CHAPITRE PREMIER
DES SCIENCES MATHÉMATIQUES ET PHYSIQUES AU BIX-IIUITFÈME SIÈCLE. — DE LA RÉVOLUTION DE L\ CHIMIE.
L'autorité des corps savants se consolide au dix-huitième siècle et prend plus décidément un caractère officiel. Pendant que l'Académie des sciences de Paris et la Société royale de Londres, illustrées par les grands noms du siècle précédent, conservent les honneurs de la primauté et une sorte de juridiction œcuménique, la Prusse et la Piussie qui commencent leur rôle européen, fondent leurs Académies de Berlin et de Pétersbourg, et y attirent des hommes d'une telle réputation, que les Mémoires de ces Académies deviennent aussitôt des archives scientifiques de premier ordre. Ainsi multipliées, les publications académiques suffisent pour le moment au nombre des travailleurs et dispensent des autres modes de correspondance et de publicité périodique, réservées alors presque exclusive-
ment aux choses littéraires ou d'érudition, auxquelles a moins de part la faculté personnelle d'invention. Des rapports plus fréquents s'établissent entre les gouvernements et les sociétés savantes pour les expéditions scientifiques destinées à résoudre des questions devenues fameuses et auxquelles le public prend désormais intérêt. Tantôt il s'agit de lever des incertitudes sur la figure et les dimensions du globe terrestre, tantôt de profiter de phénomènes rares pour concerter à de grandes distances des observations astronomiques propres à donner à des mesures importantes toute la précision qu'elles comportent. D'autres fois l'on veut reprendre sur un plan méthodique, avec une libéralité qui honore les grandes nations, avec des instructions scientifiques précises, avec les moyens d'un art nautique perfectionné, les voyages de découvertes destinés à compléter l'œuvre des grands navigateurs du seizième siècle, en enrichissant toutes les branches de l'histoire naturelle, et notamment la plus intéressante de toutes, l'anthropologie.
— La théorie de la gravitation universelle ne pouvait plus rencontrer de contradicteurs chez des géomètres qui appartenaient à une génération nouvelle, dégagée des préventions auxquelles sont sujets les contemporains d'une grande découverte, pour peu qu'elle devance son point précis de maturité. Ils devaient au contraire s'élancer à l'envi dans le vaste champ de recherches que cette découverte leur ouvrait. Chose singulière et qui peut pourtant s'expliquer par la supériorité instrumentale de l'algorithme infinitésimal de Leibnitz sur la notation newtonienne des (luxions, et de la géométrie cartésienne sur la géométrie euclidienne dont Cambridge conservait le culte, ce n'est point dans les îles Britanniques, c'est sur le continent qu'il faut chercher, pendant tout le cours du dix-huitième siècle, les vrais successeurs de Newton. Une lutte glo-
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rieuse s'établit entre deux grandes écoles : l'école bàloise, représentée par les BernouUi, Lambert et surtout Euler, laquelle prête son lustre aux Académies du Nord^ et l'école française, représentée par Clairault, d'Alembert, Lagrange, Laplace; carie Piémontais Lagfange, qui n'a écrit qu'en français et dont les cendres reposent au Panthéon français, appartient bien à la France. Entre tous il faut signaler à titre de classiques Euler et Lagrange, pour avoir offert les modèles les plus achevés, l'un d'une clarté parfaite, l'autre d'une élégance exquise et pour ainsi dire racinicnne. Il est curieux qu'on n'en puisse dire autant de grands géomètres comme d'Alembert et Laplace, qui ont obtenu les honneurs de l'Académie française, et qui les ont mérités par les qualités de leur style littéraire.
Si l'on en excepte Euler dont l'incroyable fécondité avait besoin de se déployer dans toutes les parties du domaine des mathématiques, les géomètres du dix-huitième siècle voyaient surtout dans les mathématiques un instrument à perfectionner pour les usages qu'on en peut faire, et notamment pour l'explication de toutes les irrégularités apparentes des mouvements célestes à l'aide de la théorie newtonienne. De là, pour les géomètres, un rôle de supériorité accepté dans les corps savants, et justifié par les talents hors hgne des hommes à qui ce rôle était dévolu, comme en vertu d'une loi secrète qui met d'accord les hommes et les situations. De là aussi, ce qu'on a moins remarqué, une cause d'affaiblissement interne pour les mathématiques prises en elles-mêmes. Car il ne faut pas qu'une ignorance absolue des secrets du sanctuaire trompe les laïques : cette exactitude minutieuse dans le calcul des mouvements célestes, qu'on leur vante avec raison, n'est point la rigueur vraiment mathématique ; et ce défaut de rigueur absolue ne tient pas à ce que l'on passe de la théorie abstraite au phénomène sensible; il tient à l'im-
