CHAPITRE VI
REMARQUES PLUS PARTICULIÈRES SUR L HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE. — LA RÉVOLUTION EST-ELLE FINIE ?
Nous avons été frappés tout d'abord du sceau de fatalité qui s'attache à la première et grande crise révolutionnaire, mais il faut y faire aussi la part du hasard : car, si Louis XVI ne pouvait, en restant en France, sauver sa couronne, il pouvait facilement échapper, lui et les siens, à la sanglante catastrophe ; et lors de cette fuite si longuement pourpensée, si mal à propos retardée ou embarrassée pour des puérils motifs de comfort ou d'étiquette, un atome, un rien pouvait jusqu'au dernier moment la faire réussir ou empêcher qu'elle ne réussit. Or, si elle réussissait, toute l'histoire de la Révolution, de la France, de l'Europe était changée. On pouvait rétablir une monarchie, une dictature personnelle, mais non entreprendre de fonder une royauté toute nouvelle, une nouvelle dévotion dynastique du vivant de Louis XVI, en face de la génération qui l'avait vu pendant quinze ans régner à Versailles. Pour la jeunesse et le peuple, la descendance de Louis XV n'aurait pu être, presque à l'égal de celle de Philippe V, l'objet de cet oubli profond, pire que l'impopularité. A la suite d'une guerre civile provoquée par les excès révolutionnaires, une transaction entre la dynastie et la Révolu-
tion, par suite du conflit des seules forces vives du pays, n'était pas absolument impossible ; et si l'étranger y intervenait, il pouvait avoir la sagesse de n'intervenir que comme auxiliaire, sans frapper d'autant d'impopularité la dynastie restaurée. Cela ne suffisait pas sans doute pour calmer les partis et pour prévenir de nouvelles secousses, jusqu'à ce que le temps eût consommé son œuvre et anéanti jusqu'aux restes de ce qui ne pouvait plus vivre : mais du moins la France se rapprochait de la condition des autres nations européennes; elle n'avait pas dans le système européen cette situation exceptionnelle, discordante, qui a déjà cessé à l'égard des autres nations latines, mais d'où elle ne pourra complètement sortir que fort à la longue, et qui contribue tant à entretenir l'inquiétude.
L'échafaud du 21 janvier, l'immolation sauvage de toute une famille royale, ont consommé aux yeux du vulgaire la destruction de la vieille royauté, et l'ont pour ainsi dire extirpée de la mémoire d'un peuple qui avait toujours eu moins que d'autres le culte de ses souvenirs historiques. Le peuple ne comprend guère que l'hérédité en hgne directe, la seule vraiment naturelle; et c'est pour cela qu'aux temps delà ferveur monarchique on Ta toujours vu saluer avec transports la naissance d'un héritier direct, comme s'il eût craint de manquer de maître, suivant la remarque du fabuliste. Le droit des agnats, si précieux pour ceux en petit nombre qui ont une généalogie, est trop raffiné pour lui. Déjà du temps de la Ligue il ne touchait guère que les gentilshommes et les légistes : quelle impression pouvait-il faire lorsque tous les agnats de la victime royale fuyaient devant les armées républicaines et ne vivaient que du pain de l'étranger?
Je suppose que l'on ne nous accusera pas de vouloir justifier par la raison d'État le crime du 21 janvier, les tortures du Temple et de la Conciergerie, Simon et Fou-
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quier-Tinville. La cause des hommes du 10 août n'est pas à nos yeux la bonne cause. Et puis on doit dire que plus de gens ont assumé leur part de responsabilité dans ces actes odieux ou terribles, par peur, par colère, que par une exacte et froide appréciation de leur portée destructive. Que l'histoire les juge, puisqu'ils l'ont voulu mous ne prétendons pas nous charger ici du ministère de Fhistoire.
— Lorsqu'en 1795, après avoir fermé les clubs, comprimé l'émeute, rappelé dans son sein les proscrits que la hache avait épargnés, étouffé la grande guerre vendéenne, dissous en partie la première coalition, la Convention dut enfin songer à abdiquer et à donner à la république les apparences d'un gouvernement régulier, on avait eu tout le temps de reconnaître, peut-être même de s'exagérer les vices de l'œuvre de 1791, et l'on essaya de les corriger. Dira-t-on que c'est pour quelque autre méprise théorique, ou pour n'avoir pas laissé le grand architecte Sieyès construire à sa guise sa pyramide ou sa plate-forme, qu'après rnoins de deux ans la nouvelle constitution était virtuellement détruite parle coup d'État de fructidor? N'est-ce pas au contraire parce qu'il y avait toujours un trouble profond dans les intérêts et dans les consciences, une guerre ouverte entre les répubhcains amis de l'ordre légal et les jacobins, entre la Révolution victorieuse, mais souillée de crimes, et la Contre -révolution qui ne voulait renoncera aucune de ses espérances? Guerre de partis, où les armées commençaient à intervenir parce que le tour des armées était venu ; guerre qui aurait bien vite tourné ou détruit le faible obstacle d'Une lettre constitutionnelle, quelle qu'elle fût, et dont il répugnait que l'apaisement sortît des délibérations d'une Assemblée de bourgeois, de légistes, de lettrés et de philosophes. Aucune de ces professions ne donne l'autorité du commandement, laquelle est nécessaire à la
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reconstitution du pouvoir, quand'tous les anciens pouvoirs ont disparu, y compris le redoutable pouvoir des masses populaii'es.
