CHAPITRE VIL
DES PARALLÈLES ADltQUELS A DONNÉ LIEU LA RÉVOLUTION FRANÇAISE.
A quoi peut-on comparer la Révolution française? Certes aucune révolution dans les temps anciens n'offre autant d'intérêt historique que celle qui a substitué la monarchie césarienne aux formes municipales ou républicaines de gouvernement, dont s'étaient parés les temps classiques de la Grèce et de Rome. Il s'agit en effet d'un empire qui est un monde à lui seul, ainsi que de personnages qui, au milieu des raffinements d'une civilisation avancée et du sein des jouissances du luxe et de l'esprit, s'élèvent par leurs talents, leurs vertus, leur audace ou leurs forfaits. Aussi restent-ils, pour la postérité la plus reculée, comme autant de types dont les événements qui ?e succèdent ravivent sans cesse le souvenir. Cependant cette révolution n'est après tout que le renversement brutal par l'émeute et par la soldatesque, moyennant l'audace et la ruse, d'institutions qui n'ont plus la force de se défendre. Elle est sanguinaire sans être tragique, bien que les poètes, avec des frais d'imagination et à la faveur de la perspective, y aient trouvé plus tard des sujets de tragédie. Elle n'offre pas de ces retours de fortune, de ces intrigues variées qui tiennent longtemps la plupart des esprits en sus-
pens sur le dénouement final. Les croyances religieuses n'yjouent aucun rôle; la philosophie, la science, l'industrie pas davantage; et dans le succès du parti victorieux il n'y a rien, tant s'en faut, qui soit propre à relever la dignité de l'homme ou à témoigner d'un progrès de l'humanité.
Le moyen âge est le temps du morcellement et de l'embrouillement politique, de l'enrôlement des nations européennes sous une même bannière rehgieuse. Les révolutions proprement dites y offrent matière à des récits curieux, amusants, instructifs, de ce genre d'instruction qui est propre à former au métier de la politique, comme les mémoires détaillés d'un homme de guerre sont propres à former au métier de la guerre, mais d'une importance historique en réalité fort secondaire. Que des cités italiennes perdent leur autonomie, ce qu'on appelle leur liberté, ou que des montagnards suisses parviennent à fonder la leur, ce n'est qu'un assez mince détail dans la grande histoire européenne : de. là ne dépendent plus, comme aux temps de la Grèce antique, les progrès essentiels de la civilisation et les destinées du monde civilisé.
— On a comparé souvent la Révolution française, issue de la philosophie du dix-huitième siècle, à la réforme religieuse du seizième siècle, et non sans motifs, si l'on a surtout égard à la violence de la première secousse, à l'étendue de sa sphère d'action, à l'énergie des réactions consécutives, au soulèvement de toutes les passions au nom d'une idée. A mesure que les horizons s'agrandissent et que les traits d'ensemble se dessinent mieux, on a plus de termes de comparaison propres à motiver ce rapprochement. Le protestantisme commence par être une réforme théologique dont la prétention est de rendre au dogme toute's ses duretés, toutes ses àpretés, tout ce que le cours des siècles avait adouci et amolli : il finit par être une réforme philosophique, il tend au rationaUsme et y aboutit.
La Révolution française procède d'une théorie philosophique des droits de l'homme, établie à priori, sans aucun souci de la tradition, attendu que suivant elle ces droits si naturels sont lésés depuis l'origine du monde par l'usurpation des forts, des habiles, qui abusent de la faiblesse et de la crédulité du grand nombre : et elle aboutit ou elle aboutira tôt ou tard à fonder les institutions sociales, bien moins sur la conception du droit que sur l'observation des faits, sur la considération des avantages économiques, les plus palpables de tous, des nécessités économiques, les plus impérieuses de toutes (1). Parla se trouveront évincés de la politique les philosophes de toutes sectes, sensualistes et spiritualistes, disciples de Locke ou de Descartes, de Condillac ou de Kant, idéologues à la manière de l'abbé Sieyèsou de l'abbé de Lamennais. Au fond cela veut dire que le grand courant de la civilisation prévaut en définitive sur les incidents ou les accidents révolutionnaires, et que, quand les torrents et les cataclysmes ont accompli leur œuvre destructive, de nouveaux terrains se forment par les dépôts séculaires des fleuves et de l'Océan.
