‹ Considérations sur la marche des idées et des événements dans les temps modernesChapitre 47 sur 78 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Voyons maintenant le dix-huitième siècle à l'œuvre, non plus dans les sciences physiques, mais en histoire naturelle et dans ce qu'on a appelé de nos jours la biologie. Ici son rôle grandit encore : il ouvre vraiment aux sciences et à la philosophie des sciences une carrière nouvelle; il entre résolument dans la voie où les autres siècles le suivront; il prépare les théories qui doivent régner un jour dans les sciences naturelles et se refléter de là, comme d'une position centrale, sur toutes les parties des connaissances humaines. En cela il fait plus que d'accomplir dans telle science particulière une révolution intérieure et pour ainsi dire domestique : il étend son action sur le système entier des sciences, comme pour y changer la balance des forces et y déplacer le centre d'influence. Ce que Je seizième siècle a été pour les arts plastiques, le dix-septième siècle pour les sciences mathématiques, le dix-huitième siècle l'est à sa manière pour les sciences naturelles . C'est l'âge des naturalistes classiques, de ces hommes qui créent la langue de la science, en même temps qu'ils y saisissent les idées maîtresses, et dont le génie peut en embrasser toutes les grandes ordonnances, parce qu'il est encore permis de négliger les détails ou certains détails sans cesser de compter parmi les savants. Si Buffon est un grand peintre

et un grand écrivain, Linnée à sa façon, et avec bien plus d'originalité, ne l'est pas moins. Ses aphorismes rappellent ceux de Bacon pour la concision et l'énergie. Il fait plus que de se créer un style, il crée une langue descriptive, parfaitement adaptée à son objet, dont on ne peut pas dire qu'elle vivra puisque de pareilles langues ne sont pas des langues vivantes, mais qu'on emploiera peut-être encore lorsqu'on aura depuis longtemps renoncé à se servir de la langue cicéronienne. Haller est un poëte en même temps qu'un physiologiste, et un bien plus grand poëte^ Gœthe est un créateur d'idées en anatomie. Bonnet et Saussure ont des pages éloquentes; Ramond et Guvier, par qui le dix-huitième siècle se relie au siècle actuel, méritent d'être appréciés comme écrivains. Tandis que les littérateurs de profession se piquent d'avoir, plus que leurs devanciers, le sentiment des beautés de la Nature, et tâchent d'en tirer des effets inconnus aux vieilles littératures classiques, les amis de la science (et c'est de la science que nous nous occupons en ce moment) comprennent que la description, même scientifique, des grandes scènes de la Nature serait incomplète si l'on n'y tenait compte, parmi tant d'autres caractères, des caractères de beauté et de majesté qu'elles revêtent. Majestati Naturœ par ingenium. L'aspect des pics et des glaciers des Alpes, en face. desquels durant des siècles tant de gens d'esprit et de gens instruits ont passé sans y voir autre chose que des pierres et des précipices, captive maintenant le poëte comme le naturaliste, et ce qui fait rêver le poëte fait penser le naturaliste. Ce qui n'est peut-être chez les littérateurs et au point de vue purement littéraire, qu'une vogue, une mode que d'autres modes remplaceront, répond dans l'ordre scientifique à un progrès accompli, le long d'une route où l'on ne rétrograde point.