La suite a mis trois points en lumière. 1^ Le royalisme ne pouvait, à lui tout seul, rappeler les Bourbons et faire la contre-révolution. 2° Le jacobinisme devait pour longtemps renoncer à maîtriser Paris et la France au .moyen de Pai'is, fort différent alors du Paris industriel de nos jours. 3° La fortune des armes devait pour plusieure années encore rester indécise : il y avait de la marge pour de beaux succès comme pour de grands revers; et dans l'état de. lassitude de l'opinion publique, de grands revers auraient rendu possible une restamation royaliste, moyennant des concessions faites aux nouvelles idées et aux nouveaux intérêts. Mais rien ne pouvait se faire sans le concours des armées, de cette France jeune, vaillante, disciplinée, qui était la seule force du gouvernement et des Assemblées contre le royalisme, contre le jacobinisme, contre l'étranger; qui représentait, ainsi qu'on l'a dit, l'honneur de la France., et qui pouvait à son tour trouver dans des chefs, même doués de talents médiocres, une représentation suffisamment autorisée. Sans doute il n'aurait pas été donné à des hommes d'une portée ordinaire de faire du gouvernement républicain un gouvernement définitif et régulier à l'usage de la France, telle qu'elle était sortie des orages de sa révolution, et dans la disposition oii se trouvait le reste de l'Europe. Il fallait, pour fonder et soutenir une pareille république^ le bras d'un homme capable d'en être le protecteur, c'est-à-dire le maître, et qui pourtant consentît à ne pas user de ses droits de maître. Il fallait l'incomparable hasard discuté dans le précédent chapitre. jMais, pour rester dans le cercle des combinaisons ordinaires, le cas des succès militaires conduisait à l'institution d'une dynastie élue ou d'une monarchie contractuelle ; le
cas des revers conduisait à une restauration de la dynastie légitime, à une charte octroyée dans des conditions où ni la Révolution, ni la France n'auraient été absolument à la merci du pouvoir constituant, et où l'octroi dans la forme pouvait passer pour une transaction quant au fond.
En d'autres termes, deux combinaisons qui ont eu leur tour beaucoup plus tard devaient, selon l'ordre naturel des choses, sortir de l'urne beaucoup plus tôt, et l'une précéder ou suivre l'autre, d'après le résultat d'un coup de dé. Pour la consoUdation du nouveau régime civil, le déracinement des vieilles habitudes, une sorte d'engourdissement des vieilles haines, il a mieux valu que quinze ans de dictature, puis de despotisme, s'interposassent entre la Révolution proprement dite et les combinaisons dont nous parlons ; tandis qu'au point de vue de l'éducation politique et des manifestations de la vie politique, soit au dedans, soit au dehors, les intérêts durables et la dignité de la France eussent gagné à la suppression de l'intervalle.
— Ne poussons pas plus loin l'induction, de peur d'en abuser : car, s'il est jusqu'à un certain point permis de côtoyer la réalité historique, c'est à condition de ne jamais la perdre de vue et d'y atterrir le plus souvent qu'on peut. Sans répéter ce que nous avons dit au sujet de l'épopée impériale, reportons-nous de plein sauta sa phase finale. Si le hasard avait fait que Napoléon mourût en Russie ou à Leipzig, la France impériale était en mesure de traiter avec l'Europe; et moyen-nant quelques adoucissements qui en auraient fait espérer d'autres, le système qui couvrait de nombreux intérêts au nombre desquels il y en avait de très-respectables, « l'empire sans l'empereur » aurait pu durer encore longtem.ps, comme la suite l'a fait voir. Au contraire, tant que Napoléon vivait, il fallait bien que l'Europe, décidée à en finir avec lui, prît aussi le parti d'en finir avec sa famille; et dès lors comment admettre
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que les monarques coalisés pussent avoir d'autre désir que de tâcher d'en finir avec la Révolution, par le rétablissement de la famille détrônée? La crainte seule Je jeter d'autres semences de troubles pouvait retenir et retenait en effet ces hauts personnages à qui l'on ne saurait équitablement contester la modération et les lumières : mais ils avaient encore à penser à bien d'autres choses, et la pj'écipitation inévitable de la crise de 1814 devait bientôt les rassurer ou plutôt les entraîner. Eussent- ils pris pour la France un autre parti, cela n'aurait certainement pas prévenu le mouvement qui devait se prononcer six ans plus tard dans une grande portion de l'Europe.