On trouverait aujourd'hui encore, quoique en petit nombre (du moins dans nos contrées d'Europe où le protestantisme a pris naissance), des protestants zélés, bien persuadés qu'il viendra un jour où, pour parler leur langage, le rationalisme et le romanisme à bout de forces laisseront régner partout la pure parole de Dieu : il est
fi) « Je me demande s'il n'y sl pas une véritable analogie entre lo grand mouvement du seizième siècle, la réforme religieuse, et le grand uiouvcujent des dix-huilième et dix-neuvième siècles, la rétonne poiiliquf; cl si, de la même manière que les excès de la première ont abouti à l'indifférence religieuse, les excès de la seconde ne nous conduiront pas à l'indifférence politique? » Lettre de Massimo d'Azeglio. du ?2 avril 'l>''49, dans sa Correspondance •politique^, Paris, 1867. — La Correspondance de ToCQUEviLLE est pleine des mêmes pressenliments , que l'on retrouverait probablement dans plus d'une correspondance inédile.
tout simple que l'on trouve de même, et en beaucoup plus grand nombre, des hommes remarquables par l'élévation du caractère et du talent, toujours imbus de la créance que les idées du droit philosophique, telles qu'ils les conçoivent, doivent finir par prévaloir sur les anciens préjugés, sur l'audace des novateurs plus récents, sur les passions violentes, sur la logique vulgaire des intérêts. De telles convictions sont assurément respectables, surtout en présence de tant d'exemples de versatilité ou de complaisance intéressée pour les doctrines en faveur : elles ne doivent pourtant pas nous faire méconnaître des lois respectables aussi, en tant, que celles-ci se rattachent à l'ordre général et rentrent apparemment dans les plans d'une sagesse éternelle.
Après tout, et malgré les rapprochements indiqués, une révolution religieuse diffère trop essentiellement d'une révolution qui s'attaque d'abord et principalement à la politique, pour qu'on puisse pousser loin le parallèle et pour que l'une puisse être considérée comme la suite ou la réplique de l'autre. Un autre parallèle s'offre ou plutôt s'impose à l'esprit : c'est celui de la Révolution d'Angleterre et de la Révolution française. Reprendre une fois déplus ce parallèle, si souvent fait, ce sera une manière de résumer nos idées et de conclure, autant qu'il est permis de conclure en pareille matière. Pour cela il faut remonter d'abord jusqu'aux origines .
— Les Normands français du onzième siècle n'avaient retenu des pirates leurs ancêtres.que le goût des entreprises lointaines et aventureuses. Convertis, pour ainsi dire, à la féodalité au moment de sa pleine vigueur, et y entrant d'emblée avec l'énergie d'un peuple neuf, ils en avaient bien vite offert l'exemplaire le plus parfait; et pour le rendre aussi le plus durable, il ne leur manquait qu'un territoire plus à l'abri des influences du dehors. Jusqu'à
quel point les paysans neustriens avaient-ils infusé à leurs nouveaux seigneurs (avec leur patois) ou au contraire avaient-ils reçu d'eux le goût des avantages solides, cet esprit de suite, de calcul, de bon ménage qui avait déjà distingué les vieux Romains, et dont ne se piquait guère la chevalerie des autres pays, voilà ce qu'il serait difficile de dire aujourd'hui et ce qui du reste n'importe guère. Le curieux est de voir comment la transplantation, la greffe, en faisant d'un trait de mœurs provinciales un caractère national, en ont rehaussé l'importance au point de ranger parmi les grands ressorts de l'histoire ce qui autrement n'eût servi qu'à défrayer le conte familier ou la comédife bourgeoise.
