Comment expliquer le succès de la médiocrité
On s'étonne souvent du succès de la médiocrité. Quant à moi, Madame, je ne pourrais expliquer qu'elle ne réussît pas : encore une fais, elle est si aimable !
Vous connaissez, sans doute, cette anecdote d'un ministre espagnol à qui le roi avait demandé le projet d'une lettre importante. Après avoir lu l'ouvrage du ministre, le roi tira de sa poche un autre projet qu'il avait rédigé lui-même sur le même sujet, et le déchira en disant : Le vôtre est meilleur. — Le ministre , en se retirant, rencontra un homme de sa connaissance particulière, et lui dit, tout effaré : Mon ami, je suis perdu ! Mon maître vient de découvrir que fai plus d'esprit que lui.
Assurément, je suis moins tenté que tout autre d'établir des règles générales dans les choses sérieuses, et encore moins d'exagérer le mal inséparable de la nature humaine ; mais il n'est pas moins vrai que je mets le doigt sur un côté faibk de la monarchie. {Lettres et Opuscules, t. II, p. 175.)
27. — Du doute. — Le doute n'habite point la cité de Dieu. C'est un beau mot de S. Augustin : comment le doute et la vérité pourraient-ils habiter ensemble? C'est une contradiction. — Nous ne pouvons, hélas! que trop avoir le remords du crime; mais le remords de l'erreur, qui est le doute, nous ne l'avons ni ne pouvons ravoir.
Hors de la cité^ au contraire, le doute est chez lui, et ce doute est un don, puisqu'il avertit de rentrer. {Lettres et Opuscules, t. I,p. 342.)
28. — De la peine de mort. — Sur la jurisprudence et surtout sur la jurisprudence criminelle, je ne me fie nullement aux philosophes. C'est une science toute pratique qu'on n'apprend que dans les tribunaux.
Non seulement je crois qu'il ne faut pas abolir la peine de mort, mais je crois que toute nation qui l'abolit se condamne, autant qu'il est en elle, à la seconde place.
Les nations de premier ordre ont toujours condamné, et, si je ne me trompe, condamneront toujours à mort. Je ne nie pas cependant que l'abolition de la peine de mort ne soit un bien chez vous, sous un point de vue relatif, c'est-à-dire qu'elle s'oppose à un autre grand mal; mais toujours cette abolition sera ou signe ou cause d'infériorité (1). {Lettres et Opuscules, t. I, p. 440.)
29. — De l'exilé. — La vie des exilés ressemble un peu à celle des guerriers; on finit par y trouver des charmes. Les hasards, les dangers, les surprises, les aventures amusent la tête et le cœur. (Lettres et Opuscules, t. I, p.. 414.)
De l'insurrection. — Toute insurrection qui ne réussit pas dé-
(1) Au prince de Koslowski.
courage, plus ou moins, l'esprit qui l'a produite, et renforce le gou vernement. (Lettres et Opuscules, t. I, p. 415.)
30. — A propos d'Épicure. — S'il y a quelque chose de connu, c'est la comparaison de Gicéron, au sujet du système d'Epicure, qui voulait bâtir un monde avec les atomes, tombant au hasard dans le vide. On me ferait plutôt croire, disait le grand orateur, que des lettres jetées en Vair pourraient s'arranger en tombant de manière à former un poème.
Des milliers de bouches ont répété cette pensée; je ne vois pas cependant que personne ait songé à lui donner le complément qui lui manque. Supposons que des caractères d'imprimerie, jetés à pleines mains du haut d'une tour, viennent former à terre \Athalie de Racine, qu'en résulterait-il?
Qu'une intelligence a préside à la chute et à l'arrangement des caractères : le bon sens ne conclura jamais autrement. [Principe générateur, n° 11.)
31. — L'homme ne peut abolir une loi fondamentale. — L'essence d'une loi fondamentale est que personne n'ait le droit de l'abolir; or, comment sera-t-elle au-dessus de tous, si quelqu'un l'a faite? (I6zd., no 2.)
32. — Expressa nocent, non expressa non nocent. — Il n'y a rien de si vrai que cette maxime de la jurisprudence romaine : Expressa nocent, non expressa non nocent.
