‹ Considérations sur la marche des idées et des événements dans les temps modernesChapitre 41 sur 78 · DE LA POLITIQUE EUROPÉENNE AU XVII" SIÈCLE · texte numérisé non relu

DE LA POLITIQUE EUROPÉENNE AU XVII" SIÈCLE

Bien avant celte crise et dans le cours même du dixseptième siècle l'Europe avait véritablement fondé ce système colonial dont nous avons tàcbé au livre précédent de donner une esquisse. Aux grandes aventures de découvertes et de conquêtes, à la poursuite ardente des métaux précieux avaient succédé la spéculation réfléchie, l'institution des grandes Compagnies de commerce, l'exploitation privilégiée de quelques îles, de quelques plages lointaines, spécialement appropriées à la production, et l'on pourrait dire à la fabrication de certaines denrées précieuses et d'un transport relativement facile, devenues bientôt pour toutes les populations européennes des objets de consommation générale. De là, et d'une baisse des métaux précieux inouïe dans les annales de l'ancien nionde, était résultée pour le monde européen une nouvelle constitution économique sur laquelle, en faisant abstraction des particularités de détail, on peut dire qu'il a vécu jusque vers le premier tiers du siècle actuel, époque où sous nos yeux un concours de causes d'une autre nature a suscité une autre révolution économique, comparable pour l'importance à celle qui a été la suite des grandes découvertes du seizième siècle.

Il faut toutefois reconnaître entre ces deux révolutions économiques une différence essentielle. Celle dont nous avons été, dont nous sommes encore témoins, et qui tient surtout aux grands progrès des arts industriels, ainsi qu'à un changement complet dans les voies de transport, tend à une plus grande uniformité dans la distribution de la richesse entre les nations, comme d'autres causes tendent à un plus grand nivellement des fortunes particulières. Au contraire, la révolution économique qui s'est prononcée au dix-septième siècle, et qui avait pour principale cause le développement du commerce lointain et de l'industrie du transport par la voie de mer, est de celles qui confèrent forcément des

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avantages exceptionnels à quelques nations privilégiées.

— Par une réunion de circonstances singulières, la Hollande a offert au dix-septième siècle le type de la puissance maritime : c'était comme la transition de l'ancienne à la nouvelle échelle, du règne des grandes cités commerçantes à celui des grandes nations commerçantes. Dans la lutte acharnée des Hollandais contre leurs anciens tyrans espagnols, la réunion passagère du Portugal à l'Espagne était venue les servir à souhait. Ils n'auraient pu songer à faire la conquête des vice-royautés d'Amérique, au lieu que les comptoirs portugais dans l'extrême Orient leur offraient une proie facile et en réalité bien plus lucrative. De In ce rapide accroissement de richesse, de crédit, de puissance, qui excitait l'étonnement et l'envie des autres peuples; de là ces grandes institutions de commerce, de crédit, dont ils enseignaient les premiers la pratique et la théorie, et qui devaient servir de modèles à d'autres nations capables d'en tirer un parti plus grand encore, parce que leur prospérité reposait effectivement sur des bases plus larges et sur un concours moins fortuit de circonstances en grande partie transitoires.

Au dix-septième siècle la France et l'Angleterre entreprennent d'imiter, chacune à sa manière, les institutions commerciales de la Hollande, mais avec quelle différence de succès! Ce qui est en Angleterre l'œuvre du génie national, la France l'attend, comme .toujours, de l'intervention du gouvernement. Deux fois, dans le cours du siècle, Henri IV et Colbert mettent résolument la main à l'œuvre : mais, que peuvent le génie et le patriotisme d'un grand roi ou d'un grand ministre contre le courant général, contre la multitude des diversions, contre les entraînements de l'ambition, de la gloire militaire et de la prodigalité! Grâce à l'étendue de ses côtes et de ses ressources, la France a des ports, des flottes, des arsenaux, des marins, çà et là

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^ des i.épiniéres cfintrépides corsaires; mais elle ne devient

j m ne peut devenir une nation qui vive de son commerce

; et de sa marine. Au contraire l'Angleterre sous les Stuarts

: peu mêlée aux afTaires du continent, ne perd jamais de

vue, malgré ses bouleversements intérieurs, la orande

amure de raccroissement de sa marine et de son corn-

r.ierce. Elle sent que c'est là son but essentiel et comme on

ajrait maintenant sa spécialité. En conséquence elle jette

•les lors les fondements de toutes les institutions qui

doivent lui donner au siècle suivant une prépondérance

décidée.

Anglais et Français n'avaient fait, dans la seconde moitié du seizième siècle, qu'effleurer la grande entreprise de fonder dans l'Amérique du Nord, en face des plages européennes et sous des cUmats aussi analogues que possible aux climats de l'Europe, de vraies colonies dans le sens que les anciens attribuaient à ce mot, c'est-à-dire des colonies formées à l'unage de la mère-patrie, en retenant l'industne, les mœurs, les principales institutions sociales et civdes, attirant les colons, non par la perspective de fortunes hâtives dont on revient jouir sur le sol .natal, mais par l'espoir d'une aisance obtenue au prix d'un travail soutenu et qui fait vivre sur place de nouvelles familles; en un mot des colonies destinées à se suffire un jour à ellesmêmes et à prospérer avec la bénédiction du Ciel, comme prospère dans des circonstances propices l'essaim détaché de la ruche. Souvent on avait vu dans l'antiquité les dissensions civiles de la mère-patrie provoquer l'émigration des premiers colons; et il était assez naturel qu'à partir du seizième siècle les persécutions religieuses produisissent en Europe un effet semblable : aussi les huguenots de CoUgny avaient-ils cherché dans l'Amérique du Nord, là où les chercheurs d'or n'affluaient pas, un asile pour leurs personnes, un abri pour leur culte; et s'il y a eu une con-

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joncture propre à favoriser la création d'une Amérique française, c'était assurément celle-là. Lorsque plus tard Henri IV et Colbert reprirent ces errements de colonisation au Canada et à la Louisiane, il ne pouvait plus être question de la passion religieuse comme d'une force venant en aide à l'entreprise, tandis que l'Angleterre, alors au paroxysme de sa crise religieuse et politique, en profitait sans que le monde y prît garde et sans qu'elle pût avoir elle-même conscience de son œuvre, pour procéder à une œuvre qui laisse bien loin derrière elle toutes les combinaisons de la politique. En donnant au refuge de ses puritains et de ses quakers le nom de (C Nouvelle-Angleterre », on croyait user de l'hyperbole permise en pareil cas : en réalité il s'agissait de créer une « Nouvelle -Europe 3), une Europe anglaise. A ne tenir compte que de cette création, le dixseptième siècle serait encore un des plus mémorables dans l'histoire de l'humanité.

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