Toutes les destinées du royaume anglo-normand découlent de ces simples données. Il était assez vaste, assez nettement délimité pour offrir une unité consistante et aller de pair avec tous les royaumes du Continent. Il ne l'était point assez pour que l'élévation de grands feudataires y tint la royauté en échec et divisât le baronnage. Soustrait ainsi au vice originel de la clientèle gauloise ou germanique, animé d'instincts conservateurs, le baronnage anglais tendait à devenir une véritable aristocratie, capable de se gouverner et d'intervenir utilement dans le gouvernement du pays. La nécessité de maintenir la population vaincue, tant que persistait la distinction des deux races, ralliait les barons à l'autorité royale, en attendant le jour où ils sentiraient le besoin de s'attacher le peuple, les gens des Communes, pour resserrer dans de plus étroites limites le pouvoir de la royauté, précisément à l'époque où sur le Continent il prenait un ascendant décisif. Ainsi se trouvait préparée par la force vive des instincts, non d'après des vues spéculatives, cette combinaison des trois pouvoirs, royal, aristocratique et populaire, cette forme tempérée et mixte que les philosophes de l'antiquité avaient rêvée
comme l'idéal de la politique, quoique les gouvernements qu'ils avaient sous les yeux fussent bien loin de cet idéal. Le monde a revu alors ce qu'il n'avait vu qu'à des époques cachées dans la nuit des temps : deux exemplaires du même type originel, soumis ici et là à des altérations séculaires en sens inverses, de manière que l'identité du point de départ fît mieux ressortir les contrastes de l'état final. D'un côté du détroit et de l'autre les termes de la langue politique et juridique sont les mêmes, mais la prononciation les a altérés au point de les rendre méconnaissables, ici pour des oreilles françaises, là pour des oreilles anglaises ; et les idées qui s'y attachent se sont modifiées encore plus que la valeur phonétique. Quelle différence en fin de compte de parlement à parlement, de chanceHer à chancelier, de cour à cour, de plaids à plaids, de noblesse à noblesse, de comte à comte, d'abbé à abbé, d'université à université ! Et pourtant tout cela dérive du même type féodal, français et normand, mais comme dérivent d'un type monétaire commun, la livre sterling et la livre tournois ou parisis, le shilling et le sol, le penny et le denier, c'està-dire avec de grandes différences de valeurs, et une bien moindre altération de la valeur originelle sur le sol d'emprunt, conservateur de sa nature, que sur le sol primitif (1). — La Révolution d'Angleterre, la Révolution française surviennent dans le plein épanouissement de la civilisation moderne, chez deux grandes nations préparées parle lent travail des siècles à un rôle d'initiative hardie et de propa- \ gande en tout genre ; dont les origines, dont l'histoire, dont
(1) « Les deux peuples étaient deux variétés presque indistinctes de la même espèce; ils devinrent des espèces distinctes. lien est des types moraux comme des types organiques; à l'origine ils sortent d'une souche commune, mais plus ils s'achèvent, plus ils s'écartent; c'est qu'ils se font en divergeant, r, Taine, Philosophie de l'art dans les Pays-Bas, 11^ partie, § 4.
le tempérament offrent, pour les raisons qu'on vient de dire, les plus frappantes analogies et les plus piquants contrastes. 11 est donc tout simple que ces deux révolutions remuent le monde, chacune à sa manière, et qu'elles figurent dans l'histoire générale comme deux types mis en regard l'un de l'autre, que l'on sera toujours tenté de comjiarer entre eux, et qui ne sauraient avoir de pareils pour l'intérêt historique.
Car l'intérêt historique ne se mesure pas à l'importance en quelque sorte matérielle des événements, à la masse des populations remuées, k l'étendue des contrées où s'est propagé l'ébranlement. 11 tient surtout, comme l'intérêt d'un poème ou d'un drame, à une certaine unité de plan qui ressort dans la variété des détails et des épisodes, à une juste proportion entre l'action des causes générales, dont le Fatum des anciens était la poétique image, et celle qu'exercent dans leur individuaUté puissante, avec leur génie, leur caractère et leurs passions, les personnages qui occupent la scène. Voilà pourquoi les luttes de deux petites cités grecques et leurs discordes intestines tiendront toujours plus de place dans l'histoire que les razzias gigantesques d'un Attila ou d'un Timour ; et voilà aussi pourquoi nos récentes expéditions, avec leur attirail de vaisseaux cuirassés, de canons rayés et de fusils à aiguille n'offriront pas l'intérêt épique des vieilles campagnes d'Itahe, d'Egypte et de Russie. Voilà pourquoi la lutte acharnée du Nord et du Sud de la Confédération américaine, malgré une consommation effroyable d'hommes et de capitaux, ne vaudra pas à Lincoln et à ses généraux la renommée d'unCromwell ou d'un Bonaparte.
