineuse des sciences à raison de
la difficulté toujours renaissante de discerner ce qu'il y a de stable ou de mobile dans ses éléments , présente un phénomène bien étrange et bien propre à faire trembler tout homme sage appelé à l'administration des États : c'est que tout ce que le bon sens aperçoit d'abord dans cette science comme une vérité évidente , se trouve presque toujours, lorsque l'expérience a parlé, non seulement faux, mais funeste. {Principe générateur. Préface.)
2. — Aucune loi fondamentale et constitutionnelle ne peut être écrite. — Personne n'a mieux vu, ni mieux exprimé cette vérité que Platon.
Suivaut lui, « l'homme qui doit toute son instruction à l'écriture, « n'aura jamais que V apparence de la sagesse (1).
« La parole, ajoute-t-il, est à l'écriture ce qu'un homme est à son « portrait. Les productions de l'écriture se présentent à nos yeux « comme vivantes; mais si on les interroge, elles gardent le silence « avec dignité.
« Il en est de même de l'écriture qui ne sait ce qu'il faut dire à « un homme, ni ce qu'il faut cacher à un autre. — Si l'on vient à « l'attaquer ou à l'insulter sans raison, elle ne peut se défendre, car « son père n'est jamais là pour la soutenir.
« De manière que celui qui s'imaginf pouvoir établir par l'écriture « seule une doctrine claire et dural3le aST un grand sot (2).
« Quant à celui qui entreprend d'écrire des lois ou des constitutions « civiles, et qu'il se figure que parce qu'il les a écrites il a pu leur
« donner l'évidence et la stabilité convenables il s'est déshonoré;
« car il a prouvé par là qu'il ignore également ce que c'est que « l'inspiration et le délire, le juste et l'injuste, le bien et le mal. Or, « cette ignorance est une ignominie, quand même la masse entière « du vulgaire applaudirait... » (P. 386, 387.)
Après avoir entendu la sagesse des nations, il ne sera pas inutile, je pense, d'entendre encore la philosophie chrétienne.
« Il eût été sans doute à désirer, a dit le plus éloquent des Pères « grecs, que nous n'eussions jamais eu besoin de l'écriture, et que « les préceptes divins ne fussent écrits que dans nos cœurs... mais, « puisque nous avons perdu cette grâce par notre faute, saisissons « donc, puisqu'il le faut, une planche au lieu du vaisseau.
« Dieu ne révéla jamais rien aux élus de l'Ancien Testament; « toujours il leur parla directement, parce qu'il voyait la pureté de « leurs cœurs; mais le peuple hébreu s'étant précipité dans l'abîme « des vices, il fallut des livres et des lois.
(1) AoÇoaoçoî yt'^ovÔTez àvTi aoçcov. (Plat., in Phœd. opp., t. X, edit. Bipont. p. 381.) *
(2) WAlri;, av eOriôcîa; ysp-ei. — Mot à mot : «7 regorge de bêtise. (Plat., in Phœd. opp., t. X, edit. Bi.oont., p. 382)
« La même marche s'est renouvelée sous Tempire de la nouvelle « rcvélation; car le Christ n'a pas laissé un seul écrit à ses Apôtres. « Au lieu de livre, il leur promit le Saint-Esprit. « C'est lui^ dit-il, « qui vous inspirera ce que vous aurez à dire. » (S. Chrysost., Hom. in Matth. 1, 1.)
Toute la vérité se trouve réunie dans ces deux autorités. Elles montrent la profonde imbécillité (il est bien permis de parler comme Platon, qui ne se fâche jamais), la profonde imbécillité, dis-je, de ces pauvres gens qui s'imaginent que les législateurs sont des hommes, que les lois sont du papier, et qu'on peut constituer les nations avec de l'encre.
Elles montrent, au contraire, que l'écriture est constamment un signe de faiblesse, d'ignorance ou de danger; qu'à mesure qu'une institution est parfaite, elle écrit moins; de manière que celle qui est certainement divine, n'a rien écrit du tout en s'établissant, pour nous faire sentir que toute loi écrite n'est qu'un mal nécessaire, produit par l'infirmité ou par la malice humaine; et qu'elle n'est rien du tout, si elle n'a reçu une sanction antérieure et non écrite. (Principe générateur, n^^ 19, 20, 21.)
3. — La constitution naturelle des nations est toujours antérieure à la constitution écrite. — La constitution naturelle des nations est toujours antérieure à la constitution écrite et peut s'en passer : jamais il n'y eut, jamais il ne peut y avoir de constitution écrite faite toute à la fois, surtout par une assemblée.
Toute constitution proprement dite est une création dans toute la force du terme, et toute création passe les forces de l'homme. La loi écrite n'est que la déclaration de la loi antérieure et non écrite. L'homme ne peut se donner des droits à lui-même, il ne peut que défendre ceux qui lui sont attribués par une puissance supérieure, et ces droits sont les bonnes coutumes, bonnes parce qu'elles ne sont pas écrites, et parce qu'on ne peut en assigner ni le commencement, ni l'auteur.
Prenons un exemple dans la religion. Les canons, qui sont aussi dans leur genre des lois exceptionnelles, ne peuvent créer des dogmes, puisqu'un dogme serait faux précisément parce qu'il serait nouveau. Les personnes mêmes qui croiraient qu'on peut innover dans une religion vraie, seront obligées de convenir qu'il faut que le dogme ou la croyance précède le canon. Le canon ouïe dogme écrit est produit par Vhérésie., qui est une insurrection religieuse. Si la croyance n'avait pas été attaquée, il eût été inutile de le déclarer.
De même en matière de gouvernement les hommes ne créent rien. Toute loi constitutionnelle n'est qu'une déclaration d'un droit antérieur ou d'un dogme 'politique. Et jamais elle n'est produite que par la contradiction d'un parti qui méconnaît ce droit ou qui l'attaque : en sorte qu'une loi qui a la prétention d'établir à ■priori un
nouveau mode de gouvernement, est un acte d'extravagance dans toute la force du terme. {Mélanges, p. 244.)
Une constitution dans le sens philosophique n'est donc que le mode d'existence politique attribué à chaque nation par une puissance au-dessus d'elle; et, dans un sens inlerieur, une constitution n'est que l'ensemble des lois plus ou moins nombreuses qui décla* rent ce mode d'existence. (Mélanges, p. 240.)
4. — Le grand législateur des Hébreux. — A cette règle générale que nulle constitution ne peut être écrite, ni faite à priori, on ne connaît qu'une seule exception, c'es^ la législation de Moïse.
Elle seule fut, pour ainsi dire, jetée comme une statue, et écrite jusque dans le moindre détail, par un homme prodigieux qui dit -ÏIAT! sans que son œuvre ait eu besoin depuis d'être, ni par lui, ni par d'autres, corrigée , suppléée ou modifiée. Elle seule a pu braver le temps, parce qu'elle ne lui devait rien et n'en attendait rien; elle seule a vécu quinze cents ans ; et, même après, dix-huit siècles nouveaux ont passé sur elle; depuis le grand anathème qui la frappa au jour marqué, nous la voyons vivante, pour ainsi dire, d'une seconde vie, resserrer encore, par je ne sais quel lien mystérieux qui n'a point de nom humain, les différentes familles d'un peuple qui demeure dispersé sans être désuni : de manière que, semblable à l'attraction et par le même pouvoir, elle agit à distance, et fait un tout d'une foule de parties qui ne se touchent pas. Aussi cette législation sort évidemment, pour toute conscience intelligente, du cercle tracé autour du pouvoir humain; et cette magnifique exception à une loi générale qui n'a cédé qu'une fois, et n'a cédé qu'à son auteur, démontre seule la mission divine du grand législateur des Hébreux. (Principe générateur ^ n^ 29.)
Tout nous ramène donc à la règle générale :
L'homme ne peut faire une constitution, et nulle constitution légitime rie saurait être écrite.
Jamais on n'a écrit, jamais on n'écrira à priori le recueil de lois fondamentales qui doivent constituer une société civile ou religieuse. Seulement lorsque la société se trouve déjà constituée, sans qu'on puisse dire comment, il est possible de faire déclarer ou expliquer par écrit certains articles particuliers; mais presque toujours ces déclarations sont l'effet ou la cause de très grands maux, et toujours elles coûtent au peuple plus qu'elles ne valent. (Principe générateur, n» 28.)
5. — La constitution politique des peuples ne peut être une œuvre purement humaine. — Le gouvernement d'une nation n'est pas plus son ouvrage que sa langue.
Comme dans la nature, les germes d'une infinité de plantes sont destinés à périr à moins que le vent ou la main de l'homme ne les placent dans les lieux où ils doivent être fécondés; de même il y a
dans les nations certaines qualités, certaines forces qui ne sont qu'en puissance jusqu'à ce qu'elles reçoivent leur développement des circonstances employées par une main habile.
L'instituteur d'un peuple est précisément cette main habile, doué d'une pénétration extraordinaire, ou ce qui est plus probable, d'un • instinct infaillible (car souvent le génie ne se rend pas compte de ce qu'il opère, et c'est en quoi surtout il diffère de l'esprit), il devine ces forces et ces qualités occultes qui forment le caractère de sa nation, les moyens de les féconder. On ne le voit jamais écrire ni argumenter; sa manière tient de l'inspiration, et si quelquefois il prend la plume, ce n'est pas pour disserter, c'est pour ordonner.
Une des grandes erreurs de ce siècle c'est de croire que la constitution politique des peuples est une œuvre purement humaine; qu'on peut faire une constitution comme un horloger fait une montre. Rien n'est plus faux ; et ce qui l'est encore plus c'est que ce grand œuvre puisse être exécuté par une assemblée d'hommes. (Mélanges, p. 212.)
6. — Elle ne sera jamais surtout le résultat d'une assemblée d'hommes. — Ce n'est pas une multitude turbulente, agitée par des passions, que Dieu a choisie pour l'instrument de ses volontés, dans l'exercice du plus grand acte de sa puissance sur la terre : l'organisation politique des peuples.
Partout où les hommes se rassemblent et s'agitent beaucoup, partout où leur puissance se déploie avec fracas et prétention, là ne se trouve pas la force créatrice : non in commotione Dominus. {IIlReg.^ XIX, 11.)
Cette puissance ne s'annonce que parle vent doux. (Reg., XIX, 12.) On a beaucoup répété dans ces derniers temps que la liberté nait parmi les orages : jamais, jamais. Elle nait dans le silence, dans la paix, dans l'obscurité; souvent même le père d'une constitution ne sait pas ce qu'il fait en la créant; mais les siècles qui s'écoulent attestent sa mission, et c'est Paul-Emile et Gaton, qui proclament la grandeur de Xuma... {Mélanges, p. 226.)
Nos contemporains le croiront s'ils veulent, mais la postérité n'en doutera pas : les plus insensés des hommes furent ceux qui s'arrangèrent autour d'une table et qui dirent : « ISous ôterons au peuple « français son ancienne Constitution et lui en donnerons une autre. » Quoique ce ridicule soit commun à tous les partis qui ont désolé la France, cependant les Jacobins se présentent plutôt à l'esprit comme destructeurs que comme constructeurs... On peut même douter qu'ils aient eu sérieusement le projet d'organiser la France... la Constitution républicaine qu'ils ont fabriquée n'est qu'une espèce de comédie jouée au peuple pour le distraire un instant. La palme delà scélératesse appartient de droit aux Jacobins; mais la postérité d'une commune voix décernera aux constitutionnels celle de la folie. (Mélanges, p. 229, 230.)
Non seulement un peuple ne peu*: pas se uonner une constitution; mais une assemblée quelconque, un petit nombre d'hommes par rapport à la population totale, ne pourra jamais exécuter un pareil ouvrage.
La tour de Babel est l'image naïve d'une foule d'hommes qui s'assemblent pour créer une constitution. « Venez, se disent les ENFANTS DES HOMMES; bâtissons-nous une ville et une tour dont le sommet s'élève jusqu'au ciel, pour rendre notre nom célèbre, avant que nous ne soyons dispersés. »
Mais l'ouvrage s'appelle Babel, c'est-à-dire confusion : chacun parle sa langue; personne ne s'entend, et la dispersion est inévitable.
11 n'y a jamais eu, il n'y aura jamais, il ne peut y avoir de nation constituée, a priori. [Mélanges, p. 238, 239.)
7. — La raison humaine est parfaitement nulle pour créer ou pour conserver une association religieuse ou politique. — La raison humaine réduite à ses forces individuelles est parfaitement nulle, non seulement pour la création, mais encore pour la conservation de toute association religieuse ou politique^ parce qu'elle ne produit que des disputes, et que l'homme pour se conduire n'a pas besoin de problèmes, mais de croyance.
Son berceau dbit être environné de dogmes; et, lorsque la raison se réveille, il faut qu'elle trouve toutes ses opinions faites, du moins sur tout ce qui a rapport à sa conduite... Sans elle, il ne peut y avoir ni culte, ni morale, ni gouvernement. [Ibid., p. 246.)
Il faut qu'il y ait une religion de l'Etat, comme une politique de l'État; ou plutôt, il faut que les dogmes religieux et politiques mêlés et confondus forment ensemble une raison universelle ou nationale assez forte pour réprimer les aberrations de la raison individuelle, qui est de sa nature l'ennemie mortelle de toute association.
Tous les peuples connus ont été heureux et puissants à mesure qu'ils ont obéi plus fidèlement à cette raison nationale qui n'est autre chose que l'anéantissement des dogmes individuels et le règne absolu et général des dogmes nationaux. Que chaque homme en fait de culte s'appuie sur sa raison particulière : tout de suite vous verrez naître l'anarchie de croyance ou l'anéantissement de la souveraineté religieuse. Pareillement, si chacun se rend juge des principes du gouvernement, tout de suite vous verrez naître l'anarchie civile ou l'anéantissement de la souveraineté politique.
Le gouvernement est une véritable religion ; il a ses dogmes, ses mystères, ses ministres; l'anéantir ou le soumettre à la discussion de chaque individu, c'est la même chose. [Mélanges, p. 247.] •
S. — Du patriotisme. — Qu'est-ce que le patriotisme? C'est Cette raison nationale dont je parle, c'est Vabncgation individuelle.