Sous la pression des événements et dans le désarroi général, il était clair que pour le moment la Révolution rendait à son tour les armes, qu'elle se sentait hors d'état de faire des conditions, et que les Bourbons ne rentraient qu'en vertu de leurs droits ou de leurs prétentions, à titre de princes légitimes et pour renouer la chaîne des temps, comme on s'exprimait alors. Louis XVIII était donc dans le vrai quand il s'attribuait le pouvoir constituant, quand il octroyait la Charte, quand il la datait de la dix-neuvième année de son règne, ce qui impliquait forcément une réserve de la souveraineté, le droit pour la Couronne d'avoir le dernier mot dans une lutte entre la Couronne et le parlement ou les électeurs, en d'autres termes la négation de la souveraineté parlementaire ou électorale comme de la souveraineté populaire. C'était bien ainsi que tous les royalistes l'entendaient et devaient l'entendre. L'on sait maintenant (1) avec quelle précipitation fut (( bâclée d cette Charte, cette prétendue arche sainte pour laquelle les différents partis allaient bientôt afficher un culte si peu sincère. A cause de cette précipitation, plutôt que par ar-
(1) Voyez le l. 11 des JtfémotVe» ducomte Beugnot,
rière-pensée, on avait omis de s'expliquer sur deux points capitaux qui avaient à eux seuls plus. d'importance que tout le reste de la Charte : le régime des journaux et le système électoral. L'expérience a bien montré depuis ce que peuvent en France les incessantes attaques des journaux, quand ils n'ont d'autre frein que la crainte des condamnations judiciaires. Le bon sens dit qu'en tout pays une Assemblée élective sera ce que la loi électorale l'aura faite : de sorte que toute modification essentielle à la loi électorale doit être réputée l'œuvre d'un pouvoir constituant, supérieur au pouvoir législatif et s' exerçant d'une autre manière ; à moins qu'on ne préfère en tirer cette conclusion, que la prétendue constitution n'est qu'une loi comme une autre, sujette aux mêmes changements.
— Mais pour le moment la grosse question n'était pas là : il s'agissait bien plutôt de la disposition des esprits et de la situation des partis. Par le fait seul de la rentrée des Bourbons et de quelques vieux émigrés à leur suite, les vainqueurs devenaient des vaincus, les vaincus devenaient des vainqueurs et des vainqueurs de la pire catégorie, puisqu'ils devaient leur victoire aux armes de l'étranger. Fautil s'étonner qu'un tel revirement ait ravivé subitement les passions amorties depuis quinze ans, soulevé tant de répugnances, froissé tant d'amours-propres, inquiété tant d'intérêts? On ne pouvait restaurer l'ancien régime en même temps que la vieille dynastie : parviendrait-on à concilier le régime nouveau avec la dynastie restaurée? Pour contenir son propre parti à la manière de son aïeul Henri IV, et pour gouverner selon l'esprit du siècle, selon le goût de la nation, ne fallait-il pas à Louis XVIII, même quand il n'aurait pas eu derrière lui son proche héritier, des efforts si grands qu'on ne pouvait les attendre d'un prince nourri des souvenirs de l'ancien régime et des ran-
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cunes de rémigration, d'un vieillard impotent, sensuel et bel-esprit?
On a beaucoup parlé des fautes de la première Restauration : mais ces fautes, graves aux yeux des politiques de profession et des hommes à théories parlementaires, n'ont guère frappé l'attention du soldat et du peuple, n'ont rien changé aux sentiments qu'ils avaient dans le cœur dès le premier jour. Si l'incident du 20 mars n'était survenu, le gouvernement des Bourbons aurait été renversé de même, ou par un pronunciamento militaire, aux applaudissements du peuple, ou par une émeute parisienne que l'armée aurait laissé faire. Dans les circonstances où le mouvement a eu lieu, il ne pouvait avoir que des suites funestes. La force militaire devenue une cause de désordre, Napoléon réduit à courtiser l'esprit révolutionnaire, quelle déplorable anomalie ! Combien l'humiliation (cette fois trop réelle) de la France par l'étranger, et les énormes sacrifices imposés au pays ne motivaient-ils pas la douleur et le ressentiment des uns ! Combien les colères et l'indignation des autres ne semblaient-elles pas justifiées par l'emportement aveugle qui avait jeté le pays dans une entreprise insensée en liant ses destinées à celles d'un Titan aux abois ! Cependant, c'est après cette terrible tempête que le mécanisme parlementaire a réellement commencé à fonctionner chez nous : tous les partis, aussi bien du côté de la Contre-révolution que du côté de la Révolution, ayant été amenés à s'en servir comme d'une machine de guerre ; les uns parce qu'ils ne disposaient pas des forces vives du pays, les autres parce qu'ils ne se sentaient plus ou qu'ils ne se sentaient pas encore en mesure d'employer la force. Pour ceux-là l'essentiel était de raffermir € le trône et l'autel )), en donnant satisfaction c( aux gens bien pensants )); pour ceux-ci de se débarrasser des Bourbons dès qu'on pouvait le faire sans craindre d'avoir aussitôt l'Europe sur
