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CHAPITRE IX

COMSIDE RATIONS PARTICDLIÈRES SUR LE ROLE DE LA FRANCE AU DIX- SEPTIÈME SIÈCLE ET SDR LE SIÈCLE DE LOUIS XIV.

Notre c( étiologie historique », cette analyse des faits en tant qu'ils se subordonnent les uns aux autres ou qu'ils sont indépendants les uns des autres, trouve une application des plus sensibles à propos du rôle de la France au dix-septième siècle et de ce beau phénomène historique qu'on appelle a le siècle de Louis XIV » : c'est ce qu'il faut tâcher de montrer en envisageant le phénomène sous divers aspects, et en rapprochant pour cela des observations éparse^î dans les précédents chapitres, où le même phénomène se présentait sous autant d'aspects différents. Déjà nous avons eu l'occasion de dire que les caractères de grandeur qui disting^uent le plus singulièrement le dix-

optième siècle tiennent à la marche générale de la civilisation européenne plutôt qu'à l'influence et aux destinées

■ ' la France; et que la prérogative de la France consiste :artout à s'être trouvée dans des circonstances où son mouvement propre était précisément dans le sens du mouveinent général de l'Europe, de manière à la placer tout naturellement à la tête du mouvement général, à la rendre 1 interprète ou le véhicule des idées communes, à faire en -urte qu'elle pût signer de son nom les grandes choses

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auxquelles elle se mêlait. Quelques exemples préciseront mieux ces réflexions générales.

La France a fourni à la génération scientifique du dixseptième siècle son contingent de trois géomètres de premier ordre : Descartes, Fermât et Pascal. Or, pour peu qu'on entende l'histoire dee mathématiques, on reconnaît vite que Pascal et Fermât, tout inventeurs qu'ils sont, et même justement parce que leurs œuvres portent éminemment le cachet de la personnalité et de l'originalité inventive, auraient pu rester étrangers aux mathématiques, sans que cet accident privât le monde d'aucune des grandes découvertes qui ont constitué les mathématiques modernes et qui en ont fait l'un des plus puissants leviers de l'esprit humain. Galilée, Kepler, Huygens, Newton, Leibnitz, les Bernoulli suffisaient à la tâche ; et dans cette œuvre collective de longue haleine, quelques théorèmes de plus ou de moins, une avance ou un retard de quelques années n'avaient qu'une faible importance. On n'en saurait dire autant de l'idée qu'a eue Descartes d'appliquer l'algèbre à la géométrie par la méthode des coordonnées, car c'est là vraiment une idée-mère : et il serait plus facile d'avancer que de démontrer que, justement à cause de son importance et de sa féconde simplicité, elle ne pouvait manquer de venir à d'autres, à défaut de Descartes, dans un siècle où tant d'esprits sagaces faisaient des mathématiques leur étude de prédilection. Mais nous n'avons pas besoin d'une pareille démonstration pour notre thèse. En quoi les méditations géométriques d'un solitaire, retiré dans un coin dé la Hollande, pouvaient-elles être affectées par son origine de gentillâtre tourangeau, ou par l'épanouissement du génie français à l'intérieur de la France, ou par le bruit que la France faisait au dehors? Moivre qui a écrit à Londres et en anglais, n'est-il pas regardé comme un géomètre plutôt anglais que français, malgré sa qualité de

Français réfugié? En réalité Descartes, comme géomètre, n'appartient pas plus à la France que Huygens à la Hollande et Leibnitz à la Saxe : tous appartiennent à l'Europe et à leur siècle.