4 MVRE IV. — CHAPITRE I.
perfection même des méthodes. Quand un problème est trop compliqué pour comporter dans l'état des mathématiques une solution rigoureuse, et qu'on est forcé de recourir à des procédés d'approximation, il faudrait au moins, pour la pleine satisfaction de l'esprit géométrique, que Ton pût assigner rigoureusement, démonstrativement, des limites à l'erreur commise ; et c'est ce que pour l'ordinaire l'état des mathématiques ne comporte pas, bien qu'au fond l'on ne doute point de la sûreté de certaines conclusions auxquelles conduit le procédé d'approximation (1). Mais on ne contracte pas impunément l'habitude de pécher, même véniellement; et jusque dans le champ de la pure abstraction, les géomètres du dix-huitième siècle ont montré une disposition à faire trop bon marché de l'absolue rigueur des démonstrations, ce qui a provoqué plus tard un surcroît de rigueur ou de rigorisme.
Ils n'ont pas évité non plus un autre excès. En voyant de quels progrès les mathématiques modernes étaient redevables aux puissantes méthodes d'analyse instituées dans le siècle précédent, ils ont cru d'une manière trop absolue à la supériorité de l'analyse sur la synthèse, c'est-à-dire, pour prendre ces termes dans le sens qu'on leur donne maintenant en mathématiques, à la supériorité des méthodes les plus générales et des signes les plus abstraits sur l'emploi de conceptions, de constructions et d'images plus immédiatement appropriées au sujet qu'il s'agit de traiter. La Mécanique analytique de Lagrange restera le chef-d'œu-
(1) Aussi mon illustre ami, W. Dirichlel, me disait-il dans un langage que tous les géomètres entendront: « Celui-là ferait une magnifique découverte, qui démontrerait que la distance de la terreau soleil ne peut pas devenir infinie. » Cela ne l'empêchait pas de croire humainement à la stabilité du système planétaire, et à d'autres propositions de ce genre, telles qu'on les enseigne dans la mécanique céleste. Au besoin même il savait prouver sa foi par les œuvres.
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vre de l'analyse ainsi entendue. Celte prééminence accordée au signe sur l'image ou sur l'idée, cette confiance dans la vertu du langage, au point d'en faire non-seulement l'outil, mais en quelque sorte l'artisan de la pensée, ne tenaient pas uniquement à la phase que traversaient alors les mathématiques : elles cadraient avec les dispositions générales des esprits, avec la philosophie régnante. Sur ce point encore il était réservé au siècle suivant de réagir contre des tendances trop exclusives.
— Pendant que les géomètres recherchaient avec soin toutes les causes de perturbation des mouvements célestes, les astronomes de profession s'occupaient de perfectionner leurs instruments de mesure, leurs méthodes d'observation, l'installation de leurs observatoires, et fondaient l'astronomie de précision, qui date du dix-huitième siècle aussi bien que l'horlogerie de précision. C'est le siècle des Bradley, des Maskeline, des Meyer, des Lacaille, c'est-àdire de ces infatigables travailleurs que le monde ignore et qui bâtissent en silence un édifice indestructible. Aux yeux de l'astronome il importe bien plus d'avoir fixé avec la dernière précision les positions de quelques étoiles choisies pour servir désormais de points de repère sur la voûte céleste, que d'avoir observé les bandes de Jupiter, ou l'anneau de Saturne, ou le retour chanceux d'une comète; et en ce sens l'astronomie du dix-huitième siècle reprend l'antique et pure tradition, un moment dérangée par suite de l'éclat imprévu et du retentissement extraordinaire qu'avaient eus les découvertes, plutôt cosmiques qu'astronomiques, du siècle précédent. Mais cela même montre que les progrès de l'astronomie intéressent médiocrement la philosophie générale, jusqu'à ce que, vers la fm du siècle, la série des découvertes cosmiques reprenne avec le grand Herschel, grâce à un surcroît de puissance donné aux instruments optiques, de manière à nous con-
duire à l'astronomie ou, si l'on veut, à la cosmologie du dix-neuvième siècle.