les bras. De là pendant les quinze ans qui ont suivi la seconde Restauration, tant de luttes électorales ou parlementaires ; comme si la grande affaire pour la nation eût été désormais de conquérir, à l'aide de la Charte octroyée, les libertés parlementaires dont d'habiles publicistes enseignaient la théorie, et que les esprits les plus éclairés, les plus indépendants, étaient portés à aimer pour elles-mêmes, sans préventions comme sans rancunes de parti. Mais en réalité il ne s'agissait toujours, pour le gros de la nation, que de savoir qui l'emporterait définitivement, de la cause de la Révolution ou de la cause adverse : de sorte que le libéralisme parlementaire s'est toujours cru forcé de pactiser avec le parti révolutionnaire, de flatter ses instincts, de compter sur lui pour un coup de main, au cas que le coup de main devînt nécessaire, sauf à tâcher de le contenir quand le coup serait fait. Aussi n'a-t on pas cessé de se croire pendant les quinze ans à la veille d'une révolution ; et pour juger delà part de la nécessité dans le dénouement final, il n'y a qu'n se rappeler de quel côté ont été constamment les inquiétudes et les cris d'alarme, de quel côté ont été constamment les jactances et les menaces. Le hasard ne se montre encore ici que dans les accidents de détail. A la rigueur il pouvait se faire, avec un meilleur ménagement des moyens de défense, que le règne de la branche aînée se prolongeât jusqu'à l'entière usure de la procédure anglaise ou parlementaire. Au rebours il pouvait arriver que les campagnes parlementaires s'entamassent immédiatement avec la branche cadette : les événements de 1815 auraient pu avoir ce résultat s'ils avaient commencé ou fini d'une certaine façon, et que les puissances étrangères s'y fussent prêtées.
D'ailleurs ce qui était en France une réaction contre les Bourbons restaurés, était dans l'Europe continentale une réaction contre l'ordre européen étabU ou rétabli par
le pacte des grandes Puissances. En Angleterre même, c'était une réaction contre le torysme qui avait subordonné toute sa politique au grand but d'écraser la Révolution française etriiéritier de cette Révolution. Ce que les excès de l'une et les conquêtes de l'autre avaient empêché, à savoir la formation d'un réseau d'affiliations révolutionnaires, embrassant l'Europe entière, rendait désormais toutes les tentatives de révolution solidaires les unes des autres • et mettait des obstacles insurmontables à une solide et complète restauration de l'Europe, comme les amis du vieux régime l'entendaient. A l'étranger de même qu'en France, les institutions parlementaires, ce que l'on appelait le régime constitutionnel, étaient le but plus apparent que réel de l'agitation révolutionnaire.
— La péripétie de 1830 donnait à la fois satisfaction aux révolutionnaires par le changement de dynastie, et à ceux qui ne voulaient que l'accroissement des libertés parlementaires. Personne n'a été surpris de cette nouvelle révolution, mais seulement de la facilité avec laquelle elle se trouvait accomplie selon les uns, escamotée selon les autres. Or, il y avait du vrai dans l'une et l'autre manière do voir, par la raison que les instincts du plus grand nombre offraient le singulier mélange d'une grande sympathie pour les combattants de la veille et d'une grande peur des vainqueurs du lendemain. Plus tard on a vu les craintes . du lendemain venir sans les sympathies de la veille, ou les peurs de la veille entrer pour beaucoup dans les sympathies du lendemain.
Sans doute, en 1830 la population était loin d'épouser les passions des partis comme aux jours de la grande crise révolutionnaire ou même comme en 1815 : mais, d'un autre côté, une génération de jeunes révolutionnaires ardents, entreprenants, s'était formée, disciplinée, trempée dans une conjuration de quinze ans. Elle venait de triçm-
pher sur les barricades, et, pour la contenir dans ses exigences, il aurait fallu que le parti contre-révolutionnaire, dans sa haine pour l'établissement de 1830, ne lui donnât pas des encouragements malicieux ; il aurait fallu surtout que le gouvernement parlementaire trouvât dans de vieilles traditions nationales un point d'appui qui le dispensât de faire appel aux instincts révolutionnaires, et qui le mît à même de résister aux causes de corruption et de dissolution que chaque gouvernement rencontre dans son triomphe même et dans l'exagération de ses principes.
