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— Le dix-rseptième siècle a vu naître les journaux : et s'il fallait encore bien du temps, bien des changements dans l'état social, pour que les gazettes rimées et non rimées deAinssent les journaux politiques que nous connaissons, l'un des pouvoirs de la société, sinon de l'État, les journaux purement littéraires, les recueils périodiques consacrés aux sciences, à l'érudition, à la critique, ont pris tout d'abord, et dès la seconde moitié du dix-septième siècle, une valeur considérable, non surpassée depuis, grâce aux hommes de mérite qui s'en sont mêlés, et à la situation géographique, politique, religieuse des Provinces- Unies, station alors si favorable au frottement et au commerce des esprits indépendants. Les journaux ne sont pas seulement un instrument de publicité, c'est un des moyens d'appUquer le principe de l'association aux travaux de l'esprit ; et l'association qui ne rend pas de bien grands services à l'art, ni même à l'invention scientifique, s'applique très-bien aux choses de critique et d'érudition. Non-seulement les journaux, mais les Académies, les congrégations monastiques, des sociétés plus restreintes, entreprirent de grandes pubUcations, de vastes collections auxquelles les forces d'un homme ou d'un petit nombre d'hommes n'auraient pas suffi.
— L'érudition de l'époque cesse de s'appliquer uniquement à l'antiquité grecque et romaine, ou aux langues de rOrient, en tant seulement qu'elles fournissent des textes, des versions ou des commentaires de la Bible et d'Aristote : on commence à étudier pour elle-même la Httérature arabe : on s'occupe déjà du moyen âge pour en dépouiller les chartes, les diplômes, sur lesquels se fondent encore le temporel de l'Eglise, les prétentions de la noblesse et tout ce qui subsiste de la féodalité, tout ce que l'on peut appeler la féodahté civile. Mais, si l'on se livre toujours avec ardeur à l'étude des langues, on est
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encore bien loin du temps où le point de vue du linguiste prévaudra sur celui du grammairien, où l'anatomie et la physiologie des langues reposeront sur des principes vraiment scientifiques. En ce qui concerne particulièrement l'exploration de l'antiquité classique, les grandes découvertes, celles qui ont vivement ému les esprits et changé le cours des idées, sont antérieures ou postérieures à ce siècle. On vit toujours sur le fond de connaissances qu'ont donné les fouill<^s et les restitutions datant de la Renaissance, en attendant celles qui dans l'Etrurie, la Campanie, la Grèce, l'Orient, l'Egypte, l'Inde, viendront plus tard modifier et agrandir les idées de l'antiquaire et les jugements du critique. Les traductions sont de belles infidèles, et le luxe de l'érudition tend toujours à étouffer le sentiment du génie de l'antiquité, de la couleur antique. Pour ce qui regarde le moyen âge, les matériaux sont à portée, l'érudition les recueille, mais le sens d'interprétation fait pareillement défaut, parce qu'on est encore trop près de cette grande réaction contre le moyen âge, qui s'appelle la Renaissance, et parce qu'il faut donner à une réaction en sens contraire le temps de se prononcer.
Pendant qu'il se fait de doctes compilations historiques, on voit se multiplier considérablement les livres d'histoire ancienne ou contemporaine, écrits en toutes langues pour l'instruction ou l'amuseftient du public; et toutefois ces livres, par l'habillement moderne dont ils affublent les hommes et les choses, sont plus propres à égarer qu'à former le sens historique. Si Bossuet compose dans son style magnifique une théologie de l'histoire, la philosophie de l'histoire, dont on a tant abusé depuis, n'est pas née encore; et comme l'histoire et les sciences n'ont de points de contact que par le rapprochement de la philosophie des sciences et de la philosophie de l'histoire, il s'ensuit que les sciences et l'histoire, telle qu'elle est conçue au
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dix-septième siècle, n'ont effectivement rien de commnn. Sur quelque point que porte la critique historique, elle est tenue en bride par des traditions canoniques- dont quelques esprits audacieux ne peuvent tâcher de se débarrasser sans sortir de la grande communion des hommes de leur temps, sans rompre en tjuelque sorte avec leur siècle dont ils dérangent, par leur hardiesse prématurée, les belles ordonnances.