' — Depuis longtemps on employait les mots dliisloire

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naturelle pour désigner l'étude raisonnée et méthodique des productions de la Nature, comme si l'on avait senti confusénlent, et sans bien s'en rendre compte, qu'il y a dans l'objet de cette étude quelque chose qui rappelle l'objet de l'histoire proprement dite. En effet, tandis que les théories du physicien et du chimiste, à plus forte raison celles du géomètre, n'ont rien qui dépende des phases par lesquelles le monde a passé antérieurement à nos études, il n'y a pas un cours d'eau, une chaîne de montagnes, un volcan, un filon, un banc de roche, d'argile ou de sable, un dépôt fossile et surtout une espèce organique, dont l'origine, le mode d'existence et les relations actuelles ne tiennent à des causes, à des faits, à des accidents qui se sont enchaînés ou enchevêtrés historiquement, qui ont certainement une histoire, soit que nous nous trouvions ou non en mesure de déchiffrer cette histoire dans les monuments qui peuvent en rester. Toute cette immense trame historique a nécessairement pour canevas l'histoire même de notre planète, ce qu'on a souvent appelé, mais improprement, l'histoire des révolutions du globe, comme s'il n'y avait de digne d'attention dans l'histoire que les révolutions qui en troublent brusquement le cours régulier. L'apparition et la disparition des espèces organiques, leur mode de distribution à la surface de la terre ont dû certainement se subordonner aux phases que traversait le globe terrestre, de même que la succession des espèces, attestée par les débris fossiles qu'elles ont laissés, fournit les meilleurs caractères pour fixer dans l'histoire du globe la succession des époques. Cette histoire, telle qu'on a pu jusqu'ici la reconstruire, est donc, sous le nom de géologie, la préface ou l'introduction obligée de la vaste histoire de la Nature, de l'histoire naturelle, selon le vrai sens du mot. Pour concevoir nettement l'idée du livre, il fallait au moins en avoir ébauché la préface.

A la rigueur on devrait remonter plus haut encore, et chercher dans la cosmographie sidérale, dans l'histoire du ciel la préface de celle de la terre. C'était bien ainsi que Pline l'entendait, et la même idée inspirait à Kant son premier ouvrage, Y Histoire naturelle du ciel (1), qui a ouvert, concurremment avec les Lettres cosmologiques de Lambert et surtout avec les découvertes de William Herschel, une ère nouvelle pour l'astronomie. Dans cette manière d'étu- .dierles phénomènes célestes, il s'agit bien moins, comme dans l'antique astronomie, de la détermination des périodes ou des cycles, que de la succession des époques ou des

âges.

— Rien de plus étrange que l'ignorance absolue où les hommes se sont obstinés à rester si longtemps au sujet de l'histoire du globe qu'ils habitent. Un jour viendra où l'on ne comprendra plus qu'Usaient cherché si loin des sujets de recherches très-pénibles et de découvertes très- difficiles, tandis qu'ils n'accordaient pas la moindre attention à ce qui s'offrait à eux si aisément, si habituellement, tout en étant si propre à piquer la curiosité. Si la chose ne nous surprend pas davantage, c'est que nous touchons encore au temps où la géologie tenait plus du roman que de l'histoire; où elle portait malheur aux beaux- esprits et aux vrais savants, à ce point qu'un homme tel que d'Alembert regardait Buffon comme ce un gvsLnd phrasier », et que le malin Voltaire imputait aux pèlerins la malice d'avoir porté des coquilles sur les Alpes, tout exprès pour convaincre les bonnes gens de la réalité du déluge.

Nous avons déjà dit les causes d'une telle singularité (livre I, chap. 111). Les Grecs ont manqué sur ce point leur éducation et la nôtre ; et l'un des caractères éminents

(l) AUgemdne NatwgescMchie vnd Théorie des Hiinmels^ 1755, sans nom d'auteur cl dédiée au grand Frédéric.

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du christianisme, celui d'être une l'cligion historique, fondée sur les livres et sur les traditions historiques d'une race ou d'une nation choisie, est devenu un obstacle majeur à ce que Ton se tournât vers un genre d'observations et de recherches qui tout d'abord dérangeaient ou semblaient déranger des traditions consacrées. Voilà comment la géologie, nonobstant les judicieuses remarques de quelques précurseurs, n'a \Taiment attiré l'attention publique qu'au dix-huitième siècle, et non sans provoquer, à défaut de censures formelles, beaucoup de contradictions et de répugnances, surtout quand un écrivain tel que Buffon, lu de tout le monde, mêlait à des remarques justes tant d'exphcations hasardées, romanesques ou prématurées. Au fait, il était bien légitime que les défenseurs officiels des traditions reçues n'y renonçassent qu'à bon escient, sans bruit, et quand les savants se seraient mis d'accord. Tout cela ne s'est vu que de nos jours, parce que la géologie n'a été que de nos jours scientifiquement constituée, l.e mérite du dix huitième siècle n'est pas d'avoir fondé la science, mais d'avoir tout fait pour rendre inévitable et prochain favénement de la science.