— Le règne de Louis-Philippe se scinde en deux moitiés. Dans la première, le gouvernement du roi et des Chambres a à se défendre contre des partis armés qui mettent chaque jour son existence en péril, et qui par cela même lui rallient les forces conservatrices du pays. Ce combat de tous les jours contre les factions subversives n'empêche cependant pas la lutte des partis parlementaires à propos des questions de politique intérieure et extérieure. D'un côté, cela est tout simple, il s'agit d'enrayer le char de la Révolution; de l'autre d'en presser la marche. D'un côté les tendances pacifiques (très-conformes, comme la suite ne l'a que trop montré, aux intérêts de la politique française) et l'idéal d'une liberté à l'anglaise, selon nous plus raisonnable, en tout cas bien suffisante : de l'autre un sentiment plus vif des goûts de la nation et de ce qui peut chez nous populariser un gouvernement. Dans cette lutte, rien que de conforme à ce que l'on doit attendre du jeu des institutions parlementaires : l'antagonisme des partis dans le ' parlement représente bien l'antagonisme des idées et des préjugés ou des passions dans la nation gouvernée ; il en est l'expression légitime et modérée; il remplit le but pour lequel la machine a été construite et mise en branle.
Dans la seconde moitié du règne, les partis violents semblent renoncer pour le moment à emporter la place
*d'assaut, et en attendant la mort du vieux roi, ils se contentent de faire des travaux d'approche. De son côté la franche opposition parlementaire, celle qui se fonde sur une distinction nette de doctrines et de but^ perd aussi l'espérance de faire pendant le règne accepter son programme, et ne combat pluç que pour l'honneur des principes. Mais, qu'arrive-t-il alors? Que le parti victorieux se divise, comme d'ordinaire ; que l'analyse politique tourne à la subtilité; que des semaines, des mois se passent à épiloguer sur un mot ou sur une phrase; que les groupes vont en se décomposant et en se recomposant sans cesse, sous prétexte de nuances insaisissables ou qui ne sont saisies que de quelques initiés. Et cependant on n'aperçoit pas les dangers formidables créés par le progrès continuel du nivellement social et par les transformations de la so ciété. Parce qu'une coterie de députés vient d'obtenir cinq voix de majorité et que ce vote fait grand bruit dans les couloirs de la Chambre ou même dans l'entourage du prince, on s'imagine que c'est un grand événement pour le pays : tandis que le public insouciant et moqueur n'y voit qu'un spectacle qui l'amuse, et dont au besoin il réclamerait bruyamment la répétition plus fréquente, sans songer qu'au milieu de tels amusements il sera un beau jour pris àl'improviste et lancé dans les aventures d'une nouvelle révolution.
Ainsi, d'après l'expérience comme d'après la raison, le gouvernement parlementaire n'échappe point à la règle posée par Aristote et par tous les anciens philosophes qui se sont occupés du gouvernement. Non-seulement il lui faut un sol propice et convenablement labouré pour qu'il prenne racine, mais il porte en lui-même, comme tous les autres, un principe de dégénération et de corruption prompt à se développer, même sous la surveillance d'habiles gens, d'hommes fort éclairés; même dans les conditions en ap-
parence les plus favorables, quand on a la paix au dehors,* i une industrie florissante, quand les factions viennent d'être vaincues et les conspirations déjouées, quand la royauté est franchement parlementaire d'origine et de goût. Ce principe de corruption consiste dans une tendance innée à prendre le signe pour la chose signifiée, les fictions légales pour des réalités substantielles, un vote pour une solution, un gain de suffrages pour une acquisition de force, une conquête de majorité pour une conquête de l'opinion. 11 consiste^ en un mot, à prendre l'importance parlementaire des hommes et des choses pour la mesure de leur importance aux yeux du pays : ce qui peut être poussé au point de regarder en pitié l'orateur balbutiant, qui le lendemain mettra le parlement dans sa poche.
— La première question que nous autres septuagénaires nous ayons entendu débattre aux jours de notre enfance et dansle fracas des guerres du premier empire, se posait ainsi : La Révolution est-elle finie? Les plus vieux et ceux qui passaient pour les plus sages n'hésitaient pas à dire que non (1) : c'est ce que répondraient aujourd'hui les plus confiants, en entendant par là que nous traversons une suite de révolutions dont rien ne permet d'assigner le terme. Mais, dans un sens plus profond, il est vrai de dire que le destin a prolongé nos jours pour que nous pussions entendre cette lugubre réponse : (( Oui, la Révolution française, la Révolution de 1789, inaugurée par Lafayette à l'Hôtel-de- Ville de Paris, est finie, car on l'a tuée ou elle s'est tuée ]!>; ce qui malheureusement n'implique pas que nous soyons sortis de l'état révolutionnaire.