La foi et le patriotisme sont les deux grands thaumaturges de ce monde. L'un et l'autre sont divins : toutes leurs actions sont des
prodiges; n'allez pas leur parler d'examen, de choix, de discussion, ils ne savent que deux mots : soumission et croyance. Avec ces leviers ils soulèvent l'univers. Ces deux enfants du Ciel prouvent leur origine à tous les yeux en créant et eu conservant; mais s'ils viennent à se réunir, à confondre leurs forces et à s'emparer ensemble d'une nation, ils l'exaltent, ils la divinisent. On verra une nation de cinq ou six millions d'hommes, asseoir sur les rochers stériles de la Judée la plus superbe ville de la superbe Asie (1), résister à des choses qui auraient pulvérisé des nations dix fois plus nombreuses, braver le torrent des siècles , î'épée des conquérants et la fureur des peuples, survivre à toutes les nations conquérantes et montrer encore après quarante siècles ses restes déplorables aux yeux de l'observateur surpris.
On verra un autre peuple, sorti des déserts de l'Arabie, devenir en un clin d'œil un colosse prodigieux ; parcourir l'univers, le glaive dans une main et l'Alcoran dans l'autre, brisant les empires dans sa marche triomphale... de l'Euphrate au Guadalquivir; enfin, vingt nations prosternées baisseront la tête sous le sceptre paisible d'Harounal-Raschild.
Mais ce feu sacré qui anime les nations, est-ce toi qui peux l'allumer, homme imperceptible?.., Quoi! tu peux donner une âme commune à plusieurs millions d'hommes?... Quoi! tu peux ne faire qu'une volonté de toutes ces volontés? donner la pensée aux hommes qui n'existent pas encore? te faire obéir parles générations futures et créer ces coutumes vénérables, ces "préjugés conservateurs, pères des lois et plus forts que les lois? — ïais-toi. {Mélanges, p. 249.)'
9. — Les véritables législateurs ont tous senti la nécessité d'unir la religion à la politique. — Les véritables législateurs ont tous senti que la raison humaine seule ne pouvait se tenir debout , et que nulle institution purement humaine ne pouvait durer. C'est pourquoi ils ont entrelacé , s'il est permis de s'exprimer ainsi, la politique et la religion, afin que la faiblesse humaine, forte d'un appui surnaturel, pût se soutenir par lui. Rousseau admire la loi judaïque et celle de l'enfant d'Ismaël qui subsistent depuis tant de siècles : c'est que les auteurs de ces deux institutions célèbres étaient tout à la fois pontifes et législateurs : c'est que, dans l'Alcoran comme dans la Bible, la politique est divinisée; que la raison humaine, écrasée comme par l'ascendant religieux, ne peut insinuer son poison isolant et corrosif au miheu des ressorts d'un gouvernement : en sorte que les citoyens sont des croyants dont la fidélité est exaltée jusqu'à la foi, et l'obéissance jusqu'à l'enthousiasme et le fanatisme. (Mélanges, p. 230.)
(1) « Hierosolyma longe clarissima urbium Orientis, non Judeag modo. » (Plin., Hist. nat. 5.)
Les grandes institutions politiques sont parfaites et durables à mesure que l'union de la politique et de la religion s'y trouve plus parfaite. Lycurgue se distingua sur ce point fondamental, et tout le monde sait que peu d'institutions peuvent être comparées à la sienne pour la durée comme pour la sagesse. Il n'imagina rien, il ne proposa rien, il n'ordonna rien que sur la foi des oracles.Toutes ces lois furent, pour ainsi dire, des préceptes religieux; pour lui, la Divinité intervint dans les conseils, dans les traités, dans la guerre, dans l'administration de la justice, au point que a le gouvernement de Sparte « ne semblait pas être police de chose publique, mais plutôt règle de « quelque dévote et sainte religion (1). »
Les Romains furent un autre exemple de cette force du lien religieux introduit dans la politique. Tout le monde connaît ce fameux passage de Cicéron où il dit que les Romains avaient des supérieurs en tout, excepté dans la crainte et le culte de Dieu.
« Flattons-nous, » dit-il, « tant qu'il nous plaira, nous ne surpas- « serons jamais les Grecs en science, les Espagnols en nombre, les « Gaulois en courage, etc. ; mais, pour la religion et le respect envers « les dieux, nous n'avons point d'égaux. » Numa avait donné à la politique romaine ce caractère religieux qui fut la sève, l'âme, la vie de la République et qui périt- avec elle.
C'est surtout dans les comices que les Romains annonçaient le caractère religieux de leur législation :'les assemblées du peuple ne pouvaient avoir lieu avant que le magistrat qui devait les présider eût pris les Auspices. Les scrupules à cet égard étaient infinis, et le pouvoir des Augures était tel qu'on les a vus annuler les délibérations
des comices plusieurs mois après leur date (2)
La fougue de l'esprit de parti se ralentissait devant le respect pour la divinité.
Le Romain législateur ou magistrat dans le Forum était pour ainsi dire environné de l'idée de la Divinité, et cette idée le suivait encore dans le camp. Je doute qu'il soit tombé dans l'idée d'un autre peuple, de faire de la partie principale d'un camp un véritable temple où les signes militaires mêlés aux statues des dieux devenaient de véritables Divinités et changeaient ces trophées en autels. Là, reposaient les ailes, les drapeaux et les images des dieux. Là, se trouvait la tente du général ; on y publiait les lois ; on y tenait le conseil ; on y- donnait le signal du combat. Les écrivains romains ne parlent de ce lieu qu'avec une certaine vénération religieuse. (Mélanges, p. 235.)
Plus on étudiera l'histoire, et plus on se convaincra de la nécessité indispensable de cet alliage de la politique et de la religion. {Mélanges, p. 236.)
(1) Plutarque, m Lycurg., traduit d'Amyot i2) Cicéron, de naturâ deor., II, 4.
10. — Dès que l'homme se sépare de la divinité, il se gangrène et gangrène tout ce qu'il touche. — Revenons toujours aux idées simples. Une Institution quelconque n'est qu'un édifice politique. Au physique et au moral, les lois sont les mêmes; vous ne pouvez asseoir un édifice sur des fondements étroits, ni un édifice durable sur une base mouvante ou passagère. Si l'on veut donc, dans l'ordre politique, bâtir en grand et bâtir pour les siècles, il faut s'appuyer sur une opinion^ sur une croyance large et profonde : car si l'opinion ne domine pas la majorité des esprits et si elle n'est pas profondément enracinée, elle ne fournira qu'une base étroite et passagère.
Or, si l'on cherche quelles sont les grandes et solides bases de toutes les institutions possibles du premier et du second ordre, on trouve toujours la religion et le patriotisme.
Et si l'on y réfléchit encore plus attentivement, on trouvera que ces deux choses se confondent; car il n'y a pas de véritable patriotisme sans religion : on ne le voit briller que dans les siècles de crovance, et toujours il décline et meurt avec elle.
Dès que l'homme se sépare de la Divinité, il se gangrène et gangrène tout ce qu'il touche; son action est fausse, et il ne s'agite que pour détruire.
A mesure que ce lien puissant s'affaiblit dans un Etat, toutes les vertus conservatrices s'afTaibhssent dans la même proportion; tous les caractères se dégradent et les bonnes actions mêmes sont mesquines.
Mais dès que l'idée de la Divinité est le principe de Faction humaine, cette action est féconde, créatrice, invincible. Une force inconnue se fait sentir de toute part, anime, chauffe, vivifie tout. — Quand on a dit du grand Être qu'il existe, on n'a rien dit encore : il faut dire qu'il est ['existence. Une goutte de cet océan incommensurable d'existence semble se détacher et tomber sur l'homme qui parle et qui agit au nom de la Divinité : son action étonne et donne une idée d« la création. Les siècles s'écoulent et son ouvrage reste. [Mélanges, p. 281, 282, 283.)
11. — Dieu investit d'une puissance surhumaine Thomme qu'il destine à former un édifice politique. — L'auteur de toutes choses n'a que deux manières de donner un gouvernement à un peuple : presque toujours il s'en réserve plus immédiatement la formation en le faisant, pour ainsi dire, germer insensiblement] comme une plante, par le concours d'une infinité de circonstancesi que nous nommons fortuites ; mais lorsqu'il veut jeter tout à la fois] les fondements d'un édifice politique et montrer à l'univers une création de ce genre, c'est à des hommes rares, c'est à de Tîéritables élus qu'il confie ses pouvoirs : placés de loin en loin dans la durée des siècles, ils s'élèvent comme des obélisques sur la route du temps,
et à mesure que l'espèce humaine vieillit , ils paraissent plus rarement. Pour les rendre propres à ces œuvres extraordinaires, Dieu les investit d'une puissance extraordinaire, souvent inconnue de leurs contemporains, et peut-être d'eux-mêmes. Rousseau lui-même a prononcé le vrai mot lorsqu'il a dit que l'œuvre de l'instituteur des peuples était une mission. C'est une idée véritablement enfantine que de transformer ces grands hommes en charlatans, et d'attribuer leurs succès à je ne sais quels tours inventés pour çn imposer à la multitude. On cite le pigeon de Mahomet, la nymphe Egérie, etc.; mais si les fondateurs des nations, qui furent tous des hommes prodigieux, se présentaient devant nous; si nous connaissions leur génie et leurs moyens, au lieu de parler sottement d'usurpation, de fraude, de fanatisme, nous tomberions à leurs genoux, et notre nullité s'abîmerait devant le caractère sacré qui brillait sur leur front. (Mélanges, p. 212.)
12. — Les rois précédèrent le gouvernement républicain et furent les véritables fondateurs de la liberté. — Ce qu'il y a de sûr, c'est que la constitutien civile des peuples n'est jamais le résultat d'une délibération. P'isque tous les grands législateurs ont été rois, et les nations même nées pour la république ont été constituées par des rois; ce sont eux qui président à l'établissement politique des peuples et qui créent leurs premières lois fondamentales. Ainsi toutes les petites républiques de la Grèce furent d'abord gouvernées par des rois, et libres sous l'autorité monarchique. Ainsi, à Rome et à Athènes, les rois précédèrent le gouvernement républicain et furent les véritables fondateurs de la liberté.
Le peuple le plus fameux de la haute antiquité, celui quia le plus attiré la curiosité des observateurs anciens, qui était le plus visité, le plus étudié, l'Egypte, n'a jamais été gouverné que par des rois.
Le plus fameux législateur de l'univers. Moïse, fut plus qu'un roi; Servius et Numa furent des rois ; Lycurgue fut si près de la royauté qu'il en eut toute l'autorité. C'était Philippe d'Orléans, avec l'ascendant du génie, de l'expérience et des vertus. Dans le moyen âge , Charlemagne, saint Louis et Alfred peuvent encore être mis au rang des législateurs constituants. Enfin les plus grands législateurs ont été des souverains; et Solon est, je crois, le seul exemple d'un particulier qui forme une exception un peu marquante à la règle gé- ; nérale.
Quant aux petites républiques de l'Itahe moderne, ces atomes politiques méritent peu notre attention. Sans doute, elles ont commencé comme celles de la Grèce; d'ailleurs, on ne doit jamais s'occuper que des masses : c'est le talent de Rousseau (et il ne faut pas le lui envier) de bâtir des systèmes sur des exceptions. (Mélanges^ p. 214,] 13. — Toute institution réellement constitutionnelle n*é-
CONSIDÉRATIONS SUR LA FRANCE. il
tablit jamais rien de nouveau. — Toute institution importante et réellement constitutionnelle n'établit jamais rien de nouveau; elle ne l'ait que déclarer et défendre des droits antérieurs : voilà pourquoi on ne connaît jamais la constitution d'un pays d'après ses lois constitutionnelles écrites, parce que ces lois ne sont faites à différentes époques que pour déclarer des droits oubliés ou contestés et qu'il y a toujours une foule de choses qui ne s'écrivent point.
11 n'y a certainement rien de si marquant, dans l'histoire romaine, que l'établissement des tribuns ; mais cette institution n'établit aucun droit nouveau en faveur du peuple, qui se donna seulement des magistrats pour protéger ses droits antiques et constitutionnels contre les atteintes de l'aristocratie. Tout le monde y gagna, même les patriciens. Cicéron en a donné d'excellentes raisons qui prouvent clairement que l'établissement de ces fameux magistrats ne fit que donner une forme à l'action désordonnée du peuple et mettre à couvert ses droits constitutionnels. En effet, le peuple romain, comme toutes les petites nations de la Grèce dont je parlais tout-à-l'heure, fut toujours libre, même sous ses rois. C'était une tradition, chez lui, que la division du peuple en trente curies remontait à Romulus, et qu'il avait lui-même porté, avec le concours du peuple, quelques-unes de ces lois qu'on appelait pour cette raison leges curiatœ. Ses successeurs en firent plusieurs de ce genre avec la formule solennelle : sHl plaît au peuple. Le droit de la guerre et de la paix fut | divisé entre le roi, le sénat et le peuple, d'une manière très remar- î quable. Enfin Cicéron nous apprend qu'on appelait quelquefois au V peuple du jugement des rois : ce qui n'a rien d'étonnant, car le principe démocratique existait dans la Constitution romaine , même sous les rois; autrement il n'aurait jamais pu s'établir. Tarquin ne se vit point chassé parce qu'il fut roi, mais parce qu'il fut tyran; la puissance royale fut donnée à deux consuls annuels; la révolution se borna là. Le peuple n'acquit point de nouveaux droits; il revint seulement à la liberté parce qu'il était fait pour elle, qu'elle était née avec lui et qu'il en avait joui primitivement. Ses chefs (car le peuple ne fait jamais rien) firent justice du tyran, non pour établir une nouvelle Constitution, mais pour rétablir Tancienne, que le tyran avait violée passagèrement.
Prenons un autre exemple dans l'histoire moderne.
Comme les bases de la liberté romaine sont fort antérieures à l'établissement du tribunal, et même à l'expulsion des rois, celles de la liberté anglaise doivent être recherchées bien avant la révolution de 1688. La liberté a pu sommeiller chez cette nation; mais toujours elle a existé, toujours on a pu dire du gouvernement anglais : Miscuit res olim dissociabiles^ principatum et Ubertatem. C'est même une remarque fort importante que les monarques anglais auxquels la Constitution de ce royaume a le plus d'obligations, Alfred, Henri II
et Edouard V^, furent précisément des rois conquérants, c'est-àdire les plus capables de la violer iuipunément; et c'est faire injure à ces grands hommes, comme l'a très bien observé un historien anglais, de soutenir, comme quelques personnes l'ont fait, que l'Angleterre n'a eu ni Constitution ni vraie liberté avant l'expulsion des Stuarts (Mélanges, p. 214.)