La science, nous ne saurions trop insister sur ce point, se compose essentiellement de faits et de théories. Or, tandis que les géologues théoriciens du dix-huitième siècle rappelaient par leurs sectes les temps les plus reculés de la philosophie hellénique, et se partageaient en (( neptuniens ;) et en (C vulcaniens )), plutôt que de s'attacher à concilier, à associer convenablement Vulcain et Neptune, une autre école essentiellement pratique, l'école des mineurs de la Suisse saxonne, l'école de Werner, se piquait de cultiver une géologie purement descriptive, une « géognosie » comme elle disait, où toutes les couches d'un terrain seraient soigneusement étiquetées, caractérisées empiriquement, de manière à fournir à la pratique tous les ren-

seignements qui peuvent la guider, sans risquer d'hypothèses sur les causes physiques qui ont pu déterminer l'ordre de succession des couches et leur imprimer les caractères qui les distinguent. Certes on ne saurait blâmer cette marche circonspecte^ ce projet de substituer une bonne <( géognosie » à une ce géologie » qui ne faisait que de naître et que déjà ses imprudences décriaient. Seulement il faut considérer que cette géognosie si utile au mineur, et qui bientôt devait fournir à la science des données si précieuses, n'aurait vraiment pas mérité le nom de science. Dans un bassin houiller de quelque importance, le plus mince feuillet de houille, qui ne vaudrait pas la peine d'être exploité, porte un nom, a une allure et des connexions déterminées, fait reconnaître un terrain et un éta^e, sert à cjuider le mineur dans ses recherches : mais peut-on dire que beaucoup de notions de ce genre composent une science? En agrandissantréchelle, en étendant de pareilles notions à de vastes portions de la surface terrestre et même à la planète tout entière, on n'en change- ' rait pas foncièrement la nature. L'anatomie purement descriptive est déjà une science, parce qu'à défaut du fil conducteur de la causalité elle a habituellement le fil conducteur de ia finalité ; parce que l'organisme est un système où l'on peut mettre en lumière la raison de l'agencement des parties, de leur structure et de leurs connexions, indépendamment de la connaissance des causes qui ont produit l'organisme, et sans qu'on ait la prétention de deviner l'énigme de la vie. La chimie est une science, depuis qu'elle est assez avancée pour que nous puissions rendre raison des réactions chimiques et les prévoir, quoique l'essence des forces chimiques nous reste cachée. Mais les agents physiques qui ont bouleversé ou remanié les couches superficielles de notre globe ne sont pas pour nous des agents mystérieux : nous les voyons encore à l'œuvre,

à l'intensité près de l'action et des résultats, sans que le principe de tinalité puisse, en ce qui les concerne, suppléer au principe de causalité, pas plus poui' les faits anciens que pour les faits actuels. En considérant les effets anciennement produits, il nous est donc impossible de ne pas songer aux causes qui ont dû les produire, et une description purement empirique ne saurait sur ce point satisfaire les exigences de la raison et la légitime curiosité de l'esprit humain. Ce n'est pas encore la science, c'est une préparation à la science en attendant mieux.

— Pendant que les travaux retentissants des Réaumur, des Linnée^ des Buffon, des Bonnet, des Spallanzani, des Saussure, des Pallas attiraient l'attention générale sur toutes les branches alors connues des sciences naturelles, deux savants modestes, l'oncle et le neveu, s'occupaient à Paris de ranger, d'après une méthode à eux, les herbiers et les cultures du Jardin du lloi ; et sans y songer, ils ouvraient aux sciences et à la philosophie des horizons tout nouveaux. Or, ce n'est point par hasard qu'une innovation de si grande portée a débuté par une réforme dans le domaine, comparativement rétréci, de la botanique : pour bien s'en rendre compte il faut pénétrer, plus intimement qu'on n'a coutume de le faire, dans le secret des relations de cette branche de l'histoire naturelle avec l'ensemble des connaissances humaines.