(1) Feu M. Poinsot, ce géomètre d'un esprit si fin, me contait que dans sa jeunesse et en plein soleil napoléonien, il avait été bien surpris d'entendre La^range lui dire « que tout cela ne tiendrait pas, que les Bourbons reviendraient, que les jésuites reviendraient, et que les gens avisés devaient se conduire eu conséquence . »
Malgré ses vices d'origine et les souillures bientôt contractées, la Révolution de 1789 avait eu pour elle, devant les hommes sensés et honnêtes, deux puissants auxiliau'es, le sentiment patriotique et l'idée du progrès. 11 était beau à une nation de défendre contre l'intervention armée de l'Europe entière, ses idées, ses systèmes, ses erreurs mêmes et les crimes des hommes par qui elle consentait à se laisser gouverner. Il était triste pour le parti contrerévolutionnaire de ne pouvoir fonder ses espérances de salut que sur les victoires de l'étranger et l'invasion du territoire national. D'autre part, aucune idée, parmi celles qui se réfèrent à Tordre des faits naturels, ne tient de plus près à la famille des idées religieuses que l'idée de progrès, et n'est plus propre à devenir le principe d'une sorte de foi reUgieuse pour ceux qui n'en ont plus d'autre. Elle a, comme la foi religieuse, la vertu de relever les âmes et les caractères. L'idée du progrès indéfini, c'est l'idée d'une perfection suprême, d'une loi qui domine toutes les lois particuhères,.d'un but éminent auquel tous lesêtres doivent concourir dans leur existence passagère. C'est donc au fond l'idée du divin; et il ne faut point être surpris si, chaque fois qu'elle est spécieusement invoquée en faveur d'une cause, les esprits les plus élevés, les âmes les plus généreuses se sentent entraînés de ce côté. Il ne faut pas non plus s'étonner que le fanati^^me y trouve un aliment, et que la maxime qui tend à corrompre toutes les religions, cehe que l'excellence de la fin justifie les moyens, corrompe aussi la religion du progrès.
Concluons- en que la cause de la Révolution devrait être réputée perdue, du jour où il serait reconnu qu'elle froisse à la fois le sentiment patriotique et l'idée du progrès : le sentiment patriotique, parce qu'en raison de l'énormité de ses fautes, elle aurait contribué pour une large part à la défaite du pays; l'idée du progrès, parce qu'elle épouserait
des utopies reconnues impraticables comme contraires à la nature des choses, ou que pendant longtemps encore le bon sens des nations, l'esprit du siècle repousseront comme impraticables, et comme ne pouvant servir qu'à compromettre les progrès réels et les innovations praticables.
— La Révolution française, celle de 1789 et de Lafayette, celle qui triomphait au commencement du siècle, n'a pas seulement incendié son berceau, abattu ses trophées, renié son drapeau : elle a perdu jusqu'à son nom et à son cachet d'origine. La France n'a plus le privilège de couver en Europe le ferment révolutionnaire ; elle appelle au contraire à elle dans ses mauvais jours les révolutionnaires de tous les pays ; et par cela même que l'instabilité politique a été plus grande en France qu'ailleurs, il s'y est opéré des réactions qui parfois l'ont rejetée en arrière des peuples à la tête desquels elle avait eu la prétention de marcher. En définitive, la loi des masses reprend son empire : c'est l'Europe, ou tout au moins une grande région de l'Europe continentale qui entraîne la France et qui, selon les conditions d'équilibre auxquelles elle s'arrêtera, décidera de ce qui doit constituer, miême en France, les conditions d'un équilibre relativement stable. Si la France pouvait s'engager encore dans des luttes contre la vieille Europe, elle le ferait à ses risques et périls, avec ses moyens comme nation et comme État, non aux risques et périls d'une cause révolutionnaire qui ne s'incarnerait plus en elle de préférence ; non avec les alliances, les sympathies et les ressources qu'elle devrait à son initiative révolutionnaire. La lutte s'engagerait en Europe entre la Révolution et la Contre -révolution : mais, par cela même qu'il ' s'agirait cette fois d'une révolution vraiment européenne, il ne s'agirait plus de la révolution française .
Ce n'est pas, comme on pourrait le croire, une vaine question ou une question de mots que de demander si la ,
.phase révolutionnaire que l'on traverse et qui cause nos angoisses , apparlient à une révolution qui se poursuit ou à une nouvelle révolution qui commence : c'est bien une question de critique et d'analyse philosophique, d'un intérêt très-réel en spéculation, sinon en pratique ; puisqu'il n'importe que médiocrement au malade de savoir si l'accès de lièvre qui le consume est la suite d'une première maladie ou le prodrome d'une maladie nouvelle, question que le médecin qui attache du prix à la théorie est avec raison très-curieux de démêler.