14. — Un peuple peut-il se donner un gouvernement? — Enfin, comme les nations naissent^ au pied de la lettre, les gouvernements naissent aussi avec elles. Quand on dit qu'un peuple s'est donné un gouvernement, c'est tout comme si l'on disait qu'il s'est donné un caractère et une couleur. Si quelquefois on ne sait pas distinguer les bases d'un gouvernement dans son enfance, il ne s'ensuit point du tout qu'elles n'existent pas. Voyez ces deux embryons : votre œil peut-il apercevoir quelque difterence entre eux ? Cependant l'un est Achille, et l'autre Thersite. Ne prenons pas des développements pour des créations.
Les diflérentes formes et les dilïérenls degrés de la souveraineté ont fait penser qu'elle était l'ouvrage des peuples qui l'avaient modifiée à leur gré; mais rien n'est plus faux. Tous les peuples ont le gouvernement qui leur convient, et nul n'a choisi le sien. Il est même remarquable que c'est presque toujours pour son malheur qu'il essaie de s'en donner un, ou, pour parler plus exactement, qu'une trop grande portion du peuple se met en mouvement pour cet objet : car, dans ce tâtonnement funeste , il est trop aisé qu'il se trompe sur ses véritables intérêts; qu'il poursuive avec acharnement ce qui ne peut lui convenir, et qu'il rejette au contraire ce qui lui convient le mieux : et l'on sait combien dans ce genre les erreurs sont terribles. C'est ce qui a fait dire à Tacite , avec sa profondeur ordinaire, qu'il y a bien moins d'inconvénient pour un peuple d'accepter un souverain que de le chercher.
Au reste., comme toute proposition outrée est fausse, je n'entends point nier la possibilité des perfectionnements politiques opérés par ^ quelques hommes sages. Autant vaudrait nier le pouvoir de l'éducation morale et de la gymnastique pour le perfectionnement physique et moral de l'homme; mais cette vérité, loin d'ébranler ma thèse générale, la confirme, au contraire, en établissant que le pouvoir humain ne peut rien créer, et que tout dépend de l'aptitude primordiale des peuples et des individus [Mélanges, p. 215.)
Ouvrez l'histoire , vous ne verrez pas une création politique ; que dis-je! vous ne verrez pas une institution quelconque, pour peu qu'elle ait de force et de durée, qui ne repose sur une idée divine; de quelque nature qu'elle soit, n'importe : car il n'est point de système religieux entièrement faux.
Il n'y a pas, dans l'histoire, un seul fait qui contredise ces maximes.
15. — Egyptiens. — Etrusques. — Lacédémoniens. — Romains. — Les nations les plus fameuses de l'antiquité, les plus graves surtout et les plus sages, telles que les Egyptiens, les Etrusques, les Lacédéuioniens et les Romains, avaient précisément les constitutions les plus religieuses; et la durée des empires a toujours été proportionnée au degré d'influence que le principe religieux avait acquis dans la constitution politique.
Les villes et les nations les plus adonnées au culte divin ont toujours été les plus durables (1). {Principe générât.^ n° 52.)
16. — Conclusion. — Il y a donc deux règles infaillibles pour juger toutes les créations humaines, de quelque genre qu'elles soient, la base et le nom. Si la base est purement humaine, l'édifice ne peut tenir; et plus il y aura d'hommes qui s'en seront mêlés, plus ils y auront mis d'écriture surtout, enfin des moyens humains de tous les genres, et plus l'institution sera fragile.
C'est principalement par cette règle qu'il faut juger tout ce qui a été entrepris par les Souverains pour la civilisation, l'institution ou la régénération des peuples.
Par la raison contraire , plus l'institution est divine dans ses bases, et plus elle est durable. Le principe religieux est, par essence, créateur et conservateur de deux manières.
En premier lieu , comme il agit plus fortement que tout autre sur l'esprit humain, il en obtient des efforts prodiojieux. Ainsi, par exemple, l'homme persuadé, par ses dogmes religieux, que c'est un grand avantage pour lui, qu'après sa mort son corps soit conservé, sans qu'aucune main profanatrice puisse en approcher; cet homme, dis-je, après avoir épuisé l'art des embaumements, finira par construire les pyramides d'Egypte.
En second lieu, le principe religieux déjà si fort par ce qu'il opère, l'est encore infiniment par ce qu'il empêche, à raison du respect dont il entoure tout ce qu'il prend sous sa protection. Si un simple caillou est consacré, il y a tout de suite une raison pour
qu'il échappe aux mains qui pourraient l'égarer ou le détruire
Les vases étrusques, par exemple, conservés par la religion des tombeaux, sont parvenus jusqu'à nous^ malgré leur fragilité, en plus i-jrand nombre que les monuments de marbre et de bronze des mêmes époques. Voulez-vous donc conserver tout, dédiez tout. {Principe générât., n» 58.)
(1) XÉNOPHON.. — Dans les temps anciens on n'imaginait point de législation qui ne reposât en Dieu. — « Est-ce Dieu, ou bien quelque homme, qui est € l'auteur des lois? — C'est Dieu, ô étranger; il est très juste d'affirmer que « c'est Dieu. « (Plat., de leg., L. 1, oper., t. VIII, p. 4.)
Presque tous les législateurs anciens, depuis Lycurgue jusqu'à Numa, feignirent des rapports fréquents et immédiats avec la divinité, afin d'accréditer leur législation.
17. — Pourquoi le monde politique a croulé. — L'Europe entière ayant été civilisée par le cliristianisme , et les ministres de cette religion ayant obtenu dans tous les pays une grande existence politique, les institutions civiles et religieuses furent mêJées et comme amalgamées d'une manière suprenante. Il était donc inévitable que le philosophe du xviii® siècle ne tardât pas de haïr les institutions sociales dont il ne lui était pas possible de séparer le principe religieux. C'est ce qui arriva.
Tous les gouvernements, tous les établissements de l'Europe lui déplurent, parce qu'ils étaient chrétiens; et à mesure qu'ils étaient chrétiens, un malaise d'opinion, un mécontentement universel s'empara de toutes les têtes. En France surtout, la rage philosophique ne connut plus de. bornes; et bientôt une seule voix formidable se formant de tant de voix réunies , on l'entendit crier au milieu de la coupable Europe :
« Laisse-nous! faudrait-il donc éternellement trembler devant « des prêtres, et recevoir d'eux l'instruction qu'il leur plaira de « nous donner? La vérité, dans toute l'Europe, est cachée par les « fumées de l'encensoir; il est temps qu'elle sorte de ce nuage « fatal. Nous ne parlons plus de foi à nos enfants; c'est à eux, lors- « qu'ils seront hommes, à savoir si tu es, et ce que tu es , et ce que « tu demandes d'eux. Tout ce qui existe nous déplaît, parce que «■ ton nom est écrit sur tout ce qui existe , nous voulons tout dé- « truire et tout refaire sans toi. Sors de nos conseils , sors de nos « académies, sors de nos maisons : nous saurons bien agir seuls, la « raison nous suffit. Laisse-nous ! »
Comment Dieu a-t-il puni cet exécrable délire? Il l'a puni comme il créa la lumière, par une seule parole. Il a dit : — Faites.
Et le monde politique a croulé.
Voilà donc comment les deux genres de démonstration se réunissent pour frapper les yeux les moins clairvoyants. D'un coté", le principe religieux préside à toutes les créations politiques; et de l'autre, tout disparaît dès qu'il se retire. {Principe générât., n° 66.)
18. — Constitutions des Jésuites. — Ignace de Loyola, simple gentilhomme espagnol , poussé par un mouvement intérieur de religion, résolut, dans le xvi^ siècle, d'établir un ordre entièrement dévoué à l'éducation de la jeunesse et à l'extirpation des hérésies qui déchiraient l'Église à cette époque. Il le voulut avec celte volonté créatrice pour qui rien n'est impossible; il trouva dix hommes qui le voulurent comme lui , et ces dix hommes ont fait ce que nous avons vu. A ne considérer l'Institut de cet Ordre que comme un ouvrage politique, c'est, à mon avis, une des plus belles conceptions dont l'esprit humain puisse s'honorer. Nul fondateur n'atteignit mieux son but, nul ne parvint plus parfaitement à l'anéantissement des volontés particulières pour établir la volonté générale et cette
raison commune qui est le principe générateur de toute institution quelconque, grande ou petite : car Vesprit de co^jts n'est que Vesprit public diminué, comme le patriotisme n'est que Vesprit de coiys agrandi.
Si l'on veut se former une idée de la force intérieure, de l'activité et de l'influence de cet ordre, il suffit de réfléchir à la haine implacable et réellement furieuse dont l'honorèrent constamment le philosophisme et son fils aîné le presbytérianisme. Car ces deux ennemis de l'Europe étaient précisément ceux des Jésuites, qui les ont combattus jusqu'à la fin avec une vigueur et une persévérance sans égales.
On peut en croire Rabaud Saint-Etienne, fanatique constituant^ philosophe dans toute la force du terme Dans l'histoire de la Révolution française, qu'il a esquissée, il parle des Jésuites comme d'une puissance , et fait sentir que la Révolution est due en grande partie à l'abolition de cet Ordre. « Les ennemis les plus violents , » dit-il, « et les plus habiles de la liberté d'écrire, les Jésuites, « avaient disparu; et personne, depuis, n'osa déployer le même des- « potisme et la même persévérance. »
Un docteur protestant, qui a publié depuis peu en Allemagne une Histoire générale de VEglise chrétienne, n'a point cru exagérer en affirmant que « sans les jésuites, la Révolution religieuse du xvi* « siècle aurait étendu son action bien plus loin ; » que « si cet Or- « dre , au contraire , avait existé plus tôt , il n'y aurait point eu de réforme. »
Remarquons encore que l'esprit de cette institution était si fort, si énergique, si libéral, qu'il a survécu à la mort de l'Ordre. Semblables à ces animaux vivaces, dont les membres, divisés par le couteau du physiologiste, semblent se partager la vie qu'ils possédaient en commun, et présentent encore à l'œil étonné les phénomènes de la nature vivante, les Jésuites, membres épars d'un corps désorganisé, ont produit sous nos yeux tous les caractères de l'association : même fermeté dans leurs systèmes , même attachement aux dogmes nationaux, même antipathie pour les novateurs. La persécution afl*reuse essuyée par le clergé français dans ces derniers temps n'a pu faire plier aucun de ces hommes affaiblis par l'âge et le besoin. Egalement fidèles à l'Egliise et à ce gouvernement inhumain qui, en leur prenant des millions, leur avait refusé la subsistance, ni la terreur, ni la séduction n'ont eu la force de créer parmi eux un seul apostat, et les restes languissants de cet Ordre merveilleux ont pu fournir encore 21 victimes au massacre du mois de septembre 1792. (Mélanges, p. 267.)
Saint Ignace, pour s'emparer de l'enseignement universel, ne pria point les souverains, d'un air incivil, de lui céder la puissance absolue pendant une année : il établit un Ordre d'hommes qui mit
tous les souverains dans son parti; il ne demanda point des millions, mais on s'empressa de les offrir à ces enfants; sa banque fut la persuasion universelle, etc
C'était une chose curieuse d'entendre ces philosophes, véritables prodiges d'orgueil et d'impuissance, déclamer amèrement contre l'orgueil de ces Jésuites qu'un même siècle a vus maîtres de l'enseignement dans toute l'Europe catholiqu-e, directeurs de tous les souverains dans cette partie du monde , prédicateurs éloquents devant les rois, hommes de bonne compagnie chez les grands, humbles missionnaires dans les ateliers du peuple, enfants éclairés avec l'enfance, mandarins et astronomes à la Chine; martyrs au Japon et législateurs au Paraguay. {Mélanges, p. 269.)
19. — La Monarchie. — On peut dire en général que les hommes naissent pour la monarchie. Ce gouvernement est le plus ancien et le plus universel (1). Avant l'époque de Thésée, il n'est pas question de république dans le monde; la démocratie surtout est si rare et si passagère , qu'il est permis de n'en pas tenir compte. Le gouvernement monarchique est si naturel, que les hommes l'identifient sans s'en apercevoir avec la souveraineté ; ils semblent convenir tacitement qu'il n'y a pas de véritable souverain partout où il n'y a pas de roi.
Les adversaires de l'origine divine en veulent toujours aux î'ow et ne parlent que des rois. Ils ne veulent pas croire que l'autorité des rois vienne de Dieu ; mais il ne s'agit point de rofjauté en particulier; il s'agit de la souveraineté en général. Oui, toute souveraineté vient de Dieu ; sous quelque forme qu'elle existe , elle n'est point l'ouvrage de l'homme. Elle est une, absolue, et inviolable de sa nature. Pourquoi donc s'en prend-on à la royauté, comme si les inconvénients dont on s'appuie pour combattre ce système n'étaient pas les mêmes dans toute espèce de gouvernement? C'est que la royauté est le gouvernement naturel, et qu'on le confond avec la souveraineté dans le discours ordinaire.
L'histoire est la politique expérimentale, c'est-à-dire la seule bonne.
Si l'on demande à l'histoire quel est le gouvernement le plus naturel à l'homme, l'histoire est là qui répond : C'est la monarchie. Ce gouvernement a ses inconvénients sans doute comme tous les autres; mais toutes les déclamations qui remplissent les livres du jour sur ces sortes d'abus font pitié. C'est l'orgueil qui les enfante et non la raison
(1) « In terris nomen imperii. [Regium premium fuit.] »
(Sallust. Cat. 2.)
« Omnes antiquae gentes regibus quondam paruerunt. » (Cicer., de Leg., III, 2.)
« Natura commenta est regem. » (Senec, de Elem., I.)
On ne conçoit plus ce que signifient les dissertations sur les vices du gouvernement monarchique, (illé/fmges, p. 201, 202,203.)
Mirabeau a dit quelque part, dans son livre sur la monarchie prussienne : « Un roi est une idole qu'on met là, » etc. Mettant à part la forme répréhensibîe de cette pensée, il est certain qu'il a raison. Oui, sans doute, le roi est là au milieu de tous les pouvoirs, comme le soleil est là au milieu des planètes : il régit, il anime (1). {Mélanges, p. 309.)