On a dit, non sans de bons motifs, que nous ne jugeons des choses que par comparaison. On a dit aussi que la comparaison des animaux avec l'homme est ce qui nous aide le plus à comprendre la nature de l'homme; et il y a dans cette application spéciale de la maxime beaucoup moins de vérité que dans la maxime même. Mais, si l'homme et l'animal ne sont pas deux termes de comparaison placés de manière à bien s'éclairer l'un l'aulre, il en est tout autrement de l'animal et de la plante, de la

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zoologie et de la botanique. Ici les analogies sont ce qu'il faut pour mieux faire ressortir les contrastes, et les contrastes sont ce qu'il faut pour indiquer l'importance des analogies. Ici la Nature, sans nous découvrir le secret des principes suprêmes et des causes primordiales, se charge au moins de marquer Tordre d'importance des caractères ; puisque les caractères communs à l'animal ejt à la plante doivent passer pour les plus essentiels, pour ceux qui appartiennent fondamentalement àlanature deTêtre organisé et vivant, pour ceux auprès desquels il est permis de regarder les caractères différentiels de l'animal et de la plante comme n'étant en quelque sorte que les variations d'un même thème. Quand on examine les choses, on voit en effet que tous les mystères de la vie sont exactement les mêmes pour la plante et pour l'animal : mystère de la génération, mystère de l'origine et de la constitution des espèces, mystère de la coordination harmonique des organes et des fonctions, principe interne de développement sous l'influence des excitations du dehors, lutte contre les causes externes de destruction, d'où la caractéristique des âges successifs, dans Fintervalle de la naissance à la mort. Tout cela a donc en soi, et dans le plan général, bien plus d'importance que ce qui caractérise exclusivement l'animal, et ce qui offre même le plus de disparité dans les diverses provinces du règne animal, comme la réunion ou la séparation des sexes, comme le genre de vie solitaire ou sociale, comme le degré de sensibilité, de motilité, de clarté ou de finesse "dans la perception des objets du monde extérieur, et par suite de développement dans les instincts d'amour, de chasse et de proie. On n'est donc pas dans une bonne voie pour raisonner sur les conditions essentielles de la vie, tant que l'attention se concentre de préférence sur les fonctions de la vie animale, telles surtout qu'on les observe chez les animaux les plus rapprochés de l'homme

et chez ['homme lui-même où elles ne cessent pas d'être en connexion intime avec des facultés d'un ordre supérieur et exceptionnel, dont les perfectionnements ne se mesurent pas, à beaucoup près, aux perfectionnements de l'organisme individuel. On juge mieux du plaji général quand on se place d'abord sur le terrain où ce qu'il y a de plus fondamental, de plus essentiel, est aussi ce qui attire principalement l'attention, c'est-à-dire quand on étudie d'abord, dans des vues d'ensemble, le règne végétal.

D'où vient le charme qui s'attache à la culture, à l'étude des plantes, à la contemplation des richesses de la végétation, sinon de ce que nous sentons que la vie y circule sous tant de formes sans souffrances qui nous attristent, sans que ce genre de commerce et d'études soulève des répugnances comme celles qui rendent pénibles ou désagréables des études analogues faites sur les animaux, justement parce que leur organisation se rapproche plus de la nôtre? On fait rarement de l'anatomie en amateur : les femmes se plaisent particulièrement à l'étude, à la culture des plantes, et ne peuvent guère faire de l'anatomie. Ce qu'on a oubhé de remarquer, c'est que les mêmes raisons qui déterminent une préférence de goût, motivent une préférence au point de vue de la critique. Combien les philosophes se seraient épargné de divagations, s'ils avaient bien voulu considérer que la vie passe avant les sensations et les idées, que le degré de centralisation des fonctions vitales ne change pas l'essence de la vie; et que réciproquement, l'abaissement des fonctions \itales ne les rend pas plus aisément explicables par le mécanisme et l'atomisme, n'est pas plus favorable à ce qu'on appelle vulgairement le matérialisme ! Voilà ce que les plantes leur auraient, appris; et faute de bien choisir le point de repère, ils ont rais^onné sur les œuvres de la Nature, comme si elle avait tracé son plan à la manière de l'ar-

chitecte qui bâtit un édifice dans le but spécial d'y loger des statues et des tableaux, au lieu de commander les statues et les tableaux pour les faire servir à la décoration de l'édifice.