Il y a une grande quantité de choses vraies et justes, et qui cependant ne doivent pas être dites et encore moins écrites. {Lettres et Opuscules, t. I, p. 263.)
33. — Les forces de Thomme dépendent du sentiment moral qui l'anime. — L'homme par lui-même n'est rien. C'est un ballon qui n'est par lui-même qu'un vaste chiffon, dont la grandeur, la beauté et la puissance dépendent uniquement du gaz qui le remplit; ce gaz se nomme religion, liberté, orgueil, colère, etc.; en un mot, tout dépend du sentiment moral qui enflamme l'homme, et qui augmente ses forces sans mesure. {Ibid., t. I, p. 326.)
34. — La philosophie est un terrain sur lequel le pied humain n'a jamais pu se tranquilliser. — Vous (1) avez parfaitement bien attaqué, ou, pour mieux dire, réduit a sa juste valeur, ce terrain mouvant, nommé en général philosophie et sur lequel jamais aucun pied humain n'a pu se tranquilliser. {Lettres et Opuscules, t. I, p. 500.)
35. — L'orang-outang se chauffe comme nous, jamais il n'avancera un tison. — Vous avez parfaitement exposé nos deux titres principaux de noblesse : l'empire sur les animaux et l'usage exclusif du feu.
(1) M. le vicomte de Donald.
L'orang-outang aime Je feu comme nous, il s'assied comme nous devant le feu, il présente les mains comme nous, mais, dans les siècles des siècles, il n'avancera pas un tison.
Le monde serait visiblement inhabitable pour l'homme, si l'animal pouvait disposer du feu. — C'est une chance heureuse pour nous, diraient certains philosophes que j'admire de tout mon cœur, autant que j'admire cet homme d'esprit qui disait à Lyon : C'est cependant un grand bonheur que le Rhône et la Saône passent dans cette ville. {Lettres et opuscules, t. 1, p. 500.)
36. — Qui ne sait s'ennuyer ne sait rien. — Ce monde-ci, ma chère Adèle, est une gêne perpétuelle; et qui De sait s'ennuyer ne sait rien. (Lettres et Opuscules, t. I, p. 43.)
37. — Puissance de l'opinion. — L'opinion peut être comparée à la vapeur.
Pour la former, il faut du feu ; mais quand une fois elle est formée, elle soulèverait les Pyrénées.
Alors les hommes ne se comptent plus à la manière ordinaire, ils ne s'ajoutent plus; ils se multiplient les uns par les autres : trois et trois font neuf; cela s'est toujours vu. (Lettre à M. le comte de***. — Lettres et Opuscules^ t. I, p. 211.)
38. — Une idée, née dans une tête saine et approuvée par des hommes de poids, ne peut être condamnable. — Lorsqu'une idée, née dans une tête saine qui surmonte un cœur droit, a de plus été examinée attentivement et approuvée par quatre ou cinq hommes de poids, elle ne saurait plus être absurde ni condamnable; elle peut être simplement désapprouvée, mais c'est bien différent. {Lettres et Opuscules, t. I, p. 186.)
39. — La médiocrité seule refuse d'admirer et d'approuver. — Les peuples, comme les individus, sont admirateurs à mesure qu'ils sont supérieurs.
La médiocrité refuse toujours d'admirer et souvent d'approuver. {Lettres et Opuscules, t. I, p. 348.)
40. — Les maux qui nous accablent sont des actes de justice. — Les maux qui nous accablent sont terribles surtout pour les aveugles, qui disent que tout est bien, et qui refusent de voir dans tout cet univers un état violent, absolument contre nature dans toute l'énergie du terme.
Pour nous, Madame, contentons-nous de savoir que tout a sa raison d'être, que nous connaîtrons un jour. Ne nous fatiguons point à savoir les pourquoi, même lorsqu'il serait possible de les entrevoir.
La nature des êtres, les opérations de l'intelligence et les bornes des possibles nous sont inconnues. Au lieu de nous dépiter follement contre un ordre de choses que nous ne comprenons pas, attachonsnous aux vérités pratiques. Songeons que l'épithète de très bon est
nécessairement attachée à celle de très grand, et c'est assez pour nous.