En évitant toutes les exagérations, on peut assurer que le gouvernement d'un seul est celui où les vices du souverain influent le moins sur les peuples gouvernés. On a dit dernièrement, à l'ouverture du Lycée républicain de Paris, une vérité bien remarquable :
« Dans les gouvernements absolus (1) les fautes du maître ne « peuvent guère tout perdre à la fois, parce que sa volonté seule ne « peut pas tout faire; mais un gouvernement républicain est obligé « d^être essentiellement raisonnable et juste, parce que la volonté « générale une fois v.>;arée, entraîne tout (2). »
Cette observation est de la plus grande justesse : il s'en faut infiniment que la volonté du roi fasse tout dans la monarchie. Elle est censée tout faire, et c'est le grand avantage de ce gouvernement; mais, dans le fait, elle ne sert guère qu'à centraliser les conseils et les lumières. La religion, les lois, les costumes, l'opinion, les privilèges des orclics et des corps contiennent le souverain et l'empêchent d'abuser de sa puissance; il est même bien remarquable que les rois sont accusés bien plus souvent de manquer de volonté que d'en abuser. {Mélanges, p. 309.)
Dans le gouvernement de plusieurs, la souveraineté n'est point une UNITÉ; et quoique les fractions qui la composent représentent théoriquement TuiNiTÉ, il s'en faut de beaucoup qu'elles fassent la même impression sur l'esprit. L'imagination humaine ne saisit point cet ensemble qui n'est qu'un être métaphysique; elle se plaît, au contraire, à détailler chaque unité de la fraction générale, et le sujet respecte moins la souveraineté dont les éléments pris à part ne sont pas assez au-dessus de lui.
De là vient que la souveraineté, dans ces sortes de gouvernements, n'a point la même intensité, ni par conséquent la même force morale.
De là vient encore que les emplois, c'est-à-dire le pouvoir délégué par le souverain, obtiennent dans le gouvernement d'un seul une considération extraordinaire et tout à fait particulière à la monarchie.
Dans le gouvernement de plusieurs, les emplois occupés par les
(i) On aurait pu dire arbitraires; car tout gouvernement est absolu. (2) Discours prononcé, le 31 décembre 1792, par de la Harpe.
membres du souverain jouissent de la considération attachée à cette qualité. C'est l'homme qui honore l'emploi
Dans la monarchie, les emplois, réfléchissant sur le peuple une lumière plus vive, l'éblouissent davantage. (Mélanges, p. 313.)
Quant à la vigueur de ce gouvernement, personne ne l'a mieux reconnue que Rousseau. « Tout y répond » dit-il « au même mobile ; « tous les ressorts de la machine sont dans la même main : il n'y a « point de mouvements opposés qui s'entre-détruisent... Archimède « assis tranquillement sur le rivage et tirant sans peine à flot un <( grand vaisseau, me représente un monarque habile gouvernant « de son cabinet ses vastes États, et faisant tout mouvoir en parais- « sant immobile. »
On pourrait tirer plus de parti de la comparaison de Rousseau, en la rendant plus exacte. La gloire d'Archimède ne fut pas de tirer à lui la galère de Hiéron, mais d'avoir imaginé la machine capable d'ex^jcuter ce mouvement : or, la monarchie est précisément cette machine.
Ce mot de Roi est un talisman, une puissance magique qui donne à toutes les forces et à tous les talents une direction centrale.
Le bon sens européen conviendra des propositions suivantes :
1° Le roi est souverain, personne ne partage la souveraineté avec lui, et tous les pouvoirs émanent de lui. — 2° Sa personne est inviolable; nul n'a le droit de le déposer ni de le juger. — 3° Il n'a pas le droit de condamner à mort, ni même à aucune peine corporelle. Le pouvoir qui punit vient de lui. — 4*^ S'il inflige l'exil ou la prison dans des cas dont la raison d'État peut interdire l'examen aux tribunaux, il ne saurait être trop réservé, ni trop agir de l'avis d'un conseil éclairé. — 5^ Le roi ne peut juger au civil ; les magistrats seuls, au nom du souverain, peuvent prononcer sur la propriété et sur les conventions. — 6° Les sujets ont le droit, par le moyen de certains corps, conseils ou assemblées, d'instruire le roi de leurs besoins, de lui dénoncer les abus, de lui faire passer leurs doléances et leurs très humbles remontrances.
C'est dans ces lois sacrées, d'autant plus véritablement constitutionnelles qu'elles ne sont écrites que dans les cœurs, c'est particulièrement dans la communication paternelle du prince et des sujets, qu'on trouve la véritable caractère de la monarchie européenne. {Mélanges, p. 323.)
20. — L'Aristocratie. — Le gouvernement aristocratique est une monarchie dont le trône est vacant. La Souveraineté y est en régence.
Les régents qui administrent la souveraineté étant héréditaires, elle est parfaitement séparée du peuple, et en cela le gouvernement aristocratique se rapproche du monarchique. Il ne peut cependant en atteindre la vigueur : mais du côté de la sagessse il n'a point d'égal
L'antiquité ne nous a point laissé de modèle de ce gouvernement. A Rome, à Sparte, l'aristocratie jouait sans doute un très grand rôle comme dans tous les gouvernements, mais elle ne régnait point seule.
On peut dire en général que tous les gouvernements non monarchiques sont aristocratiques, car la démocratie n'est qu'une aristocratie élective.
« Les premières sociétés, » dit Rousseau, « se gouvernèrent aristocratiquement (1) ». — Cela est faux si Rousseau entend les 'premiers peupleSj les premières nations, qui furent tous gouvernés par des rois. Tous les observateurs ont remarqué que la monarchie était le plus ancien des gouvernements connus.
Il est encore faux que ces sauvages (sauvages de l'Amérique) soient gouvernés aristocratiquement. Tacite a fait l'histoire de tous les peuples sauvages lorsqu'il a dit : « Chez eux le plus noble est roi, « et le plus vaillant est général; mais le roi ne jouit point d'un pou- « voir illimité (2). » Le livre de Tacite sur les mœurs des Germains et le journal historique d'un voyage en Amérique parle P. de Charlevoix, présentent une foule d'analogies (3). On trouve chez ces peuples non le gouvernement aristocratique, mais les rudiments d'une monarchie modérée. {Mélanges, p. 332 et seq.)
En faisant abstraction de l'aristocratie naturelle de la force physique et des talents, et dont il est fort inutile de s'occuper ici, il n'y a que deux sortes d'aristocraties, l'élective et l'héréditaire, comme l'observe Rousseau.
« L'aristocratie élective », dit-il, est la meilleure : c'est Taristocratie proprement dite *. Ceci n'est point une erreur...; c'est un défaut absolu de raisonnement; c'est une bévue honteuse.
La monarchie est la souveraineté dévolue à un seul homme; et l'aristocratie est cette même souveraineté dévolue à quelques hommes (plus ou moins.)
Mais puisque la monarchie élective est le plus faible et le moins tranquille des gouvernements, et que l'expérience a montré évidemment la supériorité de la monarchie héréditaire, il s'en suit, par une analogie incontestable, que l'aristocratie héréditaire est préférable à l'élective. Répétons avec Tacite qu'il vaut mieux recevoir un souverain que de le chercher *.
(1) Contrat social, liv. III, ch. V
(2) « Reges ex nobilitate, duces ex virtute sumunt : nec regibus inflnita aut libéra potestas. » (Tacite, de Mer. Germ. VII.)
(3) Si Germanorum Canadensiumque principum potestalem conféras, eamdem omnino reperies. » Voir le P. de Charlevoix, lettre 18*; Brottier, ad Tac, de Mor. Germ. VII et passim.
(4) Contrat social, liv. III, ch. V.
(o) € Minore discrimine sumitur priucepsquam quœritur. (Tac.)
« L'élection (dit Rousseau) est le moyen par lequel la probité, '-- les lumières, l'expérience, et toutes les autres raisons de préfé- « rences et d'estime publiques, sont autant de nouveaux garants « qu'on sera sagement gouverné (1). »
Cet argument tombe à plomb sur la monarchie héréditaire, et nous l'avons tous fait avant d'être parvenus à l'âge de raison. (Mélanges, p. 334, 335.)
21. — La Démocratie. — La démocratie pure n'existe pas plus que le despotisme absolu. « A prendre le terme dans la rigueur de « l'acception », dit très bien Rousseau, « il n'a jamais existé de « véritable démocratie, et il n'en existera jamais. Il est contre « l'ordre naturel que le grand nombre gouverne et que le petit soit « gouverné. »
L'idée d'un peuple entier souverain et législateur choque si fort le bon sens, que les politiques grecs, qui devaient s'entendre un peu en liberté, n'ont jamais parlé de la démocratie comme d'un gouvernement légitime. Aristote surtout définit la démocratie Y excès de la république (politia), comme le despotisme est l'excès de la monarchie.
S'il n'y a pas de démocratie proprement dite, on en peut dire autant du despotisme parfait, qui est de même un être de raison. , Mais rien n'empêche que, pour se former des idées nettes, on ne considère ces deux formes de gouvernement comme deux extrêmes théoriques dont tous les gouvernements possibles s'approchent plus ou moins.
Dans ce sens strict, je crois pouvoir définir la démocratie : une association d'hommes sans souveraineté. {Mélanges.^ p. 246.)
Nul peuple comme nul individu ne pouvant posséder une puissance coërcitive sur lui-même, s'il existait une démocratie dans sa pureté théorique, il est clair qu'il n'y aurait pas de souveraineté dans l'État : car il est impossible d'entendre par ce mot autre chose qu'un pouvoir réprimant qui agit sur le sujet et qui, lui, est placé hors de lui. De là vient que ce mot sujets qui est un terme relatif, est étranger aux républiques, parce qu'il n'y a point de souverain proprement dit dans une république, et qu'il ne peut y avoir ào, sujet sans souverain^ comme il ne peut y avoir de fàs sans père. {îhid.^ p. 347.)
On trouve dans tous les pays du monde des associations volontaires d'hommes qui se sont réunis pour quelques vues d'intérêt ou de bienfaisance. Ces hommes se sont soumis volontairement à certaines règles qu'ils observent tant qu'ils le trouvent bon; mais ees statuts n'ont d'autre sanction que la volonté même de ceux qui les ont formés; et dès qu'il se trouve des dissidents, il n'y a point parmi eux de force coërcitive pour les contraindre.
(1) Contrat social, liv. III, ch. V.
Il suffit de grossir l'idée de ces corporations pour se faire uue idée juste de la véritable démocratie. {Ibid., p. 349.)
On voit d'un coup d'œil tous les avantages et les désavantages de ce gouvernement; dans ses beaux jours, il éclipse tout, et les merveilles qu'il enfante séduisent jusqu'à l'observateur de sang-froid qui pèse tout. Mais, d'abord, il n'est fait que pour de très petits peuples, car la formation et la durée de l'esprit d'association sont difficiles, en raison directe du nombre des associés, ce qui n'a pas besoin de preuves.
En second lieu, la justice n'y a point cette marche calme et impassible que nous lui voyons communément dans la monarchie. La justice, dans la démocratie, est tantôt faible et tantôt passionnée-, on dit que, dans ces gouvernements, nulle tête ne peut braver le glaive de la loi.
Dans la monarchie, l'immunité, différemment graduée, est pour le petit nombre; dans la démocratie, elle est pour le grand nombre.
Dans le premier cas, elle scandalise la plèbe; dans le second cas, elle la rend heureuse. Je la crois bonne de part et d'autre : c'est-àdire que je la crois un élément nécessaire de chaque gouvernement, ce qui revient au même, car ce qui constitue un gouvernement est toujours bon, du moins dans un sens absolu.
Mais lorsqu'on compare gouvernement à gouvernement, c'est autre chose. Il s'agit alors de mettre dans la balance les biens et les inconvénients qui résultent pour l'espèce humaine des différentes formes sociales.
C'est sous ce point de vue que je crois la monarchie supérieure à la démocratie dans l'administration de la justice criminelle, mais non de la justice civile.
Le magistrat n'est pas assez supérieur au citoyen; il â l'air d'un arbitre plutôt que d'un juge; et, forcé de garder des ménagements, même lorsqu'il fait parler les lois, on voit qu'il ne croit pas à sa propre puissance; il n'est fort que de l'adhésion de ses égaux, parce qu'il n'y a point de souverain, ou que le souverain ne l'est pas assez. [Mélanges^ p. 357.)
Pour généraliser la thèse, je voudrais d'abord qu'on expliquât
par quelle magie ces réunions prodigieuses de talents qui ont illustré différents siècles, ont toujours jeté leur éclat sous l'influence d'un seul homme.
Alexandre, Auguste, Léon X, les Médicis, François I®'', Louis XIV la reine Anne ont employé, récompensé plus de grands hommes dans tous les genres, que toutes les républiques de l'univers ensemble.
C'est toujours un homme qui a donné son nom à son siècle.
Quel spectacle est comparable à celui du siècle de Louis XIV?
Colbert régissait les finances; — les talents terribles de Louvois
présidaient a la guerre ; — Turenne, Conae, Catinat, Luxeaibourg, Bervik, Créqui, Vendôme, Villars conduisaient ses armées de terre; — Vauban ceignait la France; Duguay-ïrouin, ïourville, Jean Bart, Duquesne , Forbin d'Oppède , d'Estrées , Renaud commandaient ses flottes; — Talon, Lamoignon, d'Aguesseau étaient assis dans ses tribunaux : — l'épiscopat reçut de sa main Massillon, Fléchier, Bossuet et ce grand Fénelon, l'honneur de la France, l'honneur de son siècle, l'honneur de l'humanité ; — Bourdaloue et Massillon prêchaient devant lui. C'est lui qui rendit la France la véritable patrie des talents dans tous les genres, l'arbitre de la renommée, la distributrice de la gloire. (Mélanges, p. 359.)
Parmi les hommes les plus marquants qui ont paru sur ce théâtre baigné de sang et de pleurs , si l'on examine bien, on ne trouvera point ou on trouvera peu de talents politiques. Ils ont très bien fait le mal, c'est tout l'éloge qu'on peut faire d'eux ! Heureusement les plus fameux ont écrit, et lorsque toutes les passions se seront endormies dans la tombe, la postérité lira, dans ces pages indiscrètement tracées, que les erreurs les plus monstrueuses domiaèrent ces hommes orgueilleux , et que le gouvernement antérieur, qui les repoussait, qui les enchaînait, qui les punissait, combattait sans le savoir pour sa conservation. [Mélanges^ p. 363.)
Mais qui jamais a dit plus de mal de la démocratie que Rousseau qui décide nettement qu'elle n'est faite que pour un peuple de Dieux ?
Reste à savoir comment un gouvernement qui n'est fait que pour des Dieux, est cependant proposé à des hommes.