Paris a fait des barricades en 1588 et en 1648, sans que pour cela l'on soit tenté de regarder la Fronde comme une suite ou une reprise de la Ligue, tandis que les barri, cades de 1830 sont, à n'en pas douter, une suite ou une reprise delà grande émotion pîîrisienne de 1789. En effet, jusqu'en 1830, le parti révolutionnaire s'était rattaché aux idées du dix -huitième siècle, au lieu qu'à partir de 1830 il adopte et exploite à sa manière les utopies socialistes, nées elles-mêmes, ou du moins accréditées à la laveur des transformations que le siècle actuel a vu s'opérer dans l'organisation économique de la société. Ce qui n'avait été, lors de la grande crise révolutionnaire, que le rêve de quelques sectaires qui devançaient leur temps et que le reste du parti regardait comme des enfants perdus, devient le fond de la doctrine et le but principal des efforts. Ce n'est pas que, dans les nouvelles crises révolutionnaires, l'action de l'élément jacobin, qui provient du siècle dernier, ne se mêle encore à celle de l'élément socialiste, produit d'un siècle nouveau. Le nouveau jacobinisme ou plutôt le nouvel Aeherlisme imite ou contrefait l'ancien, la chose est évidente : il pousse à la réhabilitation des noms le plus tristement fameux ; il inscrit sur les monuments qu'on va brûler sa fameuse devise et ordonne des massacres au nom de la fraternité. Même en 18i8, il continuait d'emprunter au dix-
huitième siècle sa métaphysique ou sa sophistique. On par- ' lait du (( droit au travail » , voire même du (( droit de chasse et de cueillette », comme on avait parlé ci-devant des droits de l'homme et du citoyen. Aujourd'hui, il est question de (( la ligue internationale des travailleurs », ce qui offre une réalité bien autrement substantielle. Tout cela indique bien lafm d'une dévolution et le commencement d'une autre.
— Dès les premières années du siècle on pouvait dire avec fondement que la révolution était finie, en ce sens que tout un ensemble d'institutions ecclésiastiques et civiles, que l'on appelle chez nous l'ancien régime, avait disparu pour ne plus reparaître, nonobstant toutes les chutes et les retours de dynasties, et qu'un nouveau régime de la société civile, un nouveau système d'institutions et de procédures juridiques, administratives, ecclésiastiques, s'était établi : régime assez en harmonie avec les idées, les mœurs, les besoins du pays et de l'époque, pour qu'il pût subsister sans altérations notables, malgré les brusques revirements de la politique, et malgré les modifications profondes qu'un siècle nouveau a déjà opérées dans la structure économique de la société. Si ce régime se décréditait dans l'opinion, parce qu'on le rendrait responsable des malheurs du pays, ou si les transformations économiques des sociétés modernes allaient jusqu'à altérer viscéralement le régime de nos institutions civiles, ce qui ne manquerait pas d'avoir un contre-coup dans les régions de la politique, alors il s'agirait décidément d'une révolution nouvelle ou d'une nouvelle série de révolutions. Alors les sectes nouvelles ne sentiraient plus le besoin d'appeler le vieux jacobinisme à leur aide.
Quand les accès d'une maladie vont en diminuant
d'acuité, c'est ordinairement l'indice que la maladie est sur son décours. Or, les souvenirs de ceux à qui leur âge permet de comparer une phase de notre révolution à une
autre, ne peuvent à cet égard laisser aucun doute. Les fondements mêmes de la société étaient rais en question dans la tourmente de 1848, comme la suite l'a trop prouvé : est-ce qu'on a vu à cette époque des haines de partis, des brouilleries de familles, comme celles qu'avaient suscitées les événements de 1815? Et ces haines de partis, ce? brouilleries de familles dont nous avons été les témoins oculaires, qu'étaient-elles en comparaison des passions soulevées par notre première crise révolutionnaire, et dont nous avons vu les hommes les plus doux et les plus sages garder après un demi-siècle l'ineffaçable empreinte? Déjà même on peut dire qu'il n'y a quasi plus de partis politiques, au sens où ce mot était pris jadis. Par exemple, dans ce qu'on appelait, lors de notre grande crise révolutionnaire, le parti des « ai^istocrates », figuraient non-seulement ceux qui composaient une aristocratie (plutôt sociale, il est vrai, que politique), c'est-à-dire la noblesse d'ancienne ou de fraîche date, les gros bénéficiers, les familles de robe et de finance, mais nombre de gens pris dans les rangs de la bourgeoisie la plus modeste ou parmi les plus humbles artisans. De nos jours, au contraire, il ne faut guère s'attendre à trouver dans des camps opposés, moins encore dans des camps ennemis, les membres de la même famille, des hommes de la même condition. Le noble regrette tel régime et le bourgeois tel antre; on sait comme votera l'ouvrier des villes et comme votera le paysan. Si le contlit va jusqu'à la guerre, ce ne sera plus une guerre civile, mais une guerre sociale au sens moderne du mot, c'est-àdire une guerre où chacun se rangera suivant la classe de la société à laquelle il appartient, une guerre qui offrira moins de traits de fanatisme et plus de traits de sauvagerie que les guerres civiles d'autrefois. Alors l'histoire de la Révolution française sera close, son mouvement initial sera épuisé, aussi bien en ce qui concerne à l'intérieur la
rénovation du régime civil, qu'en ce qui regarde les entreprises extérieures et l'action sur le système européen. Une autre page historique commencera, à supposer que les faits qu'on aura à y inscrire soient dignes du burin de l'histoire.