— Je considère maintenant, non plus comme géomètres, mais comme philosophes, Descartes, Pascal, Leibnitz, et alors la conclusion sera dilïérente. D'abord on ne peut pas le moins du monde séparer dans Pascal le philosophe du grand écrivain : car, sa philosophie n'est pas de celles qui aident au progrès de l'esprit humain par l'éclaircissement et la précision des idées; son but est au contraire de signaler après tant d'autres, plus énergiquement que nul autre, les éternelles contradictions et les angoisses incurables. S'il parle une langue vulgaire, il tombera lui-même dans les perpétuelles redites, ou il ne dira que des choses vulgaires, peu dignes d'un si beau génie. Donc il faut qu'il se fasse une langue à lui, et pour cela qu'il vienne à un moment où la langue encore ductile peut recevoir d'un puissant esprit le relief et l'empreinte qui font d'une œuvre littéraire une œuvre monumentale et impérissable. Un penseur, un prosateur comme Pascal ne se traduit pas plus qu'un poëte. Du moment qu'il donne dans la philosophie par le côté qui prête à l'art, au style, à la couleur, bien plus qu'à l'analyse et au raisonnement, Pascal est artiste encore plus que philosophe. Aussi faut-il reconnaître que son œuvre philosophique qu'on n'a jamais cessé d'admirer, et qu'on admire d'autant plus qu'elle reparaît mieux à son état primitif, abrupte et fragmentaire, n'a jamais exercé une influence réelle sur le mouvement progressif des esprits.

Il en est tout autrement de Descartes philosophe ; le fond de la pensée est bien ce qui domine en lui et ce qui mérite, aujourd'hui encore, une grande attention. Cependant l'apparition du Discours de la méthode, n'aurait

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pas fait une impression si générale et donné le signal d'une sorte de réforme ou de révolution philosophique, si le talent du grand écrivain, maître de sa langue comme de son sujet, n'avait concouru avec la sagacité du raisonneur, et si les mérites de la langue ne s'étpient trouvés d'accord avec les qualités distinctives de la nouvelle philosophie, l'exclusion des demi-teintes, la recherche d'une parfaite clarté. Ainsi il faut reconnaître que la France et l'esprit français ont une notable part à revendiquer dans la gloire philosophique de Descartes et dans l'influence passagère, mais considérable, qu'a exercée sur la marche de l'esprit humain la philosophie cartésienne. Leibnitz, osons le dire, est comme philosophe fort audessus on, si l'on veut, fort en avant de Descartes. On reviendra encore à ses idées quand le cartésianisme et bien d'autres systèmes plus récents seront, par des générations nouvelles, ensevelis avec plus ou moins de respects dans les hypogées de l'histoire. Or, Leibnitz subit certainement l'influence française ; il courtise en quelque sorte la France dont il aime à parler la langue, déjà regardée comme la langue internationale de l'Europe ; et s'il n'obtient pas d'elle une grande popularité en retour de ses avances, il doit peut-être à l'envie qu'il a de lui plaire, l'avantage de déployer toutes les grandes qualités du génie allemand sans tomber dans ses défauts. Cependant, après tout, le fond chez Leibnitz l'emporte de beaucoup sur la forme et, quelle qu'eût été la forme, la France, l'Europe auraient fini par entendre Leibnitz, puisque plus ' tard elles ont bien fini par entendre Kant, ou la meilleure partie de Kant, qui certes ne fait pas de concessions ni d'avances à l'esprit français. Convenons donc que l'influence spéciale de l'esprit français, quoique réelle, n'est que secondaire, dans le grand mouvement philosophique du dix-septième siècle.