Mais ce n'est pas tout. « Que de choses, » dit-il, difflciles à réunir « ne suppose pas ce gouvernement! Premièrement, un État très « petit, où le peuple soit facile à rassembler, et où chaque citoyen « puisse aisément connaître tous les autres ; secondement une « simplicité de mœurs qui prévienne la multitude des aflaires et les « discussions épineuses ; ensuite beaucoup d'égalité dans les rangs « et dans les fortuues, sans quoi l'égalité ne saurait subsister long- « temps dans les droits et l'autorité ; enfin, peu ou point de luxe (1). »
Je ne considère que la première de ces conditions : Si la démocrcjtie ne convient qu'à de très petits Etats, comment cette forme de gouvernement peut-elle être proposée comme l'unique forme de gouvernement légitime, et, s'il est permis de s'exprimer ainsi, comme une formule qui doit résoudre toutes les questions politiques? {Mélanges^ p. 365.)
En général, tous les gouvernements démocratiques ne sont que des météores passagers, dont le brillant exclut la durée.
Les républiques aristocratiques ont plus de consistance parce qu'el-
(1) Contrat social, liv. III, cli. XIII.
les «e rapprochent de la monarchie, et que la masse du peuple n'y joue aucun rôle. Sparte l'ut dans ce genre un phénomène admirable. Cependant, avec des institutions uniques, à la portée seulement d'un peuple extraordinaire, avec une certaine royauté, avec une aristocratie forte et imposante , avec un territoire très resserré , avec l'esclavage le plus dur admis comme un élément de gouvernement , celui de Sparte ne dura que la moitié du temps, à peu près, qu'a duré le royaume de France. (Ibid., p. 578.)
22. Despotisme. — De tout côté on crie au despotisme, mais souvent l'opinion publique se fourvoie et prend une chose pour l'autre. On se plaint de l'excès du pouvoir; il me semble que c'est plutôt de son déplacement et de son affaiblissement qu'on est blessé. Dès que la nation est condamnée au silence et que l'individu seul peut parler, il est clair que chaque individu pris à part est moins fort que les gens mis en place ; et comme la première ambition de l'homme est d'obtenir la puissance, et que son plus grand défaut est d'en abuser, il s'ensuit que tous les dépositaires du pouvoir délégué n'étant comprimés par rien, et ne relevant pas assez directement de l'opinion, s'emparent du sceptre et se divisent en petits fragments proportionnels à l'importance de leurs places , de manière que tout le monde est roi, excepté le roi.
Ces réflexions expliquent comment, dans la plupart des monarchies, t)n peut se plaindre tout à la fois et du despotisme et de la faiblesse du gouvernement. Ces deux plaintes ne se contredisent qu'en apparence. Le peuple se plaint du despotisme, parce qu'il n'est {jas assez fort contre l'action désordonnée du pouvoir délégué; et il se plaint de la faiblesse du gouvernement , parce qu'il ne voit plus de centre ; parce que le roi n'est pas assez roi ; parce que la monarchie s'est changée en une aristocratie fatigante, parce que tout sujet qui ne participe pas à cette aristocratie , voit toujours un roi à côté de lui et se dépite de sa nullité, en sorte que le gouvernement est tout à la fois haï comme despotique et méprisé comme faible.
Le remède à de si grands maux n'est pas difficile à trouver : il ne s'agit que de renforcer l'autorité du roi et de lui rendre sa qualité de père en rétabhssant la correspondance antique et légitime entre lui et la grande famille. Dès que la nation possédera un moyen de faire entendre sa voix légalement, il devient impossible au vice et à l'incapacité de s'emparer des places, ou de les retenir longtemps, et la correspondance directe avec le roi rend au gouvernement monarchique ce caractère paternel nécessaire à la monarchie en Europe.
Combien le pouvoir a commis de fautes ! et combien il ignore les moyens de se conserver! L'homme est insatiable de pouvoir : il est infini dans ses désirs, et, toujours mécontent de ce qu'il a, il n'aime que ce qu'il n'a pas. On se plaint du despotisme des princes; il faut
se plaindre de celui de l'homme. Nous naissons tous despotes, depuis le monarque le plus absolu de l'Asie, jusqu'à l'enfant qui étoulFe un oiseau pour le plaisir de voir qu'il existe dans l'univers un être plus faible que lui.
Il n'est point d'homme qui n'abuse du pouvoir, et l'expérience prouve que les plus abominables despotes, s'ils venaient à s'emparer du sceptre, seraient précisément ceux qui rugissent contre le despotisme. Mais l'auteur de la nature a mis des bornes à l'abus de la puissance : il a voulu qu'elle se détruise elle-même dès qu'elle passe ces limites naturelles. De tout côté il a gravé cette loi; et, dans le monde physique comme dans le monde moral, elle nous environne et nous parle à chaque instant. Voyez cette arme à feu : jusqu'à un certain point, plus vous l'allongerez et plus vous en augmenterez l'efTet; mais si vous passez cette limite d'une ligne, vous la verrez diminuer. Voyez ce télescope : jusqu'à un certain point, plus vous en augmenterez les dimensions, et plus il produira d'effet; mais au delà, l'invincible nature tourne contre vous les efforts que vous faites pour perfectionner l'instrument. C'est l'image naïve de la puissance. Pour se conserver elle doit se restreindre, et toujours elle doit se tenir éloignée de ce point où son dernier effort amène son dernier moment. ^Mélanges, p. 325, 326.)
23. — Quel est le meilleur gouvernement? — Le meilleur gouvernement pour chaque nation est celui qui, dans l'espace de ter rain occupé par cette nation, est capable de procurer la plus grande somme de bonheur et de force possible, au plus grand nombre d'hommes possible, pendant le plus longtemps possible. J'ose croire qu'on ne peut se refuser à la justesse de cette déflnition, et c'est en la suivant qu'il est possible de comparer les nations sous le rapport de leurs gouvernements. En effet, quoiqu'on puisse demander absolument : quel est le meilleur gouvernement? rien n'empêche de demander : quel est le peuple relativement le plus nombreux, le plus fort, ]e plus heureux, depuis longtemps, par V influence du gouvernement qui lui convient?
Par quelle bizarrerie ne veut-on pas employer, dans l'étude de la politique, la même manière de raisonner et les mêmes analogies générales qui nous conduisent dans l'étude des autres sciences .î*
Toutes les fois qu'il s'agit, dans les recherches physiques, d'estimer une force variable, on la ramène à une quantité moyenne. Dans l'astronomie, en particuUer, on parle toujours de distance moyenne et de temps moyen. Pour juger le mérite d'un gouvernement, il faut opérer de même.
Un gouvernement quelconque est une force variable, qui produit des effets variables comme elle, dans l'étendue de certaines limites; pour en juger, il ne faut point l'envisager dans un moment donné; il faut l'embrasser dans sa période entière.
Ainsi, pour juger sainement la monarchie française, il faut faire une somme des vertus et des vices de tous les rois de France, et diviser par 66 : le résultat est un roi moyen; et il en faut dire autant de toutes les monarchies. {Mélanges, p. 572.)
La démocratie a un moment brillant, mais c'est un momeut, et il faut le payer cher.
Les beaux jours d'Athènes peuvent, j'en conviens, inspirer des désirs au sujet d'une monarchie, languissante telle ou telle époque sous le sceptre d'un roi inepte ou méchant : on se tromperait néanmoins prodigieusement, si, en comparant moment à moment, on prétendait établir la supériorité de la démocratie sur la monarchie, parce que, dans ce jugement, on néglige, entre autres, la considération de la durée, qui est un élément nécessaire de ces sortes d'estimations. {Mélanges, p. 377.)
Examinons encore, avant de quitter les anciens, le gouvernement le plus fameux de l'univers, celui de Rome.
Comptons, en nombres ronds, 700 ans de la fondation de Rome à la bataille d'Actium : les sept rois occupent d'abord 244 ans de cette période, restent 456 ans pour la RépubUque. Mais sa vieillesse fut affreuse : quel homme aurait le front d'appeler libre le gouvernement qui vit les Gracques, les triumvirs et les proscriptions? Ferguson, dans son histoire romaine, observe, avec raison, que le siècle des Gracques produisit seul pli>s d'horreurs que l'histoire d'aucune autre nation de l'univers n'en présente dans un pareil espace de temps. — (Il n'avait pas vu la Révolution française!...)
La sédition des Gracques se place en l'an 621 de la fondation de Rome; restent donc 377 ans pour le gouvernement qui pourrait s'appeler République : c'est un instant, et néanmoins il s'en fallait de beaucoup que ce gouvernement fût une démocratie. Le premier mérite d'une constitution politique consiste dans l'étendue de sa durée possible : • c'est donc mal raisonner que de la juger par ses effets à unie époque déterminée. Qu'un mécanisme simple et même grossier produise quatre pouces d'eau pour l'irrigation d'une prairie, et que le mécanicien le plus habile vienne proposer une autre machine qui fournira le double, cet homme ne doit pas être écouté tout de suite : car si la nouvelle machine est fragile, si l'entretien en est dispendieux, si elle coûte dix fois plus et qu'elle doive durer dix fois moins que l'autre, le père de famille doit la rejeter. {Mélanges p. 484.)
A proprement parler, tous les gouvernements sont des monarchies qui ne diffèrent qu'en ce que le monarque est à vie ou à temps, héréditaire ou éligible, individu ou corps.
Mais de tous les monarques, le plus dur, le plus despotique, le plus intolérable, c'est le monarque peuple.
L'histoire dépose encore en faveur de celte grande vérité, que la liberté du petit nombre n'est fondée que sur l'esclavage de la mul-
litude, et que les républiques n'ont jamais été que des souverains à plusieurs têtes, dont le despotisme, toujours plus dur et plus capricieux que celui des monarques, augmentait d'intensité à mesure que le nombre des sujets se multipliait (Mélanges, p. 385.)
Non seulement ces bons empereurs valaient mieux que la république pour la masse des hommes, mais je suis persuadé que sous les empereurs vicieux et même détestables>, les sujets furent plus heureux que sous la République.
Qu'on réunisse les règnes d'Auguste , de Vespasien , de Titus , de Néron, des Antonins, de Trajan, des Sévères, etc. Durant cette période, 150 millions d'hommes, qui auraient gémi sous la verge des proconsuls républicains, jouissaient d'une existence heureuse; et à Rome même, au lieu des jouissances tumultueuses de la liberté, on avait le repos. (Ibid.^ p. 396.)
Le grand malheur des Romains et de la plus grande partie du monde connu qui leur était soumis, fut qu'à l'accession d'Auguste la révolution ne s'opéra pas d'une manière assez complète. Que de larmes et de crimes une monarchie héréditaire eut épargnés au monde! Mais toutes les formes antiques furent conservées : on eut un Sénat, des consuls, des tribuns, des comices et des gouverneurs de provinces pour le peuple romain. La prérogative des empereurs était plutôt une puissance de fait qu'une puissance de droit; la famille Glaudienne qui régnait sur l'opinion s'éteignit après avoir produit quelques monstres; il n'y eut point de succession légale. Bientôt les légions révélèrent le secret de Vempire, et l'on fit des empereurs hors de Rome. De toutes ces circonstances réunies, il résulte enfin un despotisme mihtaire et électif, c'est-à-dire la peste en permanence.
Mais le gouvernement des empereurs, comme tous les autres, ne se dégrada que par nuances. Souvent l'empire fut possédé par de grands hommes, ou par des hommes d'un grand mérite : je ne crois pas que le nom romain ait jamais été plus grand, et que le monde, en général, ait joui d'une plus grande somme de bonheur que sous le règne de Trajan et des Antonins {Mélanges, p. 395.)
A Rome, quels écrivains a produits la République.^ Plante et Térence seuls. Lucrèce, Salluste et Cicéron l'ont vue mourir. Vient ensuite le siècle d'Auguste où la nation fut tout ce qu'elle pouvait être en fait de talents. Les arts, en général, ont besoin d'un roi : ils ne brillent que sous l'influence des sceptres. En Grèce même, le seul pays oii ils aient fleuri au milieu d'une république, Hysippe et Appelles travaillaient pour Alexandre. Aristote tenait de sa générosité les moyens de composer son histoire des animaux; et, depuis la mort de ce monarque, les poètes, les savants, les artistes allaient chercher la protection et les récompenses dans les cours de ses successeurs.
Sparte et Rome libres n'ont jamais pu enfanter un poème ni tail-
1er une colonne (1). Et ce n'était pas sous le régime de la liberté, qu'Horace s'écriait.
Non, jamais il fut de mortels plus heureux!
Nous chantons, nous peignons mieux que ces Grecs fameux.
V Enéide fut faite pour Auguste ; le frontispice de la Vharsale est décoré d'un bel éloge de Néron. L'Arioste et le Tasse flattèrent de plus petits princes, à la vérité; mais cependant c'étaient des princes, Voltaire, né à Paris, dédia sa Henriade à une reine d'Angleterre. EnGn, si l'on excepte Milton qui brilla dans un moment de frénésie universelle et qui semble n'avoir écrit, dit Voltaire, que pour les anges, pour les diables et pour les fous, tous les poèmes épiques ont chanté des rois pour amuser des rois.
Un regard de Louis XIV payait l'auteur de Cinna; c'était pour Louis que Racine enfantait ses miracles ; Tartuffe et Armide le distrayaient des affaires ; et Téîémaque, qu'il n'étudia pas assez, fut cependant une production de son règne. {Mélanges, p. 413, 414.)
24. — La souveraineté vient-elle de Dieu ou des hommes? — Mais puisqu'il faut examiner plus sérieusement cette questions, observons d'abord que, sur ce point comme sur tant d'autres, il pourrait bien se faire qu'on ne se fût pas bien entendu.
Commençons donc à bien poser la question.
On a disputé avec chaleur pour savoir si la souveraineté venait de Dieu ou des hommes ; mais je ne sais si l'on a observé que les deux propositions peuvent être vraies.
Il est très vrai dans un sens inférieur et grossier que la souveraineté est fondée sur le consentement humain : car si un peuple s'accordait tout à coup pour ne pas obéir, la souveraineté disparaîtrait, et il est impossible d'imaginer l'établissement d'une souveraineté sans imaginer un peuple qui obéit. Si donc les adversaires de l'origine divine ne veulent dire que cela, ils ont raison. Mais dire que la souveraineté ne veut pas de Dieu parce qu'il se sert des hommes pour l'établir, c'est dire qu'il n'est pas le créateur de l'homme, parce que nous avons un père et une mère.
Tous les théistes de l'univers conviendront que celui qui viole les lois s'oppose à la volonté divine et se rend coupable devant Dieu quoiqu'il ne viole que des ordonnances humaines, car c'est Dieu qui a créé V homme sociable; et puisqu'il a voulu la société, il a voulu aussi la souveraineté et les lois sans lesquelles il n'y a point de société.