Est-ce que les échafauds de Whitehall et de la place Louis XV pourraient se redresser? Reverra-t-on la (( Tour du Temple » et sa lamentable histoire? Y aura-t- il encore des Caralicrs et des Têles-rondes, des Blancs et
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des Bleus, des clans montagnards et des Puritains des Basses-terres, une Vendée et un Coblentz? Partout le mécanisi^e, Tagencement méthodique, les calculs de l'administrateur, du statisticien, du financier tendent à se substituer aux ressorts moraux, aux passions qui naguère encore donnaient à l'histoire des peuples, et surtout à l'histoire des peuples en révolution, son caractère épiqu3 ou dramatique. Cette grande histoire qui a inspiré les peintres et les poëtes, et dont les historiens sont eux-mêmes des artistes, est en train de finir pour faire place à une autre histoire sur laquelle dissertent les professeurs et les philosophes. Mais n'abusons pas de ces généralités et arrivons à l'examen des faits.
— Tant que le mot de destinée n'aura pas disparu de la langue, c'est-à-dire tant que l'idée qu'il exprime n'aura pas disparu de l'esprit humain, on comparera les destinées des Bourbons et des Stuarts et l'une rappellera l'autre. En quoi consiste donc, selon la froide raison, cette parité de destinées qui sous une enveloppe mystique saisit si fortement l'imagination? D'abord dans une affinité d'origine, puisque l'élévation dynastique des deux maisons des Bourbons et des Stuarts (si inégales d'ailleurs par l'antiquité de la race et le rang en Europe) se rapporte à la crise religieuse du seizième siècle et au moment dç la lutte la plus vive des deux grands partis religieux qui divisent alors , l'Europe. Sortis du parti protestant par les nécessités de la politique, les Bourbons deviennent bientôt le plus ferme appui de la vieille religion ; tandis que les Stuarts, obligés aussi par politique de passer au protestantisme, gardent toujours le sceau de martyre ou de confession catholique, que leur a imprimé le suppUce de la femme infortunée dont ils tiennent leurs droits. Au fond le protestantisme jacobite ou tory, avec sa suprématie royale et son Eglise établie, ressemble beaucoup à la religion de Louis "XIV,
telle qu'il la couçoit avant sa dévotion, et que la comprennent autour de lui, non sans doute un Bossuet ou un Bourdaloue.mais ses ministres et les prélats de cour, un Louvois ou un archevêque de, Reims. Ce sont là autant de variétés du type dont le christianisme byzantin a fourni le premier exemplaire. Avec le temps et l'adversité, les Stuarts redeviendront de« catholiques déclarés, les Bourbons deviendi'ont des catholiques soumis, disposés les uns et les autres à sacrilier au besoin leur grandeur aux injonctions de leur foi. 11 en résultera ce mélange de constance dans les principes et de vacillation dans la conduite, de dignité et de petitesses morales, qui déjà rendrait raison de la singulière analogie des situations et des infortunes. Les deux grandes victimes royales, Charles F' et Louis XVI, avec leurs faiblesses et leurs torts (torts bien moins grands, bien plus excusables chez l'un que chez l'autre), se transfigurent et deviennent des saints devant les geôhers et les bourreaux; et les dernières pages où ils épanchent leur cœur sont effectivement imbues de ce parfum de sainteté qui fait de leur mémoire un objet de culte pourtours serviteurs fidèles. Malgré les premières apparences et tout compte fait de l'âge et des infirmités, Louis XVIll ressemble à Charles II par le tempérament intellectuel et moral comme par le rôle historique. La ressemblance des figures de Jacques II et de Charles X est plus frappante encore, toujours avec des réserves en faveur du prince Bourbon ou, si l'on veut, en faveur des temps. Mêmes influences, mêmes antipathies, même obstination, même exil. Qui aurait pu croire qu'après les grands et terribles spectacles qu'elle avait donnés au monde, la France reviendrait aux disputes et aux intrigues à propos de jésuites, de collèges, de précepteurs et de confesseurs? C'est que chacun meurt comme il a vécu, et sous l'influence persistante de son thème de nativité. C'est que les jésuites devaient être en jeu à toutes les
époques de la vie politique des Bourbons et des Stuarts, depuis la nièce des Guises jusqu'au Prétendant, depuis l'abjuration de Henri IV jusqu'à l'abdication de Charles X; et cette importance des jésuites dans les destinées de deux races royales ne peut tenir qu'à l'importance de la cause qui leur vaut tant de crédit et tant d'inimitiés, la cause du catholicisme romain ou tridentin, réagissant contre la révolte luthérienne.