— La physique expérimentale, l'optique exceptée, n'était point encore ce qu'elle est devenue depuis, une science de précision comme l'astronomie; et ce que le dix-lmitième siècle a ajouté aux anciennes branches de la physique peut être ici passé sous silence sans inconvénient : il n'en est pas de même au sujet d'une branche nouvelle de la physique, faite pour exciter l'étonnement du vulgaire aussi bien que la curiosité des philosophes. Car, tandis que l'Académie des sciences de Paris, encore à moitié cartésienne^ choisissait pour sujet de prix ce la nature du feu », et qu'au château de Cirey, Voltaire et son amie s'apprêtaient à concourir, comme pour se délasser de la tragédie et de la métaphysique, des physiciens d'un autre bois, Dufay à Paris, .Musschenbrœck à Leyde, Franklin en Amérique, allaient frapper vivement l'attention publique par la singularité de leurs expériences et surprenaient effectivement l'un des plus grands secrets de la Nature; ce qui est rendre au genre humain un service encore plus durable que celui d'arracher <( la foudre au ciel et le sceptre aux tyrans )).
L'antiquité grecque connaissait déjà la propriété qu'a le succin (ffikzy.-zrjov) d'attirer les corps légers quand il vient d'être frotté, et la propriété plus persistante que possède la pierre d'aimant (payvv:?) d'attirer la limaille de fer. La découverte de la vertu directrice de l'aimant, l'invention ou l'importation de la boussole avaient, dès le moyen âge, appelé plus particulièrement l'attention des philosophes sur les propriétés de l'aimant ou du barreau aimanté, et au commencement du dix-septième siècle le médecin anglais Gilbert en avait fait l'objet d'un traité spécial : mais, jusqu'au dix-huitième siècle, outre que la cause de ces faits singuliers, anomaux, restait profondément cachée, ils ne
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se liaient pas assez pour constituer, indépendamment de toute recherche des causes, un corps de doctrine vraiment scientifique. Car les sens de l'homme sont ainsi faits qu'ils reçoivent de toute part les impressions de la chaleur et de la lumière, tandis que nous manquons de sensations spéciales, propres à nous faire distinguer l'état du barreau aimanté qui attire le fer, de l'état du barreau avant l'aimanlation, l'état du morceau de succin frotté, de son état avant la friction, et que la foudre même n'apparaît à l'homme que comme l'arme de feu dont dispose une puissance surnaturelle. 11 a fallu que la science découvrît ce que, dans d'autres cas, les sens donnent immédiatement, c'est-à-dire l'objet même de l'expériiiientation, et qu'elle rendit ses expériences assez intéressantes pour intéresser même le vulgaire, au point d'enrichir la langue commune d'expressions nouvelles. Avant le dix-huitième siècle un orateur enflammait son auditoire et ne Vélcrtrisait pas; certains regards charmaient et ne magnétisaient pas. Là une nuance d'expression vient à propos pour rendre une nuance de la pensée, et ici l'allusion à une sorcellerie contemporaine remplace avec quelque avantage l'allusion à une sorcellerie surannée. Car l'attention générale donnée aux phénomènes de la nouvelle physique, en raison de tout ce qu'ils ofl'raient de bizarre ou d'étrange, a eu un résultat digne d'être noté, celui d'enfanter une nouvelle sorcellerie. Au dix-huitième siècle l'astrologie et l'alchimie avaient fait leur temps; il fallait du neuf en fait de merveilleux; et ce qui était pour les uns un acheminement à la découverte de la pile de Voltaetdela télégraphie électrique, conduisait les autres au baquet de Mesmer.