Les lois viennent donc de Dieu dans le sens qu'il veut qu'il y ait des lois et qu'on leur obéisse ; et cependant ces lois viennent aussi des hommes.
De même la souveraineté vient de lui puisqu'il est l'auteur de
(1) « Nos etiam qui rerum istarum rudes suuius ». (Cic, in Verrcm).
tout, excepté du mal, et qu'il est en particulier l'auteur de la société qui ne peut subsister sans la souveraineté.
Et cependant cette même souveraineté vient aussi des hommes dans un certain sens, c'est-à-dire en tant que tel ou tel mode de gouvernement est établi ou déclaré par le consentement humain.
Il paraît donc que ces deux propositions : La souveraineté vient de Dieu, et la souveraineté vient des hommes^ ne se contredisent pas absolument; pas plus que les deux autres : les lois viennent de Dieu et les lois viennent des hommes.
Il suffit donc de s'entendre, de mettre les idées à leur place. Avec ces précautions nous sommes sûrs de ne pas nous égarer, et il semble qu'on doit écouter avec faveur l'écrivain qui dit : « Je ne vais pas vous dire que la souveraineté vient de Dieu ou des <( hommes ; examinons seulement ensemble ce qu'il y a de divin et « ce qu'il a d'humain dans la souveraineté. » (Mélanges, 178.)
25. — Toutes les nations veulent assigner une origine di. vine k leurs gouvernements. — Les livres saints nous montrent le premier roi du peuple choisi, élu et couronné par une intervention immédiate de la divinité ; les annales de toutes les nations de l'univers assignent la même origine à leurs gouvernements particuliers. Il n'y a que les noms de changés. Toutes, après avoir conduit la succession de leurs princes jusqu'à une époque plus ou moins reculée, arrivent enfin à ces temps mythologiques dont l'histoire véritable nous instruirait bien plus que toutes les autres. Toutes nous montrent le berceau de la souveraineté environné de miracles; toujours la divinité intervient dans la fondation des empires ; toujours le premier souverain au moins est un favori du Ciel : il reçoit le sceptre des mains de la divinité. Elle se communique à lui, elle l'inspire, elle grave sur son front le signe de la puissance, et les lois qu'il dicte à ses semblables ne sont que le fruit de ses communications célestes.
Ce sont des fables, dira-t-on, je n'en sais rien en vérité; mais les fables de tous les peuples, même des peuples modernes, couvrent beaucoup de réalités. La sainte Ampoule, par exemple, n'est qu'im hiéroglyphe : il suffit de savoir lire. La puissance de guérir attribuée à certains princes ou à certaines dynasties de princes tient aussi à ce dogme universel de l'origine divine de la souveraineté. Ne soyons donc pas surpris que les anciens instituteurs des peuples aient tant parlé de la part de Dieu. Ils sentaient qu'ils n'avaient pas le droit de parler en leur nom. C'est à eux d'ailleurs qu'il appartenait de dire sans figure : Est Deus in nobis, agitante calescimus ipso. {Mélanges, p. 199.)
Homère, au deuxième livre de l'Iliade, décrit une sédition qui s'éleva parmi les Grecs fatigués du long siège de Troie. Ils courent en foule aux vaisseaux et veulent partir malgré leurs chefs : le sage
Ulysse, poussé par Minerve, se jette au milieu des séditieux et leur adresse entr'autres ces paroles remarquables :
Trop de chefs vous nuiraient; qu'un seul homme ait l'empire. Vous ne pouvez, ô Grecs être un peuple de rois. Le sceptre est à celui qu'il plut au Ciel d'élire Pour régner sur la foule et lui donner des lois(l).
Ce n'est point du tout une chose indifférente pour moi de savoir ce que le bon sens antique pensait de la souveraineté, et lorsque je me rappelle avoir lu dans saint Paul que toute puissance vient de Dieu^, j'aime à lire dans Homère à peu près les mêmes termes : que la dignité (du roi) vient de Jupiter qui le chérit (2).
J'aime entendre cet oracle de Delphes, rendu aux Lacédémoniens prêts à recevoir les lois de Lycurgue : oracle que Plutarque nous a transmis d'après le vieux Tyrtée, et qui appelle les rois des hommes divinement revêtus de majesté (3).
J'avoue mon faible : ces textes, quoique pris chez les poètes^ m'intéressent davantage, me donnent plus à penser que tout le Contrat social. {Mélanges^ p. 477.)
26. De la souveraineté du peuple. — Le peuple est souverain, dit-on; et de qui? De lui-même apparemment. Le peuple est donc sujet.
Il y a sûrement ici quelque équivoque s'il n'y a pas une erreur; car le peuple qui commande n'est pas le peuple qui obéit. Il suffit donc d'énoncer la proposition générale : « Le peuple est souverain^ »> pour sentir qu'elle a besoin d'un commentaire.
Ce commentaire ne se fera pas attendre, du moins dans le système français. Le peuple, dira-t-on, exerce sa souveraineté pas le moyen de ses représentants. Cela commence à s'entendre. Le peuple est un souverain qui ne peut exercer la souveraineté. Seulement chaque individu mâle de ce peuple a le droit de commander à son tour pendant un certain temps : par exemple, si l'on suppose 25 millions d'hommes en France et 7 ^ députés éhgibles chaque deux ^ns, on comprend que si ces 25 millions d'hommes étaient immortels, et que les députés fussent nommés par tour, chaque Français oC trouverait roi périodiquement chaque trois mille cinq cents ans environ. Mais comme dans -cet espace de temps, on ne laisse pas que de mourir de temps en temps, et que d'ailleurs les électeurs sont înaîtres de choisir comme il leur plaît, l'imagination est effrayée du nombre épouvantable de rois condamnés à mourir avant de régner. (Mélanges, p. 117.)
(1) Homère, Iliad. II, V. 203 et seq.
(2) Tt[X7i ô'èx Ai6:£(TTc, çiXsi bi ejxYiTiffTa Zeuç. {Iliad., ch. 3, 197.)
(3) Plutarque, in Lycur.
27. — Qui fait les souverains? — Tout au plus l'homme peut servir d'instrument pour posséder un Souverain et livrer ses États à un autre Souverain. Il est écrit : C'est moi qui fais les Souverains. Ce n'est point une phrase d'Église, une métaphore de prédicateur; c'est la vérité littérale, simple et palpable. C'est une loi du monde politique. Dieu fait les rois au pied de la lettre. Il prépare les races royales; il les mûrit au milieu d'un nuage qui cache leur origine, elles paraissent ensuite couronnées de gloire et d'honneur; elles se placent; et voici le plus grand signe de leur légitimité.
C'est qu'elles s'avancent comme d'elles-mêmes, sans violence d'une part, et sans délibération marquée de l'autre : c'est une espèce de tranquillité magnifique qu'il n'est pas aisé d'exprimer. Usurpation légitime me semblerait l'expression propre (si elle n'était point trop hardie), pour caractériser ces sortes d'origines que le temps se hâte de consacrer. {Principe générât., Préf.)
28. — Du commencement des dynasties royales. — Si cette lettre était un livre, et si je pouvais m'enfoncer dans une certaine métaphysique que je me suis faite, peut-être que je vous ferais partager les mêmes opinions; mais prenons la voie la plus courte de l'expérience.
La politique est comme la physique ; il n'y en a qu'une de bonne : c'est l'expérimentale.
Je dis donc : Ouvrez l'histoire, et montrez-moi un simple particulier qui soit monté subitement au rang suprême, et qui ait commencé une dynastie royale? Cela ne s'est jamais vu; donc je suis fondé à croire que la chose est impossible : autrement, comment serait-il possible que, parmi les chances infinies des événements politiques, celle-là ne se fût jamais présentée?
Charlemagne était Pépin, c'est-à-dire ce qu'il y avait de plus grand dans l'Europe. II touchait au trône, et la force seule des choses l'y avait pour ainsi dire placé.
Hugues Capet, qui remplaça à son tour les Carlovingiens , était duc de Paris, premier pair de France, fils de Hugues le Grand, et son origine se perdait dans les siècles.
L«s Stuarts furent renversés par un autre prince, et leur sang même ne quitta pas le trône , puisque la reine Anne était Stuart.
Enfin , ces familles étaient, pour ainsi dire, mûres pour la royauté.
Mais voyez Gromwel... sa race n'a pas tenu : « c'est que son fils ne voulut pas régner, » disent les bonnes gens. — 0 bella (l)!
Est-ce qu'il n'y a pas une cause à tout ? Mais je dis que ces familles ne tiennent pas, et c'est tout ce que je puis dire. Je me crois donc bien fondé à croire que la commission de Bonaparte est de rétablir
(1) Exclamation italienne usitée dans le langage familier.
la monarchie, et d'ouvrir tous les yeux en irritant également Us Royalistes et les Jacobins, après quoi il disparaîtra, lui ou sa race : quant à l'époque (1), il serait téméraire de le conjecturer; tout homme sage doit dire : « Nescio diem neque horam. »
Vous voyez, Madame, que si je me trompe, c'est au moins sur de bonnes raisons, et après avoir examiné la chose bien attentivement; d'autant plus que, comme vous le sentez assez, je ne fais que raser le sujet.
Malgré la solidité de votre esprit et de vos inclinations sérieuses , je m'aperçois cependant que je me suis enfoncé, plus qu'il ne convient avec une dame, dans les hautes régions de la philosophie ds l'histoire.
Parlons d'autre chose, par exemple, de la pluie et du beau temps, du chaud et du froid : c'est un sujet , comme vous savez , inépuisable. (Lettres et opuscules, t. I, p. 48, 49.)
29. — Peut-il arriver qu'une famille royale soit usée? — Vous avez observé, Madame, que dans la noblesse, qui n'est, par parenthèse, qu'un prolongement de la souveraineté, il y a des familles usées au pied de la lettre. La même chose peut arriver dans une famille royale : il y a même une raison physique de cette décadence , raison sur laquelle on s'obstine à fermer les yeux, et qu'il serait cependant très bon de connaître, puisqu'on peut la prévenir; mais ce sujet me mènerait trop loin.
30. — Les Bourbons. — La maison de Bourbon est-elle arrivée au point de répéter la chute inévitable des Carlovingieos?
Les partisans du nouvel homme le disent en France ; mais j'ai de très bonnes raisons de croire le contraire, et je me plais à le penser. Il y a cependant quelque chose à prendre dans toutes ces déclamations de Paris.
Les Bourbons français ne sont certainement inférieurs à aucune race régnante; ils ont beaucoup d'esprit et de bonté; ils ont de plus cette espèce de considération qui naît de grandeur antique, et, enfin, l'utile instruction que donne nécessairement le malheur; mais, quoique je les croie très capables de jouir de la royauté, je ne les crois nullement capables de la rétablir
Qu'aurait fait le roi au milieu de tous ces décombres.^ soit qu'il eût voulu transiger avec les préjugés ou les fouler aux pieds , ces préjugés l'auraient de nouveau et irrévocablement détrôné. Laissez faire Napoléon» Laissez-le frapper les Français avec sa verge de fer; laissez-le emprisonner, fusiller, déporter tout ce qui lui fait ombrage ; laissez-le faire une Majesté et des Altesses impériales, des maréchaux, des sénateurs héréditaires, et bientôt, n'en doutez pas, des chevaliers de l'ordre Alors, Madame, comment voulez-
(1) J. de Maislre écrivait au mois de juillet 1804. ^
VOUS que le peuple, tout sot qu'il est, n'ait pas l'esprit de so dire :
« Il est donc vrai qu'une grande nation ne peut être gouvernée en « république! il est donc vrai qu'il faut nécessairement tomber sous « un sceptre quelconque, et obéir à celui-ciou à celui-là? Il est donc « vrai que V égalité est une chimère î »
Des idées aussi simples se présenteront à tous les esprits; mais, je vous le répète, jamais le roi n'aurait pu les faire entrer dans les têtes ; il n'y aurait eu qu'un cri :
Le voilà qui revient avec ses ducs, ses cordons, etc. Quelle nécessité de rétablir des distinctions odieuses? etc.
Aujourd'hui les Français voient ce qu'il en est, et il ne faut pas autant d'esprit qu'ils en ont pour être parfaitement convertis.
Je reprends donc mon terrible dilemme : — Ou la maison de Bourbon est usée et condamnée par un de ces jugements de la Providence dont il est impossible de se rendre raison, et, dans ce cas, il est bon qu'une nouvelle race commence une succession légitime, celle-ci ou celle-là, n'importe à l'univers; — ou cette famille auguste doit reprendre sa place , et rien ne peut lui être plus utile que l'accession passagère de Bonaparte, qui baiera sa propre chute et rétablira toutes les bases de la monarchie sans qu'il en coûte la moipdre défaveur au prince légitime. Je ne sais pas ce qui arrivera, mais je sais bien que ceux qui disent : Cest fini! n'y entendent rien.
En attendant, je m'applaudis d'avoir toujours de nouvelles raisons de vous assurer que la révolution dure toujours , qu'il n'y a point d'exclusion, point d'établissement fixe, et que personne n'a le droit de dire : C'est fini.
On l'a dit après la bataille de Marengo, on l'a dit après la bataille d'Austerlitz, on l'a dit après celle de Friedland; mais, malgré toutes les apparences possibles, toujours on s'est trompé.
Qui aurait pu prévoir les événements d'Espagne (1)?
Toujours il sortira quelque chose de dessous terre qui prolongera les convulsions, et l'on ne cessera de se massacrer jusqu'à ce que la maison de Bourbon soit à sa place. Lorsqu'on arrache une maison royale de la sienne, le vide qu'elle laisse se remplit tout de suite de sang humain; mais le vide laissé par la maison de France est un gouffre, et quel sang n'y a pas coulé depuis Calcutta jusqu'à Tornéo !
Cependant l'opinion n'est point pour elle. Il n'est pas rare d'entendre dire aux Français :
On supporte surtout Bonaparte, parce quon ne sait qui mettre à sa place.
D'autres disent que Henri IV se serait bien conduit différemment à la place de Louis XVI;
(1) L'auteur écril on 1809.
Comme s'il y avait une manufacture où l'on fît des Henri IV pour l'instant du besoin !
Toutes les apparences sont contre cette grande maison : de tous les princes qui la composent, les uns n'ont point d'enfants, et les autres n'eu peuvent avoir. D'autres sont prisonniers-, deux sont morts dans une année. Celui qui avait deviné que, pour une fois, et sans conséquence pour d'autres temps , un prince de cette maison pouvait bien demander des Bourbons à quelque noble et grande demoiselle, a été pris et tué (précisément par cette raison, suivant les apparences); d'autres attendent des princesses imaginaires qui n'arriveront jamais.