— On n'a pas besoin de dire que la gloire des lettres françaises au dix-septième siècle est bien la propriété de la France, propriété impérissable, tant qu'il restera chez les hommes quelque sentiment du goût littéraire. Pourquoi toutes les Ultératures ont-elles un âge classique où la langue se polit et se fixe, autant qu'une langue peut se fixer, et où appai^aissent dans une foule de genres, jDrosque au même instant, des modèles qu'on n'égalera plus? L'explication précisa de ce phénomène supposerait l'exphcation de ce qu'il y a de plus merveilleux dans les opérations de la Nature : car on ne saurait douter qu'elle ne remonte aux sources mêmes de la vie; et le phénomène s'est reproduit trop souvent avec des phases analogues, pour qu'on puisse en attribuer le retour au hasard plutôt qu'à quelque loi secrète qui gouverne le phénomène. Les conditions de la société française au dix-septième siècle ne se prêtaient pas à l'éloquence politique; elles ont changé depuis et les beaux discours politiques ne nous ont pas manqué : eh bien ! avons-nous eu pour cela à rouvrir le canon de nos auteurs classiques, alin d'y faire entrer des modèles dans le genre de l'éloquence politique, dignes de rivaliser avec ceux que nous a légués l'antiquité ? Non, parce que l'âge classique de la langue et de la littérature françaises était passé. De même pour l'histoire proprement dite. Voltaire a voulu compléter notre canon classique du dix-septième siècle, dans ce genre comme dans l'épopée, et malgré son prodigieux talent, il n'y a point réussi. Grâce au progrès des idées, nous avons aujourd'hui des historiens bien supérieurs à Mezeray et à Vertot : mais ils ont trop d'esprit pour se figurer que leurs œuvres vivront du genre de vie réservé aux chefs-d'œuvre littéraires des époques classiques. Des prêtres de grand mérite donnent de nos jours à l'éloquence de la chaire une tournure à la fois philosophi-

que et politique, de sorte que leurs conférences ressemblent aussi peu aux sermons de Bourdaloue et deMassillon, que ceux-ci ressemblaient peu aux harangues des prédicateurs de la Ligue : nous n'avons pas pour cela de nouveaux Bourdaloues ni de nouveaux Massillons. Dans un genre bien différent, le théâtre ne cesse pas d'employer nombre de gens d'esprit et de poètes en- faveur; leurs droits d'auteurs valent mieux que ceux de Corneille et de Molière ; mais ils ont renoncé à les détrôner.

Puisque l'âge de la langue a une influence si décisive sur l'apparition des modèles classiques, il en faut conclure que le grand rôle politique de la France au dix-septième siècle n'est point la vraie cause de sa supériorité littéraire à la même époque. Sans doute tout se tient, et les grandes choses que font une nation, un roi^ un ministre, contribuent à l'excitation de tous les genres de talents. Néanmoins nous voyons que l'Italie a excellé dans les arts et dans les lettres lorsque sa décadence politique était des plus prononcées, et que les astres littéraires de la petite cour de Weimar, pareils en cela aux astres littéraires de la petite cour de Ferrare, brillaient aux temps d'humiliation politique de la patrie allemande ; tandis que des exploits militaires, beaucoup plus éclatants que l'enlèvement du pas de Suze ou que le passage d'un bras du Rhin, n'avaient pas la vertu de susciter des Corneilles ou des Boileaux. L'âge classique de la littérature romaine s'est accommodé des troubles sans grandeur du tribunal de Clodius, comme des proscriptions du triumvirat et du despotisme éclairé d'Auguste ; et de même l'âge classique des lettres françaises s'est partagé entre Richelieu, la Fronde et le gouvernement personnel de Louis XIV, avec des différences de physionomie que nous n'avons pas à signaler après tant d'autres, et qui tiennent bien plus aux causes internes de développement qu'aux in-