— Ne nous occupons ici que de la physique pure. Il en est du morceau de succin après le frottement, du barreau d'acier après l'aimantation, comme du boulet qu'on a chauffé au rouge au point d'en faire une source de cha-
leur et de lumière. La balance la plus délicate n'accuse pour tous ces corps ni accroissement, ni perte de poids; il faut pour les remuer dépenser la même force qu'auparavant. Donc ils n'ont rien gagné ni rien perdu en matière inerte et pondérable. Donc il faut que l'électricité et le magnétisme, aussi bien que la lumière et la chaleur, soient des fluides impondérables etmême immatériels, en ce sens qu'ils paraissent privés de cette inertie que nous regardons comme une propriété essentielle de la matière, et qui fait que les particules matérielles exigent 'pour être mues une dépense de force. Ou bien encore il faut regarder tous les phénomènes de lumière, de chaleur, d'électricité, de magnétisme comme les effets de quelques modifications intimes, de quelques mouvements imperceptibles imprimés aux dernières particules des corps pondérables. Cette dernière hypothèse à laquelle il semblait impossible d'appliquer le calcul, que la physique ne^vtonienne réprouvait pour ce qui concerne la lumière et la chaleur, répugnait encore plus de prime abord à la nature des phénomènes de l'électricité et du magnétisme. Restait donc l'hypothèse des fluides : de sorte qu'après avoir épuisé la ressource de l'extrême subtilité des fluides, de l'extrême ténuité des atomes, pour rendre tolérablement compte des phénomènes déjà si compliqués delà lumière et de la chaleur, il fallait imaginer d'autres fluides infiniment subtils, d'autres atomes d'une prodigieuse ténuité, afin d'expUquer les phénomènes de l'électricité et ceux du .magnétisme, dont on entrevoyait déjà les relations étroites avec l'électricité, sans les démêler encore. En se compliquant, en s' accumulant ainsi, les hypothèses perdaient de leur vraisemblance et de leur poids scientifique. On aurait dû reconnaître que leur valeur se borne à relier les phénomènes par groupes naturels, d'après certaines ressemblances de forme qui ne préjugent rien quant au fond des
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choses. Cependant, si les théoriciens de l'époque, Dufay, Franklin, .Epinus, Coulomb, ont parfois énoncé de pareilles réserves, en manière de précaution plùlosophique, on pçut dire qu'ils ne les énonçaient que des lèvres et qu'au fond, quand ils parlaient de fluides électriques ou magnétiques, ils croyaient bien à des fluides. Nous avons encore vu le temps où, pour peu qu'on se crût instruit, on avait quelque honte de parler de chaleur ; il fallait mettre en jeu le calorique. C'était un reste de la physique du dix- Vmitième siècle ; et moins de confiance dans les idées ou plutôt dans les hypothèses, fait qu'il y a aujourd'hui moins de prétention dans le langage.
— La doctrine « des quatre éléments » fait partie de cet enseignement ou de ce catéchisme donné dans les écoles de prêtres ou de philosophes, qui n'est pas de la science mais qui en tient lieu en attendant l'avènement de la science, et qui lui réserve en quelque sorte ses droits dans l'avenir. Même aujourd'hui cette doctrine ne manque pas de justesse au point de vue du naturaliste : car il est vrai de dire que l'eau était constituée à l'état d'eau, l'air à l'état d'air avec le mélange de vapeur d'eau et d'acide carbonique qu'il offre habituellement, le feu ou la chaleur à Tétat de chaleur rayonnante ou diffuse, quand la Nature en disposait comme de trois agents universels, pour amener la succession des périodes géologiques et constituerles miheux où les espèces vivantes trouveraient les conditions et puiseraient les matériaux essentiels de leur organisme. Dans cette genèse du monde, sur laquelle la science actuelle a prise, toutes les autres substances matérielles, prises ensemble, ont à peine un rôle comparable à celui de l'eau, de l'air ou du feu : on n'avait donc pas si grand tort de les grouper sous le nom vague de terre, comme un quatrième élément à joindre aux trois autres. Qu'importent au géologue, au naturahste, l'existence du vanadium ou du riihi-
dium^ et même celle de Y iode ou du brome ? Si la théorie veut qu'ils figurent sur une table chimique au même titre que les principes chimiques de l'air et de l'eau, ce sont des éléments dont il a plu à la Nature de ne faire aucun usage ou de ne faire qu'un usage insignifiant : ce ne sont pas des éléments au sens cosmologique. D'ailleurs la doctrine des quatre éléments n'impliquait nullement l'idée d'éléments iri^éductibles, foncièrement hétérogènes, incapables de se transformer les uns dans les autres. Bien au contraire, dans les explications reçues, on recourait volontiers à une telle transformation. L'esprit humain est sipeu porté à admettre entre les divers principes ou éléments des corps (soit qu'on les compte par unités, par dizaines ou par centaines) une hétérogénéité primitive et essentielle, une irréductibilité absolue, qu'il faut, même aujourd'hui, toute l'autorité de la science pour l'obliger à raisonner comme s'il y croyait, et qu'il saisit avec empressement toute occasion de témoigner que cette créance n'est acceptée par lui qu'à titre provisoire.