Tout semble donc annoncer la fin de cette grande maison : n'importe,
JE PERSISTE A CROIRE QU'eLLE REVIENDRA SUR L'EAU.
Sans doute, elle devait quelque chose à l'inévitable justice, mais je crois qu'elle l'a payé. S'il en est autrement, la meilleure vue ne peut apercevoir dans l'avenir les traités qui mettront fm aux malheurs que nous voyons. Les pères des plénipotentiaires qui doivent signer ces traités ne sont pas nés.
La cause du genre humain se décide aujourd'hui en Espagne, et tous les yeux doivent se tourner vers cette nation.
Elle n'a pas voulu souffrir un illustre usurpateur au moment où elle souffrait tout de ses maîtres.
Voilà le mot que l'histoire écrira en lettres d'or, et qui met ce peuple au-dessus de tous les autres, quel que soit l'événement final qui dépend de la Providence, et qu'elle rendra peut-être conforme à nos vœux, malgré toutes les probabilités contraires. [Lettres et Opuscules, t. I, p. 215.)
Point de nouvelles politiques, excepté que le roi d'Espagne a cédé ce royaume à l'empere.ur de France, ce qu'on ne saurait trop approuver; car pourquoi verser du sang inutilement? Céder est toujours mieux. (Lettres et Opuscules, t. I, p. 192.)
Les royalistes triomphent en France de la chute du ministère Decazes. Ils ont raison sans doute; mais le principe révolutionnaire, frappé momentanément, n'acceptera pas la défaite ; plus concentré, plus actif et plus habile, il réagira plus vivement contre la monarchie, et LA FAMILLE ROYALE SERA ENCORE UNE FOIS CHASSÉE DE
France.
Ne croyez pas que je sois prophète ; je suis tout simplement un homme qui tire les conséquences naturelles des faits qu'il voit.
31. Napoléon I^^. — Les États du roi sont conquis et possédés par un homme rare, extraordinaire.
Cet homme est surtout remarquable, ainsi que tous ses collègues qui figurent dans l'histoire, par une volonté invincible. Avant d'agir, il réfléchit; mais, dès qu'il a pris son parti, jamais on ne l'a vu reculer. C'est un instrument visiblement choisi par la Providence
pour opérer l'une des plus grandes révolutions qu'on ait vues sur la terre.
Dans les vastes projets qui remplissent sa tête, l'Italie occupe l'un des premiers rangs. Il y tient d'une manière inflexible; et le Piémont, qui est la clef de ce beau pays, est aussi la province qu'il a serrée le plus fortement dans ses bras de fer. Il s'en est occupé sans relâche, il y a tout détruit et tout changé; il l'a, pour ainsi dire, pétri, pour l'amalgamer avec la France , et il se plaît à dire qu'il faudrait trois siècles pour rétablir ce qui existait. {Lettres et Opuscules, t. I, p. 179.)
Je ne veux point contester les talents de Bonaparte, ils ne sont que trop incontestables. Cependant, il faut convenir qu'il a fait, cette année (1809), trois choses dignes d'un enfant enragé : je veux parler de sa conduite à l'égard de la Toscane, du Pape et de l'Espagne. Il était maître absolu dans ce pays, il y régnait par la famille régnante; il enlève cette famille auguste, et, par ce beau coup, il met cette nation dans l'état de nature, au pied de la lettre, {Lettres et Opuscules, t. I, p. 209).
Le retour de Bonaparte est aussi miraculeux que sa chute.
On sait que jamais une armée ne se détache du souverain qui l'a fait vaincre : il y a un grand sentiment et un grand mouvement de plus. L'armée française a réuni dans sa pensée l'idée de son avilissement à celle des Bourbons, et celle de sa gloire à Bonaparte. Ce sentiment dans les têtes françaises peut soulever des montagnes.
Nous verrons encore de grands malheurs. La France sera baignée dans le sang. L'armée qui a replacé Bonaparte sera détruite (1). Il peut se faire qu'il fasse quelque conquête, qu'on sera même obligé de ratiQer; mais à la fin il tombera, et la famille royale reprendra sa place. — Ces propositions sont , à la vérité, tout à fait paradoxales; le temps dira si elles sont folles ou prophétiques.
Je suis bien persuadé que l'arrivée de Bonaparte en France sera, en définitive, très avantageuse à l'ensemble des choses.
Quant à l'armée, je vous ferai la question que j'adresse ici à beaucoup de monde : croyez-vous, Madame (2), que si un homme s'attachait jusqu'à la mort à une coureuse , on s'aviserait de le traiter de volage? Il me semble, au contraire, qu'il n'y aurait qu'une voix pour dire : Voilà de la constance bien mal placée. L'armée française est fidèle par essence. Elle ne sait ce que c'est que les Bourbons...
Je ne connais que lui, sa gloire, sa puissance. Vivre sous Bonaparte est ma seule espérance : Le reste est un vain songe.
(1) La date de cette lettre est du H avril 1815.
(2) Madame la comtesse de I-aval.
Elle suit l'homme qui la fait vaincre. (Lettres et Opuscules, t. 1, p. 333.)
32. — Bernadette élu roi de Suède. — Mais tout cela est bien petit en comparaison de la scène que viennent de nous donner les irères Suédois.
Ce fut le 15 (27) de ce mois que M. Stedding reçut, par un courrier expédié de Stockholm, la nouvelle de l'élection de Bernadotte au trône de Suède, faite par la nation assemblée, plenis votis.
Les prétendants étaient, comme vous savez, le roi de Danemark, le prince d'Augustenbourg, son beau-frère et frère du prince héréditaire dernier mort, et le prince de Ponte-Corvo (Bernadotte). Je crois, à vous dire la vérité, que du moment où le dernier s'est mis sur les rangs, il était sûr d'être nommé; et j'ignore encore la raison qui l'a fait préférer. — Tout se conduit avec une dextérité merveilleuse. — Le roi de Danemark a joué un rôle bien misérable dans ce triste drame. Le cabinet français l'a mis en avant avec une apparence de bonne foi parfaite, parce qu'il savait bien que le roi serait rejeté ; et, en effet, il l'a été d'une commune voix, et toutes se sont arrêtées sur le prince d'Augustenbourg, qu'on a pressé de se décider. Mais c'est ici que la politique française était aux aguets. Le prince a répondu qu'étant sujet et beau-frère, il ne pouvait accepter sans être émancipé par S. M. danoise. Mais le roi, dûment influencé, s'est obstiné, et pendant ce temps, on a fait le coup à Stockholm.
C'est l'armée qui affranchit Gustave de la Constitution en 1792, c'est l'armée qui détrôna son fils l'année dernière, c'est encore l'armée qui vient de lui donner son successeur : cent cinquante jeunes gens ont fait l'affaire dans la Diète ; le reste s'est retiré.
Le cheval me semble l'emblème frappant de l'armée : il obéit volontiers à l'écuyer habile qui l'a dompté ; il méprise , au contraire, et jette à terre celui qui veut le monter sans s'y connaître.
Ce fut le malheur du dernier roi de Suède. Il voulut monter le cheval j il fallait le laisser à l'écurie , ou le confier à un habile écuyer. Il humilia, il tourmenta l'armée ; il employa avec une égale inhabileté la bride et l'éperon; il finit parla punir des fautes qu'il lui avait fait commettre. Ce funeste ridicule a rendu inutiles pour lui de grandes qualités et de véritables vertus. L'armée a juré haine éternelle à lui et à sa race. Ce qui l'a déterminée dans ce cas , c'est encore une suite du même sentiment : c'est pour se laver de son malheur et pour reprendre son rang, et, peut-être plus que tout, pour se venger de la Russie.
Le peuple n'a pas été moins chaud pour cette élection; mais devmez ce qui l'enflamme le plus? C'est que le fils de Bernadotte, né il y a douze ans, s'appelle Oscar. Or, Oscar est fils d'Ossian, fils de Fingal ; c'est un des héros de la mythologie , c'est un heu-
reux augure. Cette circonstance bizarre a produit un effet étonnant.
Voilà un soldat élu de sang-froid par les représentants d'une nation ; c'est un événement plus triste peut-être que le meurtre du roi de France. Nous marchons droit au droit romain sous les empereurs. Je tue, tu tues, il tue, nous tuons, vous tuez... je serai tué, tu seras tué , etc., en un mot, tout le verbe. La guerre est déclarée distinctement à toutes les races royales ; et Napoléon a dit un grand mot lorsqu'il a dit qu'il voulait que sa dynastie fût la plus ancienne de l'Europe.
Vous en verrez bientôt une autre attaquée , et les généraux d'Alexandre rois avant sa mort. Les anciens baignèrent dans le sang l'Europe et l'Asie; que feront les modernes? Je ne puis me détacher de mon idée fixe et consolante , que tout ce que nous voyons n'est qu'un avant-propos terrible, et que nous verrons un jour des événements aussi extraordinaires dans le bien que ceux que nous voyons aujourd'hui dans le mal (1).
Mais, en attendant, la génération sera sacrifiée.
J'ai le cœur aussi serré , monsieur le Comte , que si je ne m'étai attendu à rien. Il nous manquait un sergent-roi élu dans les règles, s une guerre d'existence déclarée aux anciennes races royales, et le pouvoir militaire, débarrassé de tout contre-poids moral, déchaîné dans le monde poUtique. Nous verrons tout cela. Je me flatte encore que cet état , étranger à l'Europe depuis si longtemps ne pourra s'y enraciner de nouveau. (Lettres et Opuscules, t. I, p. 243, 244, 245.)
33. — Frédéric II, roi de Prusse. — Avant de connaître la bataille du 14 juin 1807, j'avais écrit sans balancer à notre ami commun : Rien ne peut rétablir la puissance de la Prusse.
Vous voyez, monsieur le Comte, que je ne m'étais pas trompé. Les plus grands observateurs l'avaient prédit. Instruit par eux, il y a longtehips que j'ai prévu et annoncé cette catastrophe.
J'ai eu, depuis que je raisonne, uue aversion particulière pour Frédéric II, qu'un siècle frénétique s'est hâté de proclamer grand homme, mais qui n'était au fond qu'un grand Prussien.
L'histoire notera ce prince comme l'un des plus grands ennemis du genre humain qui aient existé. La monarchie, héritière imperturbable de son esprit, était devenue un argument contre la Providence (pour les sots, bien entendu; mais il y en a beaucoup). Aujourd'hui, cet argument s'est tourné en preuve palpable de la justice éternelle. Cet édifice fam^eux, construit avec du sang, de la boue, de la fausse monnaie et des feuilles de brochures, a croulé en un clin d'oeil, et c'en est fait pour toujours.
(1) Ceue lettre, écrite à M. le comte de***, est datée du 2 septembre 1810,
Il a duré moins que Thabit de l'architecte, car le dernier habit de Frédéric II est à Paris en fort bon état, et il survivra longtemps à la monarchie prussienne.
Lorsqu'on a porté au Sénat l'épée du grand homme, le président Fontanes a prononcé un fort beau discours dont on m'a cité cette phrase :
Grand exemple pour tous les souverains qui seraient tentés de fonder leurs empires sur des bases aussi fausses.
Entendez-vous, monsieur le Comte? Tout ce qui se dit là n'est pas faux.
La France et la Prusse, telles que nous les avons connues, sont les plus grands sujets qui jamais aient été présentés à la méditation des hommes d'Etat et des philosophes. Si j'avais l'honneur de présider à l'éducation d'un prince, je croirais avoir bien employé toute ma vie en les lui expliquant toute ma vie.
On voit, d'un côté, comment les hommes que nous appelons barbares ont créé dans la nuit du moyen âge des institutioDs qui ont duré quatorze siècles, et n'ont cédé à la fin qu'aux elîorts répétés d'une foule innombrable d'enragés ayant tous les vices de l'univers et l'enfer pour alliés.
Et comment, de l'autre côté, toute la science , tous les moyens du siècle de la philosophie, mis à la disposition de la souveraineté éclairée et absoUie , ont produit un édifice qui a duré quatorze minutes, pour s'affaisser ignoblement au milieu de la quinzième comme une citrouille qu'on écrase.
Chaque nation, en se comparant à ces deux modèles, peut se juger aussi certainement qu'un chimiste juge le métal dans la coupelle. {Lettres et Opuscules, t. I, p. 141, 142.)
34. Louis XIV. — Assurément Louis XIV possédait des qualités éminentes , et c'est bien mal à propos que dans le dernier siècle on avait formé une espèce de conjuration pour le rabaisser; mais, sans déroger à la justice qui lui est due, la vérité exige cependant qu'en lisant son histoire, on remarque franchement et sans amertume ces époques d'enivrement où tout devait plier devant son impérieuse volonté.
Si l'on songe aux succès éblouissants d'une très longue partie de son règne, à cette constellation de talents qui brillaient autour de lui, à l'habitude du commandement le plus absolu, à l'enthousiasme de l'obéissance qui devinait ses ordres au lieu de les attendre , à la flatterie qui l'environnait comme une sorte d'atmosphère , comme l'air qu'il respirait, et qui finit enfin par devenir un culte, une véritable adoration, on ne s'étonnera plus que d'une chose, c'est qu'au milieu de toutes les séductions imaginables, il ait pu conserver le bon sens qui le distinguait, et que, de temps en temps, il ait pu se douter encore qu'il était homme.
PENSÉES DE JvOSEPH DE MAISTRE. 349
On l'a surnommé le plus catholique des rois, et rien n'est plus vrai si l'on ne considère que les intentions du prince; mais si, dans quelques circonstances, le pape se croyait obligé de contredire la moindre des volontés royales, tout de suite la prérogative royale s'interposait entre le prince et la vérité, et celle-ci courait grand risque.
Jamais roi de France ne fut aussi sincèrement attaché à la foi de ses pères, rien n'est plus certain; mais ce qui ne l'est pas moins, c'est que jamais roi de France, depuis Philippe le Bel, n'a donné au Saint-Siège plus de chagrin que Louis XIV. — Imagine-t-on rien d'aussi dur, d'aussi peu généreux que la conduite de ce prince dans l'affaire des franchises ? Il n'y avait qu'un cri en Europe sur ce malheureux droit d'asile accordé à Rome aux hôtels des ambassadeurs. C'était, il faut l'avouer, un singulier titre pour les souverains catholiques, que celui de protecteur des assassins. Louis XIV seul demeura sourd au cri de la raison et de la justice.