Nous comprendrons que, sous l'empire de Têtre qui réunit ces deux qualités , tous les maux dont nous sommes les témoins ou les victimes ne peuvent être que des actes de justice , ou des moyens de régénération également nécessaires. N'est-ce pas lui qui a dit par la bouche d'un de ses envoyés : « Je vous aime d'un amour éternel. »
Cette parole doit nous servir de solution générale pour toutes les énigmes qui pourraient scandaliser notre ignorance,
Attachés à ua point de l'espace et du temps, nous avons la manie de rapporter tout à ce point : nous sommes tout à la fois ridicules et coupables ^ {Lettres et Opuscules, t. II, p. 160. — Discours à jyjme la marquise de Costa.)
41. — Immortalité de l'âme. — L'homme ne paraît si petit que parce qu'il est courbé vers sa demeure : la stature de cet être est immense, et s'il a la force de se relever quelquefois, il peut encore porter sa tête jusque dans les régions de la paix.
Nous sommes tous entraînés avec la rapidité de l'éclair vers ce moment, le dernier des moments, où toutes les passions qui nous agitent aujourd'hui ne seront plus pour nous que des souvenirs inutiles ou amers.
Anticipons sur l'instant solennel où nous finirons de mourir.
Soulevez le voile : Eugène est derrière.
Jadis Socrate, avant de boire la ciguë, disait à ses amis : « Lors- « qu'x)n disposera de mon corps, ne dites pas qu'on brûle ou qu'on « enterre Socrate ; ne me confOxNdez point avec mon cadavre. »
La raison seule n'a jamais rien dit de plus beau.
Mais Socrate avait besoin de convaincre ses disciples pour les consoler : plus heureux que lui, je n'ai qu'à vous prier de vous servir de vos principes : Vous ne confondez point Eugène avec son cadavre : la chrysalide grossière est tombée en poudre: mais le papillon immortel a déployé ses ailes d'or et d'azur pour s'envoler vers sa patrie. Tout ce que nous avons aimé, tout ce que nous avons admiré dans votre fils, vit, et ne mourra jamais.
Ombre pure et chérie ! Si les sentiments qui ont pénétré nos cœurs dans ce monde survivent à la mort et nous accompagnent dans l'autre-, si, comme de grandes âmes généreuses et sensibles aiment à le croire, les objets de nos affections ne deviennent point étrangers à notre intelligence au moment où elle se débarrasse de notre enveloppe mortelle, reviens ! Ah ! reviens souvent parmi nous ! habite encore, la demeure solitaire de tes parents désolés ! Descends vers eux comme ces génies bienfaisants, envoyés, dans l'enfance du monde vers les patriarches exilés et voyageurs, pour verser dans leur esprit des instructions utiles, et dans le cœur le baume du courage et de la consolation! Viens! tu ne changeras point de séjour : le ciel est par-
tout OÙ se trouve la vertu. La nuit quand tout se tait, quand la douleur, seule avec elle-même, baigne sa froide couche de larmes amères, plane sur ces têtes chéries, et de ton aile éthérée, secoue sur elles une rosée balsamique qui les avertisse de ta présence et les remplisse dépensées célestes. (Lettres et Opuscules, t. II, p. 161.)
42. — Le coup-d'œil géographique fait les généraux. — Je suis bien aise que vous (1) ayez été tout de suite mis eu activité; et j'espère que cette campagne vous sera fort utile.
Vous faites la guerre dans un pays extrêmement difficile et vous avez d'excellentes cartes sous la main, profitez-en pour vous faire un œil géographique : c'est là tout le militaire." Je ne parle pas de la valeur, celui qui n'en a pas doit filer ; mais vous ne sauriez croire combien je suis entiché de ce coup-d'œil géographique et même topographique; ou je me trompe fort ou c'est ce qui fait les généraux.
Devenez surtout géographe militaire. La connaissance du théâtre de la guerre est le point capital .dans votre métier. (Lettres et Opuscules, t. t, p. 191. — L'auteur écrit en 1808.)