Cependant les besoins de l'industrie et des arts, ceux surtout de la métallurgie et de la pratique médicale, durent bientôt amener à distinguer par des caractères très-nets les plus remarquables d'entre ces substances que les philosophes dédaignaient de regarder autrement qu'en bloc. 11 fallait épurer les unes, d'ordinaire celles qui offrent les caractères les plus tranchés et les propriétés les plus actives, allier ou associer les autres en proportions diverses. C'était l'objet de la chimie qui, même après les découvertes de Newton, attendait encore un législateur : elle en eut deux, l'un au commencement, l'autre à la fin du dix- huitième siècle, un médecin et un financier, Stahl et Lavoisier.
— Rien de plus ingénieux que la théorie de Stahl. Par suite d'une percussion violente une parcelle de fer devient incandescente et après le refroidissement elle a pris un as-
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pect terreux, elle n'a plus cet éclat, ce nerf, cette ductilité, cette cohésion qui donnent tant de mérite au fer métallique : c'est apparemment qu'elle a perdu quelque chose, et cette chose perdue doit être le principe même de la combustion, ce qui, en se dégageant de l'élément terreux, produit l'incandescence. Stalil lui donne le nom dephlogistique : la rouille est du fer dépltlogistiqué : le fer métallique est de la rouille ou du fer terreux, revivifié par une lixation de phlogistique. Il est vrai que la rouille pèse plus que le fer d'où elle provient, et de là une grave objection. Mais, pourquoi le phlogistique, principe de la combustion, n'aurait-il pas, conformément à l'opinion des anciens sur la nature du feu, une tendance contraire à celle des corps pondérables, de manière à neutraliser une partie du poids des corpspondérablessurlesquelsilselixe?Ilnemanquaitàcette théorie que de tenir compte de la présence de l'air au sein duquel la combustion s'accomplit. Il aurait fallu opérer en vase clos, ce qui aurait permis de constater que la parcelle de fer métalUque, en augmentant de poids par la combustion, diminue d'autant le poids de la masse d'air au sein de laquelle elle brûle, sauf à restituer cet air absorbé à t l'air ambiant, lorsqu'elle repasse à l'état métallique. Le \. métal, le corps combustible est donc le corps simple, au moins relativement ; la rouille ou le produit de la combustion est un composé de métal et d'air, ou d'un principe pondérable emprunté à l'air. Voilà ce que Lavoisier a démontré avec un art d'expérimentation et une sagacité de critique admirables, en opérant, non sur ie fer (les difficultés d'exécution eussent été trop grandes), mais sur le mercure. Il fallait bien se rendre à des preuves si claires, et la nouvelle chimie, la chimie pneianatique. comme on l'appelait alors, se trouva établie presque du premier coup sur des bases qu'on ne pouvait raisonnablement contester. Cette grande expérience aurait nécessairement
conduit à la découverte de la composition de l'air, si déjà l'on n'avait su qu'il existe d'autres airs ou d'autres gaz que l'air atmosphérique, et que celui-ci est un mélange de deux airs ou de deux gaz qui diffèrent entièrement par leurs fonctions chimiques, quoique leurs propriétés physiques les plus apparentes offrent la plus grande ressemblance. La force des analogies conduisait aussi à soupçonner la composition de l'eau et bientôt à la constater. On avait ainsi la clef d'une foule de réactions où l'eau intervient, et la chimie changeait vraiment de face : elle subissait une révolution. Pourquoi la chimie qui a fait tant de progrès depuis Lavoisier, et où les théories ont changé si souvent, n'a-t-elle plus eu de révolutions? C'est que pour expliquer ce phénomène qu'on appelle une révolution, il faut, sur quelque terrain qu'on se place, -^tenir compte à la fois des idées et des faits, et plus encore des faits que des idées : au lieu que les idées prévalent à la longue sur les faits et les gouvernent, quand il s'agit de progrès ou de développement continu. Mais la découverte de corps tels que l'oxygène et l'hydrogène, de quelque manière qu'on y soit conduit, ne peut pas passer pour une idée : c'est un fait aussi positif que la découverte du cuivre et du fer, dans ces temps reculés où l'homme a appris à traiter les minerais de cuivre et de fer ; ce qui a eu tant d'mfluence sur la guerre, sur l'agriculture, sur les arts, sur l'ensemble de la civilisation. Et comme l'oxygène et l'hydrogène interviennent sans cesse parleurs réactions chimiques, aussi bien dans le grand laboratoire de la Nature que dans nos laboratoires et dans nos ateliers, il faUait bien que la découverte de l'oxygène et de l'hydrogène amenât un brusque changement, c'est-à-dire une révolution dans la chimie et dans les arts chimiques, en y comprenant même le grand art de diriger les forces productrices de la Nature dans le sens qui nous est le plus avantageux.