fluences extérieures. La phase finale, cette sorte de rayonnement autour de la personne du monarque, attire d'abord l'attention comme tout ce qui appartient aux formes extérieures, mais n'est pas ce qu'il y a de plus important organiquement. Avec moins d'adulations et d'apothéoses, le grand siècle littéraire n'eût pu que gagner en dignité et en autorité pour l'avenir. Ce qui augmente vraiment la merveille, et ce qui constitue pour la France une prérogative singulièrement glorieuse, quoique due à un rapprochement fortuit de circonstances plutôt qu'à un enchaînement nécessaire, c'est que l'époque de la grandeur littéraire de la France ait été justement celle de sa grandeur politique, et de la splendeur (sinon de la force réelle) des institutions religieuses et civiles les mieux assorties à son génie propre. Il en résulte un ensemble, une harmonie que n'olTrent pas au même degré les destinées des autres nations. Car, par exemple, on ne dira point que le principat d'Auguste fût assorti au génie romain comme la monarchie de Louis XIV l'était au génie français. — Nous avons déjà examiné les causes de l'agrandissement, de l'arrêt et du déclin de l'influence de la France en Europe dans le cours du dix- septième siècle, en ce qui tient aux conditions générales de Tordre européen ; il faut considérer maintenant des causes plus internes et des actions plus personnelles. Une fois la vieille royauté capétienne raffermie par l'habileté de Henri IV, et l'arbre séculaire rajeuni en quelque sorte par le jet d'une branche nouvelle, juste au moment où les circonstances extérieures devenaient si favorables, la poursuite du période ascendant en était, on peut le dire, le résultat obhgé. Dans cette suite de ministres, d'hommes d'État qui ont travaillé les uns après les autres à la grandeur de la France au dix-septième siècle, et qui se distinguent, ou par la probité courageuse, ou par la souplesse du talent, ou par l'étendue des vues,

OU par l'application laborieuse, un seul, Richelieu, est un génie politique de premier ordre, de l'ordre des Gromwell et des Bonaparte; c'est la part de l'accident. Mais ce n'est point par accident que tant d'hommes distingués se rencontrent ou viennent successivement se dévouer au service d'une grande cause, par suite de l'excitation même que le succès donne; et ce n'est pas non plus par accident que le contraire arrive aux époques de décadence et de découragement. Il n'y a rien de moins accidentel que l'instinct, ni de plus remarquable dans l'histoire de ce période de la royauté française qu'une sorte d'instinct royal, qui fait que des personnes incapables de régner par elles-mêmes choisissent avec tant de sûreté et soutiennent avec tant de constance, souvent contre leurs affections personnelles ou leurs anciens engagements, les hommes les plus capables de poursuivre l'œuvre royale. Comparez cela aux hésitations, aux vacillations des époques de décadence. Est-ce que Louis XV, pour être aussi libertin que Louis XIII était chaste, et pour s'ennuyer d'une autre manière, n'avait pas autant de bon sens et de lumières que Louis XIII? Est-ce que l'honnête Louis XVI n'en avait pas beaucoup plus? Mais à l'un l'instinct disait que la royauté était dans une bonne veine où elle ne réclamait que de l'aide, et aux autres qu'elle penchait vers un abîme où elle tomberait quoi qu'on fît.

Si les circonstances extérieures se prêtaient àl'ascendant de la royauté française au dehors, les dispositions intérieures du pays ne tendaient pas moins à renforcer le pouvoir royal. Les misères de la Fronde, de cette époque où tous les caractères se rapetissent, où les mouvements et les intrigues se succèdent sans raison ni sans but, où tout sentiment patriotique fait défaut, en sont la meilleure preuve. Il est clair que ni les grands, ni le peuple, ni la noblesse, ni la robe, ni la bourgeoisie, ni les gens de guerre ne sont

■u mesure de disputer à la royauté une part de pouvoir dont ils usent si mal quand le désordre des temps la leur donne. Il devait donc arriver que tous les hommes sensés, que tous les bons citoyens se tournassent du côté de la royauté et lui vinssent en aide avec autant d'empressement ju'on en a mis depuis à afficher l'indépendance, à faire de l'opposition, quand on a vu ou qu'on a cru voir que le prestige de l'autorité royale ne servait plus qu'à perpétuer les abus, à arrêter les progrès de la société, à prolonger un despotisme ministériel sans dignité et sans grandeur. La royauté n'avait qu'à se défendre (chose à la vérité bien liflicile) de la disposition des peuples à lui confier un pouvoir absolu. 11 aurait fallu qu'intervertissant les rôles et y>révoyant des dangers lointains, elle fit par profonde poliique, pour la Noblesse, la Magistrature, les États proviniaux, les municipalités, à peu près ce ce qu'elle a fait pour le clergé par conviction religieuse, c'est-à-dire que, tout en retenant l'autorité souveraine, tout en arrêtant les entreprises suspectes, elle s'efforçât de relever ces corps dans l'esprit des peuples, non par de frivoles honneurs, mais par une participation réelle et utile aux affaires publiques. Que si ce plan de conduite sortait trop de la politique ordinaire et de ce que l'on a droit d'exiger des hommes ordinaires, il fallait au moins que la royauté absolue ne négligeât rien pour rester parisienne et populaire, non de cette popularité d'un jour qui s'acquiert par des pompes et des largesses vulgaires, mais de celle qui rapproche effectivement le prince et le peuple par une communion de sentiments et d'idées.