En Ecosse leur terre natale, et en Angleterre dès leur avènement, les Stuarts se sont trouvés en présence d'un protestantisme populaire, presbytérien ou radical, qui avait en horreur Tépiscopat, le surplis et la suprématie royale presque à l'égal du papisme, de sorte que la guerre devait immédiatement commencer. En France, où le catholicisme était la religion du pays comme celle du monarque, les querelles religieuses ne pouvaient prendre un caractère révolutionnaire, jusqu'au jour où l'on s'est aperçu que le monarque avait gardé sa religion et que le pays avait, au moins pour un temps, perdu la sienne, par suite d'une révolte contre toute domination religieuse, et plus particulièrement contre le catholicismiC, bien moins à titre de religion établie, que parce qu'il est de sa nature la plus impérieuse des rehgions.
— On a vu dans ce fait la cause d'une différence profonde entre les deux révolutions, l'une étant un mouvement foncièrement rehgieux et l'autre un mouvement irréligieux ; l'une étant à ce titre capable de fonder des institutions, l'aulre ne pouvant aboutir qu'à la destruction et au néant : mais nous croyons cette antithèse plus brillante que solide. D'une part la Révolution anglaise, en tant que mouvement religieux, n'a rien fondé, en Angleterre du moins; car on sait le contre-coup qu'elle a -eu dans l'Amérique du Nord. Après bien du sang versé et d'indignes traitements, l'Eglise établie, les non-conformistes, les cathohques se sont
trouvés dans les îles Britanniques à peu prés sur le même pied qu'avant les guerres civiles ; et si la situation change maintenant, c'est par des causes tout à fait étrangères à la crise révolutionnaire du dix-septième siècle. En France au contraire les institutions ecclésiastiques ont pris par suite de la crise révolutionnaire une nouvelle assiette, ont subi une profonde réforme, plus favorable que contraire à une reprise de la foi religieuse dans les rangs où se trouvent le plus de moralité et de lumières. D'autre part la passion anti- religieuse, quand elle s'exalte jusqu'à devenir un prosélytisme et un fanatisme, jusqu'à saccager les couvents et à massacrer les prêtres, ne le cède point en violence à la passion religieuse. Les excès delà € Commune hébertiste » rappellent les excès des « Seize j), tout en les dépassant de beaucoup en violence et en ridicule. D'ailleurs la Révolution française, outre ses philosophes sceptiques ou rationalistes, a eu et a encore ses sectaires, qui de leurs principes font des dogmes souverains, indiscutables, antérieurs et supérieurs à toute institution humaine ; qu'il faut croire sous peine d'anathème ; en un mot qui ont aux yeux des adeptes tous les caractères d'un dogme rehgieux, et que souvent l'on présente comme les pierres d'attente d'une future construction rehgieuse ; que nous avons vu devenir à ce titre l'objet de condamnations dogmatiques. Donc il ne faut pas chercher dans l'action ou dans l'absence d'une foi religieuse la raison des différences essentielles entre les deux Piévolutions.