Il résulte encore de ces explications que le philosophe doit s'intéresser de préférence dans l'étude des plantes à ce que la vie végétale offre de commun avec les autres manifestations de la vie. Il laisse volontiers tout le reste à l'agriculteur et au jardinier, ou au botaniste de profession. Or, dans cette manière de concevoir la philosophie de la botanique et ses relations avec la philosophie générale, il y a une question qui prime et implique en quelque sorte toutes les autres, celle de la classification des espèces. Les scolastiques l'avaient agitée durant tout le moyen âge sans profit réel pour la science, puis les philosophes l'avaient laissé sommeiller : des botanistes l'ont reprise au dixhuitième siècle et en ont donné la vraie solution, sans même se douter de toute la portée de leurs vues.

— La classification des objets naturels a deux buts : celui de les ranger dans un ordre où nous puissions commodément les retrouver et les nommer, et celui d'exprimer le plus fidèlement possible les rapports que la Nature a mis entre eux, rapports qui n'ont pas attendu pour exister qu'il nous prît envie d'étudier ces objets et de leur imposer des noms. De là les classifications artificielles, pures créations de notre esprit, et les classifications naturelles qui ne sont que l'expression, exacte ou approchée, d'un type placé hors de nous. Celles-là sont effectivement des méthodes, en ce qu'elles n'ont d'autre office que celui de nous aider dans nos recherches : celles-là sont le but même de nos recherches et constituent vraiment des systèmes qu'il faut prendre tels qu'ils sont, avec les irrégularités que la Nature y a mises, ou avec ce qui passe pour des irrégularités, selon nos habitudes d'esprit. La plus naturelle

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des classiticalions peut être d'un usage incommode, justement en ce qu'elle n'admet pas dans les distinctions cette précision absolue que notre esprit voudrait trouver partout, pour son propre soulagement et à cause de la nature des signes qu'il est forcé demployer. Réciproquement, les classifications artificielles les mieux imaginées en vue de la commodité de l'usage, peuvent se fonder sur des caractères moins importants, plus instables, et par suite troubler l'économie des rapports naturels.

Lesclassifications artificielles et naturelles correspondent au nominalisme et au réalisme des scolastiques. Rien de moins artiticiel ou nominal que l'espèce organique; rien de mieux fondé dans la nature des choses indépendamment des lois de notre entendement ou des signes de notre pensée, et en ce sens rien de plus réel. De même que, selon le sens commun, le Nil n'a pas cessé d'exister réellement depuis le temps des Pharaons jusqu'à nous, malgré la fameuse objection du renouvellement incessant des gouttes d'eau, ainsi les espèces de l'ibis et du cynocéphale ont réellement subsisté durant le même laps de temps, malgré le remplacement successif des individus. Une variation séculaire dans le débit des eaux du Ml, une altération séculaire des types spécifiques ne changeraient rien à cette conclusion. Et ce que nous disons de l'espèce s'applique plus ou moins aux groupes de tout ordre qui figurent dans un système de classification vraiment naturelle, à ce point que le groupe supérieur a souvent plus de droits au titre de groupe naturel, que n'en ont les groupes subordonnés. De tels universaux ne sont ni des mots, ni de pures conceptions de l'esprit : ils tiennent à l'essence des choses ou à ce qu'il y a de plus secret dans leurs premières origines, et en ce sens le réalisme a pleinement gain de cause.

La classification naturelle ne consiste pas seulement,

comme on le disait d'abord, à tenir compte de l'ensemble des caractères, au lieu de s'attacher à tel caractère à l'exclusion des autres : elle consiste plutôt à se régler sur l'importance des caractères et à juger habituellement de cette importance d'après les changements qui accompagnent, dans l'ensemble de l'organisme, les modifications du caractère dominant. On voit par là comment à une question de classification devaient se rattacher plus tard toutes les théories de morphologie ou d'anatomie comparée. Mais, les comparaisons que nous pouvons établir ne portent pas seulement sur le^ types parvenus à leur complet développement et sur les espèces actuellement vivantes. L'embryologie nous montre les types prganiques passant par une suite de métamorphoses ; l'étude des débris fossiles conduit à restaurer des espèces détruites et qui ont tenu leur rang dans le système des types organiques. L'ordre de succession des flores et des faunes détruites, la distribution géographique de la flore et de la faune actuelles et de celles qui les ont précédées, ne sont pas sans rapports avec la subordination des caractères et les affinités typiques que la classification naturelle a pour objet d'exprimer. Sous quelque face qu'on envisage finstoire naturelle, l'idée d'une classification naturelle s'impose à l'esprit, elle provoque toutes les recherches et résume toutes les découvertes.