Jamais l'inflexible hauteur du prince qui ne pouvait soutfrir aucune espèce de contradiction ne se montra d'une manière plus mémorable que dans l'affaire delà régale. {Église gallic, t. II, ch. P'^.)
35. — Le roi de Saxe. — Examen d'une haute question sur la souveraineté. — Monsieur le Marquis (1), mille grâces de votre lettre du 11, et de la pièce intéressante qu'elle accompagnait! A l'instance faite par la France, il faut répondre comme à la messe : dignum et 'ustum est.
Vous avez ôté un poids de dessus mon cœur, en me laissant apercevoir seulement la possibilité que justice soit rendue à S. M. le roi de Saxe.
Un roi détrôné par une délibération, par un jugement formel de ses collègues! C'est une idée mille fois plus terrible que tout ce qu'on avait débité à la tribune des Jacobins, car les Jacobins faisaient leur métier : mais lorsque les principes les plus sacrés sont attaqués par leurs défenseurs naturels, il faut prendre le deuil...
Quel crime est donc reproché au roi de Saxe? — D'avoir tenu à Bonaparte, ou d'être revenu à M?
En vérité, monsieur le marquis, on perd la parole lorsqu'on entend de pareilles choses. C'est bien ici qu'il faudra s'écrier : Qui donc osera Jeter la première pierre? Je n'examine pas si le roi de Saxe raisonna bien ou mal après les batailles de Lutzen et de Bautzen; je mets tout au pire et suppose qu'il eut tort. Personne n'a le droit de lui demander raison de sa conduite.
Si la souveraineté est amenoble devant quelque tribunal, elle n'existe plus. Si les rois ont le droit de juger les rois, à plus forte raison ce droit appartient aux peuples. Pourquoi pas? D'ailleurs, la
(1) M. le marquis de Saint-Marsan, à Vienne; 28 octob. 1814.
chose revient au même ; car, puisque ^oit^ juge légitime peut toujoum être envoyé par ?ow?e partie lésée, si les rois sont juges légitimes d'un autre roi, tout peuple a droit d'invoquer tout souverain contre celui dont ce peuple aura à se plaindre.
Alors nous verrons de belles choses.
Ce fut un grand et magnifique spectacle , un spectacle sublime, admirable à l'excès, et pas assez admiré peut-être, que celui qui nous fut présenté en 1782, lorsque la France, la Savoie et la Suisse vinrent mettre à la raison une petite république en convulsions, calmèrent ses impertinentes tempêtes, puis se retirèrent sans toucher à son territoire ni à son indépendance, sans égratigner ses fortifications, et sans lui donner d'autre ordre que celui d'être heureuse. Si l'on considère la supériorité des trois puissances réun ies sur celle de Genève, et même celle de la France sur les deux autres alliés , on trouvera difficilement dans l'histoire un plus magnifique hommage rendu aux principes. Aujourd'hui , nous pourrions voir un souverain vénérable par l'âge et par la conduite , célèbre par ses vertus domestiques et religieuses, chéri et regretté de son peuple : nous pourrions le voir, dis-je, après un règne paternel de plus d'un demi -siècle, jugé et déposé par ses frères, et contre le vœu exprès de ses sujets, pour s'être trompé sur une question de morale et de politique la plus délicate et la plus importante! Ce serait, il faut l'avouer, un spectacle un peu différent.
J'ai supposé le souverain coupable ; maintenant je fais un pas de plus, et je suppose le tribunal compétent. Voilà donc un roi coupable d'un crime horrible, celui de n'avoir pas pensé comme les autres. Qu'en ferons-nous ? Nous donnerons ses Etats à une autre famille : ceci est nouveau.
Parce qu'un père de famille se conduit mal et parce que le Sénat l'interdit, il faut transporter ses biens à des étrangers, au préjudice de ses héritiers naturels? C*est une superbe jurisprudence! Je serais désolé, monsieur le marquis, si l'assemblée la plus auguste, qu'on pourrait appeler un sénat de rois, venait à juger comme une loge de francs-maçons suédois.
C'est dans ce moment, plus que jamais, que l'esprit des peuples, totalement corrompu par vingt-cinq ans de brigandage, a besoin d'être rassaini par la noble et sainte politique des souverains. Qu'on ne nous parle plus de rois détrônés, de partages de convenance, et pas même de grands et de petits souverains : la souveraineté n'est ni grande ni petite; elle est ce qu'elle est.
On nous parlera, sans doute, de nécessité politique, d'engagements irrévocables, etc. Je n'entre pas dans tous ces détails. Personne ne respecte plus que moi les juges futurs du roi de Saxe, et le plus influent surtout. Pour vous qui connaissez mes sentiments comme sujet, comme ministre du roi de Sardaigne et comme particuher, je
me borne à désirer de toutes les forces de mon âme que la Providence, qui a couronné Tempereur de Russie de tant de gloires, lui accorde celle de pouvoir écarter le plus grand des scandales politiques.
Si le congrès ne s'attache pas fortement aux grands principes, il ne fera que serrer les dents du dragon, et ce sera à recommencer, à la vérité, sur un ton moins atroce. (Lettres et Opuscules, t. I, p. 296, 297.)
36. — Explication donnée à M. le vicomte de Bonald sur la durée des règnes. — Je trouve aussi M. l'abbé de Lamennais bien heureux d'avoir eu un patron tel que vous. Je viens de lui écrire longuement, et je lui donne quelques explications sur un article de mon livre qui l'avait fort intrigué : c'est celui de la vie commune des souverains et des familles royales naturelles.
Je vous en conjure, monsieur le vicomte, examinez cet article de bien près avec vos excellents yeux. Si, en général, les rois ont plus de vie que nous; si les règnes s'allongent à mesure que la religion se purifie, si les règnes catholiques sont plus longs, n'est-ce pas une mine bien digne d'être creusée ?
Mais si les règnes catholiques sont de 25 ans, comme en France, en Piémont et ailleurs, et si la vie commune des hommes n'est que de 27 ans, comment n'y aurait-il pas plus de vie dans la maison royale ? il faudrait alors que tous les souverains fussent montés sur le trône en tombant dans le berceau. -.
Examinez bien, je vous prie. {Lettres et Opuscules, t. II, p. 28.)
37. — Obstination des hommes à unir l'empire et le sacerdoce. — Les philosophes de ce siècle se sont beaucoup plaint de la ligue de l'empire et du sacerdoce, mais l'observateur sage ne peut se dispenser d'admirer l'obstination des hommes à mêler ces deux choses : plus on remonte dans l'antiquité, et plus on trouve la législation religieuse. Tout ce que les nations nous racontent sur leur origine prouve qu'elles se sont accordées à regarder la souveraineté comme divine dans son essence : autrement elles nous auraient fait des contes tout différents. Jamais elles ne nous parlent de contrat primordial, d'association volontaire, de délibération populaire. Aucun historien ne cite les assemblées primaires de Memphis ou de Babylone. C'est une véritable folie d'imaginer que le préjugé universel est l'ouvrage des souverains. L'intérêt pai;ticulier peut bien abuser de la croyance générale, mais il ne peut la créer. Si celle dont je parle n'avait pas été fondée sur l'assentiment antérieur des peuples, non seulement on n'aurait pu la leur faire adopter, mais les souverains n'auraient pu imaginer une telle fraude. En général, toute idée universelle est naturelle. (Mélanges, p. 200.)
Les parlements de France avaient porté un coup mortel aux deux puissances, en les mettant l'une à l'égard de l'autre dans une fausse
position. Ils en avaient fait deux ennemies toujours aux aguets et toujours prêtes à se précipiter l'une sur l'autre; tandis que, par nature, ce sont deux sœurs qui doivent naarcher ensemble vers le même but, en se donnant la main.
On reprochait à la politique romaine je ne sais quel caractère sournois, timide tortueux, tergiversateur.
Sans examiner si et jusqu'à quel point on pouvait avoir raison, je dis que ce caractère quelconque était notre ouvrage : c'est en rectifiant notre politique que nous perfectionnerons la vôtre. {Lettres et Opuscules, 1. 1, p. 382.)
38. — Le Souverain qui met la main sur le pape est malheureux et abrège son propre règne. — Nous recevons dans ce moment la nouvelle de la convocation du concile de Paris, avec la lettre menaçante de Napoléon qui a cassé la glace et menace ouvertement de déposer le Pape. Voilà un autre ordre de choses; et qui sait ce que nous verrons? Il me paraît impossible, que, d'un côté ou de l'autre, il ne s'élève pas quelque opposition, quelque protestation sublime. Quoi qu'il en soit, Votre Majesté assiste avec nous à l'une des plus grandes expériences qui puissent avoir lieu sur ce sujet. {Lettres et Opuscules, t. I, p. 246.)
39. — Il fait bon vivre sous la crosse. — Voulez-vous con«naître le véritable esprit sacerdotal? Etudiez-le dans le pays où le prêtre a tenu le sceptre ou |p tient encore. Des circonstances extraordinaires avaient établi en Allemagne une foule de souverainetés ecclésiastiques. Pour les juger sous le rapport de la justice et de la douceur, il suffirait de rapporter le vieux proverbe allemand : Il est bon de vivre sous la crosse. Les proverbes, qui sont le fruit de l'expérience des peuples, ne trompent jamais. Jamais, dans ces pacifiques gouvernements, il n'était question de persécutions, ni de jugements capitaux contre les ennemis spirituels de la puissance qui régnait.
40. — Rome! — Mais que dirons-nous de Rome, monsieur le Comte? Assurément, c'est dans le gouvernement des Pontifes que le véritable esprit du sacerdoce doit se montrer de la manière la moins équivoque. Or, c'est une vérité universellement reconnue, que jamais on n'a reproché à ce gouvernement que la douceur. Nulle part on ne trouvera un règne plus paternel, une justice plus également distribuée, un système d'impositions à la fois plus humain et plus savant, une tolérance plus parfaite. Rome est peut-être le seul lieu de l'Europe où le juif ne soit ni maltraité ni humilié. A coup sûr, du moins, c'est celui où il est le plus heureux, puisqu'une autre phrase proverbiale appela de tout temps Rome le paradis des Juifs.
Ouvrez l'histoire : quelle souveraineté a moins sévi que Rome moderne contre les délits antireligieux de toute espèce? Même dans
les temps que nous appelons d'ignorance et de fanatisme, jamais cel esprit n'a varié. Permettez-moi de vous citer seuJement Clément IV, grondant, au pied de la lettre, le roi de France (qui était cependant saint Louis) sur les lois trop sévères, au jugement du Pontife, que ce grand prince avait portées contre les blasphémateurs (1) le priant instamment, dans une bulle du 12 juillet 1268, de vouloir bien adoucir ces lois.
Voltaire a rendu plus d'un témoignage au gouvernement des Pontifes. Je veux vous en citer un très remarquable. Il est tiré du poème de la Loi naturelle^ où l'on n'irait point le chercher sans être averti :
Marc-Aurèle et Trajan mêlaient au champ de Mars
Le bonnet du pontife au bandeau des Césars.
L'univers, reposant sous leur heureux génie.
Des guerres de V école ignorait la manie;
Ces grands législateurs^ d'un saint zèle animés.
Ne combattirent point pour leurs poulets sacrés.
Rom , ENCORE aujourd'hui conservant ces maximes,
Joint le trône a l'autel par des noeuds légitimes ;
Ses citoyens en paix, sagement gouvernés,
Ne sont plus conquérants et sont plus fortunés (2).
Or, je vous le demande, monsieur le Comte, comment serait-il possible qu'un caractère général d'une telle évidence se démentît sur un seul point du globe? Doux, tolérant, charitable, conso.ateur dans tous les pays du monde,.... etc.. {Lettres sur Vlnquisit.^ 1" lettre.)
41. — Point de civilisation sans religion. — Jamais les nations n'ont été civilisées que par la religion. Aucun autre instrument connu n'a de prise sur l'homme sauvage. Sans recourir à l'antiquité, qui est très décisive sur ce point, nous en voyons une preuve sensible en Amérique. Depuis trois siècles nous sommes là avec nos lois, nos arts , nos sciences, notre civilisation, notre commerce et notre luxe : qu'avons-nous gagné sur l'état sauvage.^ Rien. Nous détruisons ces malheureux avec le fer et l'eau-de-vie ; nous les repoussons insensiblement dans l'intérieur des déserts, jusqu'à ce qu'enfin ils disparaissent entièrement, victimes de nos vices autant que de notre cruelle supériorité. {Principe générateur^ XXXIII.)
42. — Missions. — Quel philosophe a-t-il jamais imaginé de quitter sa patrie et ses plaisirs pour s'en aller dans les forêts de l'Amérique à la chasse des sauvages, les dégoûter de tous les vices de la barbarie et leur donner une morale? Ils ont bien mieux fait; ils ont composé de beaux livres pour prouver que le sauvage était
(1) Voyez du Gange, dans ses notes sur Joinville, Collection des Mémoires concernant l'histoire de France, t IL, p. 258, note 3«.
Voyez le poème de la religion naturelle, IV®' partie.
l'hoiome naturel, et que nous ne pouvious souhaiter rien de plus heureux que de lui çessembler. Condorcet a dit que les missionnaires nont porté en Asie et en Amérique que de honteuses superstitions. Rousseau a dit, avec un redoublement de folie véritablement inconcevable, que les missionnaires ne lui paraissent guère plus sages que les conquérants. Enfin , leur coryphée a eu le front (mais qu'avaitil à perdre?) de jeter le ridicule le plus grossier sur ces pacifiques conquérants que l'antiquité aurait divinisés.
Ce sont eux cependant, ce sont les missionnaires qui ont opéré cette merveille au-dessus des forces et même de la volonté humaine. Eux seuls ont parcouru d'une extrémité à l'autre le vaste continent de l'Amérique pour y créer des hommes. Eux seuls ont fait ce que la politique n'avait pas seulement osé imaginer. Mais rien dans es genre n'égale les missionnaires du Paraguay. C'est là où l'on a vu d'une manière plus marquée Tautorité et la puissance exclusive de la religion pour la civilisation des hommes. On a vanté ce prodige, mais pas assez : l'esprit du dix-huitième siècle et un autre esprit, son comphce ont eu la force d'étouffer, en partie, la voix de la justice et même celle de l'admiration. Un jour peut-être (car on peut espérer que ces grands et nobles travaux seront récompensés), au sein d'une ville opulente assise sur une antique savane^ le père de cei
missionnaires aura une statue :