Nous voici donc amenés à considérer, non plus par manière d'abstraction et pour ainsi dire sous le couvert de l'anonyme, la royauté française da dix-septième siècle, mais bien la royauté faite homme, (( le grand roi ». Dès lors ce qui nous frappe, ce n'est plus la part de la nécessité, c'est

au contraire l'accumulation surprenante des faits contingents (1) ! Quel heureuxhasard, que deux grossesses tardives soient venues exclure du trône un prince tel que Gaston, et que la nature, d'accord cette fois avec la loi salique^ ait donné les grandes qualités à l'aîné, en laissant les vices au cadet ? Quelle rareté dans l'histoire qu'un règne de soixante et douze ans, sous un prince qui possède la plus longue suite d'aïeux, que ses qualités personnelles rendent (à l'instruction près) le plus parfait exemplaire de la majesté royale, et qui monte sur le trône à l'époque de si longue main préparée où ce trône est le plus brillant du monde, où un cortège de grands hommes l'entoure, où une société polie étale toutes ses élégances, où les arts et l'industrie, en tant qu'elle relève de l'art, déploient toutes leurs magnificences! Et afin que rien ne manque à une telle figure, ce roi possède aussi dans sa vieillesse la dignité du malheur. En kii (tant la personnification est complète !) la caducité de l'âge annonce la caducité de la dynastie, de la royauté, et le déclin de sa fortune est le déclin de la for-

(1) « II semble que la fortune, toute changeante et capricieusequ'elle est, renonce à ses changements et à ses caprices pour agir de concert avec la nature, et que l'une et l'autre concourent de temps en temps à faire des hommes extraordinaires et singuliers, pour servir de modèles à la postérité. Le soin de la nature est de fournir les qualités ; celui de la fortune est de les mettre en œuvre, et de les faire voir dans le jour et avec les proportions qui conviennent à leurs desseins : on diroit alors qu'elles imitent les règles des grands peintres, pour nous donner des tableaux parfaits de ce qu'elles veulent représenter. Elles choisissent un sujet, et s'attachent au plan qu'elles se sont proposé ; elles disposent de la naissance, de l'éducation, des qualités naturelles et acquises, des temps, des conjonctures, des amis, des ennemis ; elles font remarquer des vertus et des vices, des actions heureuses et malheureuses ; elles joignent même de petites circonstances aux plus grandes, et les savent placer avec tant d'art, que les actions des hommes et leurs motifs nous paroissent toujours sous la figure et avec les couleurs qu'il plaît à la nature et à la fortune d'y donner. » La Rochefoucauld. Réflexions diverses. — Des modèles de la nature et de la fortune.

tune de la France. Il n'y a pas d'autre exemple d'un si parlait accord entre les hommes et les choses, entre les personnes et les institutions. Voilà pourquoi le dix-septième siècle s'appelle, au moins chez nous, le siècle de Louis XIV : la Fortune a voulu qu'un siècle si grand par lui-même fût dominé par une ligure qui en fait encore mieux ressortir la grandeur.