43. — Du serment au Souverain. — 1808. Ce qui se passe, Monsieur le Comte, me paraît jeter un grand jour sur des questions importantes, notamment sur celles du serment Tune des plus ardues de la morale. J'ai toujours pensé, je vous l'avoue franchement, que le serment au Souverain de fait est indispensable quant à la masse, et n'a rien de criminel. Quelques individus peuvent blesser, en le prêtant, l'honneur et la délicatesse, sans blesser la morale proprement dite. Ce peut être une bassesse sans être un péché.
Il est bien essentiel qu'on croie en France que telle est l'opinion du roi; qu'il ne blâme rien de ce que la nécessité exige. (Lettres et Opuscules, t. l, p. 144.)
44. — Dans le choc de deux autorités grandes et souveraines, il y a toujours des exagérations réciproques. — Il n'est jamais arrivé dans le monde que, dans le choc de deux autorités grandes et souveraines, il n'y ait pas eu des exagérations réciproques.
Mais la puissance qui ne se donne que les torts de l'humanité, doit passer pour innocente, puisqu'elle ne peut se séparer de sa propre nature. Tout blâme tombe justement sur celle qui abuse de ses forces, au point de fouler aux pieds toutes les lois de la justice, de la modération et de la délicatesse. (Église gallicane, 1. II, ch. I.)
45. — Remède aux grands maux politiques. — Une observation importante : Jamais les grands maux politiques, jamais surtout les attaques violentes portées contre le corps de VÉtat, ne peuvent être prévenues ou repoussées que par des moyens également violents.
Ceci est au rang des axiomes politiques les plus incontestables. Dans tous les dangers imaginables, tout se réduit à la formule
(i) M. le comte Rodolphe de Maistre.
romaine : Videant consules ne respublica- detrimentum capiat.
Quant aux moyens, le meilleur (tout crime excepté) est celui qui réussit.
Si vous pensez aux se vérités de Torquemada, sans songer à tout ce qu'elles prévinrent, vous cessez de raisonner. {Lettres sur l'Inquisit.^ 1" lettre.)
46. — La loi du tempérament dans Tharmonie sociale, -r- L'harmonie sociale est sujette à la loi du tempérament, comme l'harmonie proprement dite, dans le davier général. Accordons rigoureusement les quintes, les octaves jurent, et réciproquement.
La dissonance étant donc inévitable, au lieu de la chasser, ce qui est impossible, il faut la tempérer en la distribuant. Ainsi, de part et d'autre, le défaut est un élément de la perfection possible.
Dans cette proportion, il n'y a que la forme de paradoxale.
MaiSj dira-t'On peut-être encore, oîi est la règle pour discerner le défaut accidentel de celui qui tient à la nature des choses et qu'il est mpossible d'éliminer?
Les hommes à qui la nature n'a donné que des oreilles, font de ces sortes de questions, et ceux qui ont de l'oreille haussent les épaules. (Principe générât., XLL)
47. — Principe créateur des empires. — Cause de leur mort. — Comme c'est le principe religieux qui a tout créé, c'est l'absence de ce même principe qui a tout détruit.
Si la formation de tous les empires, les progrès de la civilisation et le concert unanime de toutes les traditions ne suffisaient point encore pour nous convaincre, la mort des empires achèverait la démonstration commencée parleur naissance. La secte d'Epicure, qu'on pourrait appeler Vincrédulité antique, dégrada d'abord, et détruisit bientôt tous les gouvernements qui eurent le malheur de lui donner entrée. Partout Lucrèce annonça César. {Principe générât., LX.)
48. — De l'enthousiasme politique. — L'enthousiasme et le fanatisme ne sont point des états durables.
Ce degré d'éréthisme fatigue bientôt la nature humaine; en sorte qu'à supposer même qu'un peuple, et surtout le peuple français, puisse vouloir une chose longtemps, il est sûr au moins qu'il ne saurait la vouloir avec passion. Au contraire, l'excès de fièvre l'ayant lassé, l'abattement, l'apathie, l'indilïérence succèdent toujours aux grands efforts de l'enthousiasme. {Principe générât., LX.)