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— Par cela même que les faits de la chimie pneumatique se multipliaient indépendamment des idées ou des vues théoriques de Lavoisier, la crise révolutionnaire de la chimie ne pouvait manquer d'arriver à bref délai. On n'aurait pas- disposé de grandes quantités de gaz oxygène, sans avoir l'occasion d'exécuter la brillante expérience de la combustion du fer dans l'oxygène, et il aurait bien fallu s'apercevoir que le gaz disparaît à mesure que le fer brûle, qu'il se forme un dépôt terreux, puis songer à expUquer par la fixation du gaz oxygène l'excès de poids de la terre ferrugineuse sur le fer brûlé. Jl suffisait alors du talent d'un expérimentateur ordinaire, ou plutôt des eiïorts combinés de nombre de travailleurs, pour retrouver la clef dont Lavoisier ne s'est mis en possession que grâce à la puissance et à la patience de son génie. D'autres exemples nous ont fait voir que telle est à ce qu'il semble, au moins dans nos temps modernes, la loi des grandes découvertes. On pourrait remarquer aussi que les progrès de la théorie physique de l'électricité, l'invention de la pile de Volta, devaient naturellement conduire, trente ans après Lavoisier, à la révolution de la chimie. 11 se serait bien trouvé, on doit le croire, quelque tête assez forte pour passer sans intermédiaire, de la théorie de Stahl à celle de Davy et de Berzehus. Naguère encore, lorsque les idées de Berzehus régnaient en chimie, on aurait admis volontiers qu'en se faisant ainsi trente ans plus tard, la révolution de la chimie se serait mieux faite; qu'en, réduisant à une simple primauté cette sorte de domination de l'oxygène, teUe que l'entendait Lavoisier, on aurait été conduit de pjime abord à des idées plus justes, à une théorie plus régulière, en évitant de donner à quelques erreurs un crédit passager. Mais, dans l'état actuel des connaissances chimiques et de l'ensemble de la philosophie naturelle, ou voit au contraire combien il importait de conserver aux
faits dont la chimie s'occupe toute leur indépendance, et que la révolution chimique se fît par les seules forces de la chimie, par la balance et le dosage des éléments pondérables, plutôt qu'en vertu d'une théorie, relativement obscure, de la nature et du mode d'action des agents impondérables ; car c'est par là que la théorie du phlogistique avait péché. Les grands physiciens du* dix-septième siècle avaient eu le double mérite, de chercher dans les faits qui nous sont le plus familiers l'explication des phénomènes que l'on rapportait avant eux à des ca,uses mystérieuses, et de soumettre à des mesures, de faire rentrer sous la catégorie de la quantité ce qu'on ne distinguait auparavant que par des qualités, non susceptibles de détermination précise. Ainsi procède Lavoisier à l'égard de lu chimie, en quoi il complète Galilée, Pascal et Newton.
Si l'on fonde la chimie sur l'idée de l'hétérogénéité radicale de diverses substances pondérables, il faudra dire de chacnne d'elles ce qu'on vient de dire de la matière en général, et la balance deviendra le grand instrument de l'analyse chimique : analyse quantitative et non plus seulement qualitative, comme celle dont se contentaient lé plus souvent les chimistes avant Lavoisier , lorsque dans les réactions tant do substances se dégagaient à l'état gazeux sans que l'on sût en tenir compte pondéralement. Les réactions purement qualitatives seront désormais reléguées au second plan, du moins jusqu'à ce quele progrès des observations nous apprenne que des corps peuvent différer, même parleurs propriétés chimiques, et conséquemment par leur constitution chimique, quoiqu'ils n'offrent aucune différence dans les proportions pondérales de leurs éléments.