On a beaucoup reproché à Louis XIV d'avoir ruiné la France par ses guerres, par ses bâtiments, par son faste en tout genre : mais l'expérience a montré depuis qu'un pays comme la France ne se ruine pas si facilement, surtout dans un temps où toutes les nations civilisées sont en progrès de population et de richesse, où le numéraire baisse graduellement de valeur ; et qu'au pis aller, si triste que soit l'expédient, une nation n'est pas ruinée parce que son gouvernement fait banqueroute. D'ailleurs on sait que les trésors laissés par des rois économes se dissipent vite ; que l'amortissement comme la banqueroute d'une ancienne dette laisse à de nouvelles prodigalités , à de nouveaux emprunts une marge dont les faiseurs de projets, qui ne manquent jamais , se hâtent toujours de profiter; et qu'à moins d'une sagesse, d'un esprit de conduite bien rare et dont rhonneur revient aux gouvernés plus qu'aux gouvernants, il est quasi impossible qu'en fm de compte un gouvernement ne dépense et n'emprunte pas tout ce qu'il peut dépenser et emprunter. Ce que dans ce genre Louis XIV n'aurait pas fait, ses successeurs n'eussent pas manqué de le faire. Si Ton n'avait pas eu la cruelle guerre de la succession d'Espagne, on n'aurait pas eu la longue paix du cardinal de Fleury ; et le duel entre l'Angleterre et la France pour la puissance maritime et coloniale, le soudoiement des coahtions continentales par l'or anglais, étaient des faits inévitables, qui n'ont pas cessé de se reproduire pendant cent vingt- cinq ans, sous tous les gouverne-

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ments, et que plus de modération de la part de Louis XIV eût bien pu ajourner, mais non empêcher. De ses fautes capitales, la seule qu'on n'aurait certainement pas commise après lui est la révocation de l'édit de Nantes : or, on en a exagéré, sinon les résultats immédiats, au moins les conséquences finales. Le protestantisme n'a pas été éteint en France et les protestants ont recommencé à s'y adonner à l'industrie. L'étranger a profité de l'industrie des réfugiés français, cela n'est pas douteux : mais on ne saurait admettre que l'activité industrieuse de la Grande-Bretagne, de la Suisse, de l'Allemagne protestante, tienne encore d'une manière sensible à une si faible cause, pas plus que celle de la Belgique, où les protestants français n'ont pas trouvé de refuge .

— Il ne s'agit donc pas de mettre sur le compte d'un accident, tel que l'influence personnelle de Louis XIV, l'épuisement des forces militaires ou financières de la France. La seule imputation fondée est celle d'avoir dissipé, en les poussant à l'excès, les forces morales de la royauté, et d'avoir détourné au profit exclusif de la royauté, cime du vieil arbre féodal, le reste de vie qui circulait encore dans l'arbre tout entier : de manière que, le prestige de la royauté une fois détruit, toutes les autres institutions vraiment gouvernementales fussent aussi frappées de mort, et qu'il ne restât plus qu'une machine administrative, à l'usage de tous les gouvernements. En voulant diviniser la royauté ou la modeler sur un type plus asiatique qu'euri < • péen, il en a fait une idole exposée au mépris des peuples dès qu^elle cesserait d'être l'objet d'un culte sincère. Il a fondé en France, peut-être pour toujours, la monarchie administrative dont il n'entendait faire qu'un instrument, et il a perdu la royauté qui pour lui était le but. En ce sens, le règne de Louis XIV est gros de la Révolution française .

De deux choses l'une : ouïes vieilles familles princières,

les vieilles royautés patrimoniales se perpétueront dans, une grande partie de l'Europe, moyennant des concessions suffisantes à l'esprit nouveau ; et alors, si l'on compare le sort de ces familles princières au sort des Bourbons, la stabilité de telles institutions à l'instabilité de telles autres, on jugera de l'étendue des suites qu'ont eues les apothéoses de Versailles ; ou bien l'état final sera le même par tout, et alors l'espace de temps écoulé entre la révolution de France et d'autres révolutions, donnera encore la mesure de la responsabilité qui pèse sur la mémoire du grand roi.

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