Nous avons dit que la classilicalion artificielle doit être appelée une méthode et que la classification naturelle est un sysleme : les botanistes de l'école française du dix-huitième siècle, les Jussieu et leurs disciples ont pourtant employé ces dénominations en sens inverse, malgré 1 étymologie ; ils ont qualifié de système la classitication de Linnée qu'ils rejetaient comme artificielle, et ils ont donné à leur propre classification le nom de méthode naturelle. Cela tient à la philosophie de leur temps, toujours occupée

de vanter la langue, la méthode, l'analyse, et de déprimer la synthèse ou le système.

— L'idée de substituer à des classifications artiticielles un système naturel de classitication, cette idée, transportée d'abord dans la zoologie, était destinée à pénétrer partout, là même où il ne peut être question d'admettre l'intervention des forces vitales, ni d'expliquer par une descendance généalogique, dans le sens propre du mot, les afiinités des types et leur dérivation d'un type primitif : car la subordination, l'enchaînement ou la libation des causes sont quelque chose de bien plus général que la descendance généalogique. Ainsi le chimiste peut juger, d'après l'ensemble des réactions, de l'importance des caractères distinctils et de l'intimité des analogies, sauf à en attendre l'explication d'une chimie plus avancée, explication où certainement les puissances de la vie et les accidents de la génération n'entreront pour rien. D'un autre côté, dans des choses où l'intervention d'un principe de vie, toute réelle qu'elle est, n'avait pas encore frappé l'attention, rien n'était plus propre que l'application des principes de la classification naturelle à mettre en relief des analogies trop longtemps inaperçues.

— Pour résumer ces deux chapitres nous dirons que, si l'on compare par leurs côtés scientifiques le dix-septième et le dix-huitième siècles, on trouve qu'au dix-septième siècle les sciences gouvernent la philosophie, et qu'au siècle suivant les sciences sont plutôt sous l'influence d'une certaine philosophie de l'esprit humain, contrairement à la grande maxime baconienne. Ce n'est pas que la série des découvertes s'arrête ou qu'elles aient moins d'importance : quoi de plus capital que les découvertes du dixhuitième siècle en physique, en chimie, en histoire naturelle! Mais on tâche de les accommoder aux théories reçueSj dans ce qu'elles ont de fondamental, plutôt qu'on

ne s'y appuie pour réformer profondément la philosophie des sciences, celle de l'histoire et la critique de l'entendement humain . 11 faudra attendre d'une lente fermentation des idées et de l'accumulation des travaux ce que n'a pas donné d'un seul coup la puissance de l'intuition synthétique. Et cependant le génie de Leibnitz avait, il est permis de le dire, deviné toutes les conséquences philosophiques qui peuvent se tirer des découvertes scientifiques du dixhuilième siècle : mais cette divination prématurée avait plutôt fatigué les esprits qu'elle ne les avait éclairés ; l'impulsion venait d'ailleurs et il fallait que le mouvement imprimé s'épuisât. Déjà il était devenu impossible qu'un génie, si grand qu'il fût, maîtrisât le courant : ni Euler, ni Lagrange, ni Lavoisier, ni Buffon n'auraient pu être au dix-huitième siècle ce que Descartes, Newton, Leibnitz avaient été un siècle plus tôt, et peut-être, en ce qui concerne Leibnitz, un siècle trop tôt. Aussi Voltaire écrivait-il à Mairan le 5 mai 1741 : ce Franchement, Leibnitz n'est venu que pour embrouiller les sciences ». Au fond, ni Mairan, ni Voltaire, ni Maupertuis Vaplatisseur de globes, ni le Suisse Kœnig n'étaient en mesure de juger Leibnitz. Cependant, quoique superficiel et tranchant, le jugement était juste, d'une justesse relative au temps et aux hommes.

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