En Angleterre comme en France, sous l'invocation de Y Apocalypse comme sous celle du Contrat social, le fanatisme sectaire et niveleur n'a été qu'un instrument de destruction. Il auraitpoussé l'œuvre de destruction aussi loin en Angleterre qu'en France et préparé l'avènement en Europe de ce qui est devenu plus tard la démocratie américaine, s'il n'eût eu affaire à des institutions sociales pleines en- T. II. ■ 28
core de vie et d'avenir, au lieu de s'attaquer comme en France à des institutions vermoulues. Mais ceci rentre dans l'explication des contrastes et non des ressemblances : il faut préalablement en finir avec les ressemblances, et voir comment des analogies intimes, et pour ainsi dire congéniales, se traduisent dans les formes extérieures, c'est-àdire dans ce qui frappe le plus les yeux de tout le monde. Il y a en quelque sorte la morphologie aussi bien que la physiologie des révolutions.
— Et d'abord, lorsqu'il s'agit d'événements de cette importance, il faut tenir grand compte de l'imitation. A coup sûr le souvenir du procès de Charles P' a contribué à intimider Louis XVI et à donner aux conspirateurs du 10 août l'audace de le juger. Au milieu des plus grands triomphes de la Révolution française, le souvenir de la restauration de Charles II était là pour engager les uns à ne pas désespérer, les autres à se tenir toujours sur leurs gardes. A peine avait eu lieu la restauration des Bourbons, que le souvenir du dénoùment de 1688 faisait chercher partout et redouter partout un Guillaume d'Orange, ce qui n'a pas médiocrement concouru à amener au bout de quinze ans le. dénoùment de 1830. C'est ainsi à peu près que l'on voit des prophéties se réaliser, justement par suite d'une croyance à la prophétie. Cependant, après qu'on a fait la part de l'imitation, il est difficile de ne pas attribuer à l'analogie fondamentale des données et des situations une telle correspondance dans les phases les plus caractéristiques de l'un et de l'autre phénomène, une telle ressemblance dans les figures princières qui les fixent et les personnifient. 11 y a dans Ihistoire des singularités manifestement fortuites, et d'autres qui manifestement ne le sont pas. Dans nos diptyques royaux, trois frères terminent la série des a: Capétiens directs », Louis X, Philippe V,. Charles IV ; trois frères terminent la branche des Valois,
François II, Charles IX, Henri III; et finalement trois frères, Louis XVI, Louis XYIII, Charles X, se transmettent aux derniers jours la couronne des Bourbons ; ce sont là des jeux du hasard : mais ce n'est point par hasard que les destinées des trois derniers Bourbons rappellent si singulièrement les destinées des trois derniers Stuarts(l).
— Qu aurait-il fallu pour ajouter encore aux ressemblances '? Il aurait suffi, selon Pascal, qu'un grain de sable prît un autre chemin et que Cromwell vécût quinze ans de plus; ou bien, à l'inverse, il aurait suffi que le vaisseau revenant d'Eg^^te fût pris par les Anglais ; ou qu'il ne se trouvât personne pour reconforter le grand homme, soit dans la bagarre de Saint-Cloud, soit sur le champ de Marengo ; ou qu'un éclat de la machine infernale atteignît le premier Consul. La ténuité même des accidents qui ont particularisé, individualisé chaque phénomène, contribue à faire ressortir la valeur des caractères génériques par lesquels ils se rapprochent.
— Mais voici d'autres différences bien importantes, ou plutôt des contrastes que l'on ne peut nullement mettre sur le compte d'accidents fortuits. Aux époques où les deux Révolutions traversent, si Ton peut s'exprimer ainsi, leurs phases aiguës, l'une n'a rien ou pres(jue rien à démêler avec l'étranger, l'autre est aux prises avec une coalition européenne. Cromwell a pu être tout à la fois, avec bizarrerie et grandeur, un coryphée de couventicule, un meneur de parti, un général de guerre civile, un homme d'État^
(I) Les analogies dont nous nous occupons cessent après la phase de 1830; la fièvre révolutionnaire n'a plus de forme ou de ihythme hieu marqiK^; elle est devenue, comme disent les médecins, une fièvre atavique : ce qui témoigne d'un trouble plus profond de l'organisme ou d'un vice qui afTecle les sources mêmes de la vie. C'est qu'alors une autre crise ou une autre révolution commerce, ainsi que nous croyons l'aToir montré dans le précédent chapitre.
un dictateur. Ce serait lui faire une insigne injure q'je de le comparer le moins du monde à un sophiste haineux comme Robespierre ; et l'on ne se tromperait guère moins dans tous les sens, en le rapprochant de l'homme extraordinaire dont rien n'indique qu'il eût, ni les prodigieuses facultés, ni l'ambition et l'audace sanb mesure. Et quand la Nature se serait plu à frapper deux exemplaires du même type, ce n'est pas au dix-septième siècle, ce n'est pas dans la vieille Angleterre que le type eût pu se produire avec son excessif reUef.