Remarquons que l'absence de philosophie de l'histoire, ou de liens qui rattachent les sciences naturelles à l'histoire de l'homme, contribue encore à donner aux doctrines du dix-septième siècle leur air de grandeur ou ce qu'on pourrait appeler plus familièrement « leur grand air jo. Car il ne faut jamais perdre de vue que les sociétés humaines vivent d'une vie moins élevée, moins noble que celle de l'homme pris dans son existence personnelle et individuelle; qu'elles ont des aspirations moins hautes, une destinée plus terrestre, et qu'elles ne peuvent pas se gouverner en vue du même idéal. Donc, pour tout ce qui relève la personne humaine et l'idéal qui lui est propre, il y a plus à gagner qu'à perdre dans ce qui retarde l'avénement des sciences sociales, ou l'application aux faits sociaux de l'esprit scientifique, tel qu'il s'est formé par l'étude, l'analyse et la coordination systématique des faits naturels. Aussi un spirituel critique a-t-il fait observer (jue les grands écrivains du dix-septième siècle excellent dans ce qu'il appelle « les vérités moyennes », dans celles qui font valoir la forme littéraire, la pompe oratoire ou les grâces du style, plutôt que dans celles qui exigent pour être saisies une intuition puissante ou une analyse rigoureuse.
— Nous avons eu déjà l'occasion de dire que nous ne poussions pas l'impertinence jusqu'à vouloir toucher à quelque chose d'aussi déhcat et parfois d'aussi fugace
dans ses nuances que la critique littéraire. Quand une littérature approche du terme de son plein épanouissement ou qu'elle vient seulement de le dépasser, la nature suit une tout autre marche que dans l'ordre des phénomènes mécaniques, où le mouvement se ralentit toujours avant que de passer à un mouvement en sens opposé. Ici au contraire ce n'est plus par siècle, c'est par vingtaines ou par dizaines d'années que comptent les connaisseurs, pour marquer des changements sensibles, des phases distinctes de la langue et du goût, dont la subtile analyse fait le mérite et le charme de la critique littéraire. 11 y a bien des intermédiaires entre la langue de Malherbe et celle de Racine, entre la prose de Balzac et celle de Massillon; elles Anglais n'en trouvent pas moins, en suivant le mouvement de leur littérature depuis la mort d'Elisabeth jusqu'à l'avènement de la reine Anne : mais de tels détails sortent de notre compétence comme de notre cadre, et nous ne pouvons qu'effleurer les grandes généralités du sujet.
Or, qu'y a-t-il de plus remarquable et de plus propre à dénoter l'action des causes générales, que de voir au dixseptième siècle le sceptre de la littérature passer décidément aux deux grandes hâtions auxquelles appartiennent ou vont appartenir la prépondérance politique et comme l'hégémonie de la civilisation européenne, c'est-à-dire à la France et à l'Angleterre? Tandis que dans l'Italie du dixseptième siècle le flambeau des sciences brille toujours et qu'on voit encore surgir çà et là quelques grands artistes, les littérateurs du premier ordre, ceux que la commune renommée désigne à l'Europe entière, manquent absolument; et l'époque est généralement regardée comme une époque de décadence. En Espagne, la ruine de la littérature survient immédiatement après le délabrement de la monarchie. Par des circonstances d'un autre ordre.
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l'Allemagne qui produit Leibnitz, ne produit pas dans le siècle de Leibnitz une seule œuvre littéraire qui ait acquis ou conservé du renom, et le sceptre même de l'érudition passe alors à la Hollande. Les futurs historiens de la civilisation auront à tenir grand compte de ces circonstances qui ont en quelque sorte suspendu la vie littéraire chez une grande nation comme la nation allemande, qui l'ont privée d'avoir aussi son dix- septième siècle en littérature et de posséder de ce chef les traditions, les modèles que d'autres nations possèdent. La fertilité des temps postérieurs n'empêche point de sentir cette lacune, à peu près comme pour ces hommes de vieille race, mais dont la famille était retombée pour un temps dans l'obscurité, et qui, dans leur nouvelle fortune, ressemblent à certains égards à des hommes nouveaux. Du reste, soit que l'on considère l'Italie, TEspagne ou l'Allemagne, le fait de décadence ou d'engourdissement littéraire est dans une correspondance si manifeste avec des cause? de dépression relative dans la vie et dans les forces nationales, qu'il faut bien imputer à des causes contraires les effets contraires qu'on observe ailleurs, et par coi^séquent reconnaître, même dans ce qui porte le plus le cachet de la singularité individuelle, l'action prédominante des causes générales.