— Après tant de revirements politiques, il n'y a guère de prétendant ou de dynastie dont on soit fondé à regarder le retour comme chose absolument impossible; et jamais les gouvernements de fait ne se sont montrés aussi cléments pour les dynasties déchues; jamais les prétendants n'ont fait valoir leurs prétentions avec plus de prud'hommie et comme pour l'acquit de leurs consciences. C'est encore une preuve de la sénilité des anciens partis, puisqu'il ne faut pas confondre un retour avec une restauration, telle que les partis l'entendraient. A vrai dire, il. faudrait autant de temps à une dynastie de vieille souche pour recouvrer du prestige, qu'à une dynastie nouvelle pour en acquérir. Et quant à l'établissement durable d'une forme républicaine de gouvernement^ tout ce qu'on peut dire, c'est qu'une pareille solution est aussi inévitable en France, au cas qu'elle prévale dans le reste de l'Europe ou tout au moins dans l'Europe latine^ qu'elle reste impossible en France au cas que toutes les grandes nations de l'Europe maintiennent leur étiquette monarchique.
Que si on laisse les (juestions d'étiquette gouvernementale, comme se montrent aujourd'hui assez portées à le faire les bonnes têtes de tous les partis, pour aborder les questions d'un intérêt vraiment social, on ne voit plus que trois grands partis en présence : l'un qui ne désespère pas de raviver chez les peuples la foi religieuse, au point d'amener le triomphe fmal de l'Église sur la Piévolution et sur le siècle ; un autre qui espère que des institutions trèsavancées dans le sens des libertés municipales et parle ^ mentaires seront enfin le fruit tardif de notre éducation
politique ; un troisième, enfin, qui abhorre la domination de l'Église, qui ne fait point grand cas des libertés municipales et' parlementaires, mais qui s'attaque au revenu de l'oisif, au profit du capital, comme à d'intolérables abus, tant qu'il y aura des pauvres et des misérables, tant que l'Etat ne se chargera pas de donner à tous l'instruction, de distribuer à tous des secours dans les infirmités et dans la \ieillesse, d'assurer du travail à tous les travailleurs, de leur procurer les outils et les avances nécessaires, et de leur garantir, sans excès de fatigue, une rétribution convenable pour l'entretien de leurs personnes et de leurs familles : car c'est là ce qu'on appelle organiser le travail. Après toutes les explications dans lesquelles nous som-^ mes entrés jusqu'ici, est-il besoin d'ajouter qu'autant nous croyons impossible d'extirper du cœur humain le sentiment religieux et le sentiment de la liberté, autant nous sommes peu disposé à admettre que les futures sociétés humaines reconnaîlront pour guides les prêtres d'une religion ou les apôtres de la liberté? Appuyés sur des institutions militaires et administratives, les gouvernements n'ont à redouter que le soulèvement des masses populaires, dont les agitateurs sont toujours prêts et ont toujours à mettre en avant les souffrances du peuple; tandis que les classes supérieures où le libéralisme des institutions est surtout apprécié, perdront toujours de leur influence par leur appauvrissement absolu ou relotif par l'émiettement du sol entre les mains des cultivateurs, par le manque de solidité des fortunes mobilières, et par le besoin de places qui en est la suite.
Supposez (ce qu'à Dieu ne plaise!) que nos enfants soient témoins d'un autre déchaînement de la démagogie, et dites auquel des trois partis dont il était question tout à l'heure elle voudra prêter l'oreille. Au troisième apparemment qui, dans les premiers temps, disposera' de la popu-
lation ouvrière d'une ville immense, et de tout l'attirail d'une administration centralisée. Tant que les convoitises excitées n'exigeront, pour se satisfaire, que la ruine de ceux qu'on appelle les riches et les oisifs, il ne faudra pas compter sur une réaction ; paysans et ouvriers des villes se mettront aisément d'accord. Mais on en a bientôt fmi avec les riches et les capitalistes en temps de révolution; et le moment viendra où pour tenir les promesses faites, pour procurer aux ouvriers des grandes villes l'affranchissement de taxes, l'augmentation de salaires, la réduction des heures de travail, il faudra faire contribuer les paysans qui ne s'en soucieront nullement et qui finiront bien par opposer la supériorité du nombre aux avantages de la discipline et de la concentration. Tous les systèmes se réprimeront ainsi à la longue, quoique non sans de déplorables dommages, dans ce qu'ils ont de faux ou d'excessif. Mais peut-être l'humeur chagrine du vieillard perce-t-elle trop dans cette manière d'envisager l'avenir par ses côtés sombres (1).
(1) Celte page était écrite, et les amis de l'auteur avaient la patience d'en entendre le trop fréquent commentaire, bien avant les événements de 1870-71 : en 1872 je ne vois pas de raison pour y rien changer.