Si Gromwell n'est pas un Bonaparte, le roi de la Contre-restauration, Louis -Philippe est encore moins un Guillaume III, ce que nous ne disons pas (Dieu nous en garde!) par forme de jugement sur le prince, mais par forme de jugement sur la situation. S'il a moins à craindre le parti du roi détrôné, il a infiniment plus à craindre le ferment révolutionnaire. Au dehors, la situation difière du tout au tout. L'heureuse étoile de l'Angleterre a voulu que le moment où sa Révolution devenait sage et prenait la forme d'un établissement, fût aussi le moment où tout se trouvait préparé pour qu'elle pût tirer l'épée avec avantage et flatter l'amour-propre national par le succès de ses armes et de sa politique. Guillaume 111 n'a point eu affaire aux potentats de l'Europe, hgiiés contre un usurpateur; il n'a point eu à troubler l'Europe pour se donner le renom de guerrier et de grand politique. Loin de là et au grand scandale des légitimistes d'alors (livre III, chap. VII), il n'a eu qu'à se mettre, ce qui était déjà un beau rôle, à la tête d'une coalition 'européenne contre le monarque absolu qui avait inquiété l'Europe entière par son ambition, et dont la fortune était en déclin. Par les difficultés et les dégoûts que Guillaume III a éprouvés dans sa politique intérieure, qu'on juge de ce qui l'attendait si la guerre et la politique extérieure ne l'eussent sou-
tenu. Louis-Philippe aurait été comme Guillaume III guerrier par tempérament, que, dans la situation des choses, un branle-bas européen ne pouvait tourner à l'avantage de la France. On n'en a que trop la preuve aujourd'hui, ce qui n'empêche pas de toujours sentir combien des succès militaires ont fait faute à l'établissement de 1830.
Ainsi, les deux révolutions qui présentent dans leur forme apparente tant d'analogies, offrent une inversion complète dans leurs rapports avec l'étranger; et autant se ressemblent les physionomies des personnes royales appelées par leur naissance à représenter l'ordre ancien qu'on attaque, autant diffèrent les talents et les rôles d'autres personnages, appelés par la force des événements à fonder ou à affermir un ordre nouveau. Bien entendu que, derrière le personnage, il faut toujours voir ce qu'il personnifie, ce qui l'a appelé sur la scène, ce qui a mis en jeu et en relief toutes les puissances et toutes les imperfections de sa nature.
— En comparant les résultats des deux Piévolutions, il faut bien se garder de souscrire à cette banale et brève formule : (( que l'une a réussi et que l'autre n'a pas réussi y>. On Ta déjà plusieurs fois remarqué : la Révolution d'Angleterre, produite surtout par une fermentation religieuse, n'a pas réussi en tant que réforme reUgieuse. Si d'ailleurs on ne peut pas dire que la Révolution française ait abouti, comme son aînée, à fonder un établissement politique durable, sur combien de chefs n'est-elle pas parvenue, même très-vite, à fonder un régime nouveau, capable de résister à tous les changements politiques^ et non-seulement en rapport avec les idées et les mœurs nationales, mais tellement approprié aux nouvelles conditions de la société, qu'il est devenu dans bien des parties essentielles un objet d'imitation pour les nations étrangères? A la vérité, les uns nous disent que la persistance de ce régime, qualifié
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de centralisation et de compression administrative, est justement ce qui a empêché l'apprentissage de la liberté politique et mis obstacle au succès politique de la Révolution française; d'autres prétendent qu'il ne servirait de rien de supprimer la centralisation et la tutelle administrative, si l'on ne réformait profondément nos institutions de droit civil dont les vices, suivant eux, sont la véritable cause des abus de la centralisation administrative et de l'instabilité politique. Il ne s'agit, pour l'instant, de discuter ni ce diagnostic, ni cette thérapeutique, mais de juger du passé sous toute réserve de l'avenir. Or, le nouveau régime français que nous opposons à l'ancien régime, quoiqu'il ait déjà pour nous une sorte de vernis d'antiquité, tient bien certainement de la Révolution française son plan, son organisation systématique, sans exemple dans le passé; et si le continuel travail de la société l'entame déjà, c'est une preuve de plus qu'il appartient bien à la Révolution qui l'a enfanté, qu'il porte le signe de son époque dont il perpétuera le souvenir pour celles de ses parties qui sont elles-mêmes destinées à se perpétuer. Peut-on dire d'une Révolution qui laisse de telles marques, qu'elle n'a pas réussi? et ne faudrait-il pas une foi bien robuste dans le mérite des institutions politiques de l'Angleterre pour croire qu'elles auront moins à souffrir de l'action du temps, que tant d'institutions civiles issues de la Révolution française?