Et toutefois il ne suffirait pas d'avoir égard à l'influence actuelle du milieu social, il faut tenir compte de tous les précédents historiques, de tous les titres de noblesse. Considérez la Hollande du dix-septième siècle : elle est en quelque sorte pour l'Europe le centre de l'activi'é littéraire aussi bien que de l'activité commerciale et des affaires d'État; ce petit pays possède à la fois tous les genres de lustre et tous les genres de richesses. Mais ce n'est après tout qu'un petit pays dont l'histoire date d'hier, dont le dialecte , naguère un patois, ne pourrait prétendre que bien à la longue à se faire goûter par d'autres que les nationaux. Ses poètes, ses
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écrivains nationaux ne pourront donc pas sortir de leur obscurité relative; et s'ils veulent s'adresser à un grand public, ils écriront en latin ou en français, c'est-à-dire qu'ils se priveront de l'une des conditions essentielles de l'originalité littéraire, de celle sans laquelle les œuvres de l'esprit ne peuvent prétendre à une durée séculaire ou à ce que nous nommons, par une trop fastueuse hyperbole, l'immortalité.
Si l'Angleterre et la France sont les. seules nations d'Europe qui aient eu à proprement parler un dix-septième siècle littéraire, et pour les mêmes causes, cette ressemblance de destinée doit frapper d'autant plus que les conditions et les formes de développement littéraire offrent plus de disparité dans un pays et dans l'autre. On a choisi la littérature anglaise quand on a voulu marquer, de la manière la plus saillante, la correspondance du tempérament national et du génie littéraire : je le crois bien, puisque la littérature anglaise, à sa grande époque, s'adressait uniquement à des Anglais, et qu'il ne venait à l'idée de personne, Anglais ou étranger, qu'elle fût destinée à transpirer dans le reste de l'Europe. On connaissait très bien en An déterre les chefs-d'œuvre de la littérature française un demi-sièrle avant que les Français, et à leur exemple les autres peuples de l'Europe continentale, n'apprissent l'existence de Shakespeare et de Milton. D'ailleurs (et au fond par la même raison, puisque la poésie est ce qui exprime le m.ieux le génie du peuple et le génie de la langue) le dix-septième siècle des Anglais est surtout un siècle de poètes : les grands prosateurs, ceux dont la renommée est universelle, n'y tiennent pas la même place- — En Angleterre comme en France, et sans qu'il y ait lieu d'imputer cette coïncidence à des communications littéraires entre les deux pays, l'apparition des chefsd'œuvre littéraires du dix-septième siècle a eu pour consé-
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quence naturelle une réaction contre l'antiquité classique ou. comme on Ta dit, a la querelle des anciens et des modernes 3). Les philosophes avaient déjà donné l'exemple de la révolte contre l'antiquité; les savants avaient mieux fait, ils l'avaient, sans contradiction possible, prodigieusement surpassée; maintenant que l'admiration générale consacrait aussi tant de brillants succès obtenus par les modernes dans le champ de la littérature, pourquoi s'obstiner à ériger en dogme et à éterniser, comme en vertu d'une loi de la Nature, la supériorité des anciens? A la vérité l'on pouvait déjà répondre et l'on répondait déjà qu'il n'en est pas des arts et de la littérature comme des sciences et de l'industrie où chaque jour peut amener des perfectionnements par suite de nouvelles découvertes; que là au contraire où l'imagination domine, il y a une certaine fleur de jeunesse que rien, dans les progrès de l'âge, ne peut remplacer, aussi bien chez les peuples que chez les individus; et qu'on admirait les anciens, non à titre d'anciens et pour leur âge vénérable, mais justement parce qu'ils avaient appartenu à un monde plus jeune que le nôtre. Il faut avouer pourtant que cette réponse, dans sa généralité, ne suffisait pas: car, dans leur admiration pour l'antiquité classique, les partisans des anciens au dix-septième siècle confondaient les âges les plus disparates; ils plaçaient l'un à côté de l'autre le barde illettré et l'artiste raffiné, sans se douter qu'il y a réellement plus de distance de la poésie homérique à l'art de Virgile, que d'un poëte de la cour d'Auguste à un poëte de la cour de Ferrare ou de celle de Versailles. Il aurait donc fallu déterminer, mieux qu'on ne pouvait le faire au dix-septième siècle, les caractères d'âge par lesquels les langues classiques tranchent avec les idiomes nouveaux, la civihsation antique avec la civilisation moderne.