— Rien de plus baroque que le vocabulaire de l'an-^ cienne chimie, formé pièce à pièce, en l'absence de théorie claire et, ce qui est pis, sous l'influence d'une affectation de mystère et de singularité, 11 n'était pas nécessaire que
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la chimie subit nue révolutiou, pour qu'on sentit le besoin d'en réformer le vocabulaire et d y appliquer vraiment une nomenclature, eu donnant à des corps d'une composition analogue des dénominations analogues. C'est ce qu'avait tenté de faire un compatriote et un ami de Bufl'on, Guyton de Morveau, dont on peut von- l'essai en ce genre, recueilli par BulTon dans son Histoire des miiiérau.v. A cette époque, qui était celle des grandes découvertes de Lavoisier, Guyton dans sa province croyait encore au phlogistique, et Bulïon, devenu dans sa vieillesse chimiste à sa façon, ne croyait à rien qu'à ses propres idées. Mais bientôt Lavoisier et Guyton mis en rapport crurent avec raison le moment favorable pour approprier la nouvelle nomenclature à la nouvelle théorie, en opérant une réforme aussi radicale dans le langage que dans les idées. Rien de plus conforme à l'esprit de la philosophie française du dix-huitième siècle, si portée à vanter et même à s'exagérer les avantages de ce qu'elle appelait ce une langue bien faite ». Il ne faudrait pourtant pas croire que la nouvelle nomenclature chimique, qui n'est qu'une nomenclature parlée, même lorsqu'on y applique l'écriture alphabétique, soit comme notre numération écrite, comme la langue écrite de l'algèbre, ni même comme la notation atomique imaginée plus tard par les chimistes à l'instar des notations algébriques, un instrument de recherches, de combinaisons et de preuves. Les logiciens du dix-huitième siècle n'en étaient pas à se rendre com.pte de ce qui établit en réalité la supériorité du signe idéographique sur le signe phonétique. Quelques irrégularités dans notre numération parlée n'ont point d'inconvénients appréciables : les mêmes irrégularités dans notre numération écrite en auraient d'énormes. Quels inconvénients trouve-t-on à ce que les chimistes aient conservé le vieux nom (ïarnmoniaque, pour désigner le corps qu'ils regardent comme un composé d'hydrogène et
d'azote en proportions détinies? Trouveraient-ils quelque avantage et ne trouveraient-ils pas plutôt une affectation de pédanterie à remplacer l'expression simple de potasse par la dénomination composée oxyde rfepo/assn/m? Enfin, faudra-t-il bannir de la langue des chimistes le terme d'eau, et mettre à la place oxyde dliydrogme? A chaque modification de la théorie il faudrait refaire la nomenclature parlée ou phonétique, tandis que la notation idéographique s'y prêtera sans le moindre effort. En somme, la nouvelle nomenclature vaut certainement mieux que l'ancienne qui ne valait rien du tout; et l'on peut presque affirmer qu'elle n'aura jamais d'inconvénient assez grave pour nécessiter les frais d'une réforme radicale. Telles sont à peu près les conditions et les limites du succès des innovations radicales, en quelque genre que ce soit.
A tous les points de vue, la révolution scientifique dont ' nous venons d'esquisser quelques traits, est un des grands événements du dix-huitième siècle, l'un de ceux dont on parlera encore quand tant d'autres événements, accomplis avec plus de fracas, seront tombés dans l'oubli. Par suite de cette révolution, la théorie, la langue, tout a changé soudainement; tout a été refait à neuf, dans le môme esprit qui allait présider, bien peu d'années après, à un essai de reconstruction de la société. L'homme de génie à qui revient l'honneur de cette révolution unique en son genre, et qui a ouvert une ère nouvelle pour l'industrie, 'xi était destiné à tomber sous le couteau de la révolution poli-
tique, sans avoir rien fait qui pût provoquer sa colère et .' expliquer, sinon justifier, cette cruauté sauvage. Voilà
d'étranges rapprochements, et qui sont un motif de plus pour qu'on aime à se rendre compte de ce qu'est au juste la révolution de la chimie au dix-huitième siècle, et de la . ^ part des faits et des idées dans une crise de cette nature.