En Angleterre, aux temps de l'enthousiasme biblique, la haine de tout joug humain, la liberté des enfants de Christ opposée à l'esclavage des enfants de Bélial, présentaient sous une enveloppe mystique quelque chose de fort analogue à l'idéal philosophico-juridique des révolutionnaires français : mais le bon sens anglais s'est bien vite dégoûté des fanatiques; et la vieille société anglaise, à peine ébranlée dans sa robuste constitution, n'a pas tardé à transformer
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une entreprise radicalement révolutionnaire et destructive, en une œuvre d'achèvement, de développement, de perfectionnement des vieilles institutions politiques, des libertés héréditaires et traditionnelles, pour la défense ou l'extension desquelles l'aristocratie et le peuple luttaient depuis cinq siècles contre la Couronne. Tandis que, sur le Continent, les restes des libertés féodales disparaissaient partout devant l'ascendant de la royauté, qui préparait ainsi Vavénement de la démocratie pure, l'Angleterre isolée, libre dans son action, donnait à ses libertés féodales un cachet moderne de grandeur et d'utilité pratique, qui, encore aujourd'hui, protège son aristocratie contre le flot montant, destiné pourtant à l'engloutir tôt ou tard. Elle a résisté à la Révolution française, politiquement elle l'a vaincue, et peut-être à son dam : car, qu'est-ce qu'une Angleterre qui n'a plus ni la crainte delà France, ni la crainte du pape? Quand elle succombera à son tour, ce sera devant une force majeure, séculaire, inéluctable, qui déjà a mis hors de cause la Révolution française, en pénétrant et en modifiant à de plus grandes profondeurs notre organisme social.
Dans cette succession de l'énergie politique à l'enthousiasme religieux, del'engouement philosophique àl'énergie politique, de l'influence des intérêts à celle des idées, on reconnaît sans peine l'effet d'une loi générale, indépendante du tempérament particulier des nations. Sans doute le tempérament de l'Angleterre est mieux approprié que celui de la France aux conditions de la vie politique, et le génie français s'accommode mieux de l'uniformité, de la symétrie, de la régularité logique : voilà pourquoi la Révolution d'Angleterre et la Révolution française surtout ont tant frappé les esprits, ont tant influé sur l'Europe entière, ont eu le caractère d'événements européens. Le tempérament de la nation au sein de laquelle la crise éclatait, se
trouvait en rapport avec l'ordre naturel du développement des faits et des idées dans le monde européen.
Nous terminerons ce livre et nous en exprimerons l'idée dominante par la citation d'une phrase de Chateaubriand qui suffirait, selon nous, pour justifier les prétentions de ce brillant écrivain, de ce poëte fantaisiste, à être dans l'occasion un politique à longues vues :
« 11 faut se garder de prendre les idées révolutionnaires du temps pour les idées révolutionnaires des hommes; l'essentiel est de distinguer la /e/i/e conspiration des âges, de la conspiration hâtive des intérêts et des systèmes (1). »
H) Co7igrès de Vérone, § 10.