‹ Considérations sur la nature et le traitement du choléra-morbusChapitre 34 sur 41 · e cas , guéri · texte numérisé non relu

e cas , guéri

Marie Barbe Kreuschot , femme Issenhoveu , ouvrière , âgée de 38 ans , d'une constitution assez

forte , rue de la boutique n° 998 , est accouchée depuis quinze jours et se trouve encore très-affaiblie , lorsqu'elle ressent inopinément , dans la nuit du 1 2 au i3 octobre i83^ , de vives coliques, des crampes dans les mollets, cle fréquentes déjections séreuses par haut et par bas, ressemblant à une décoction cle riz, etc. Son mari réclame mes soins vers les six heures du matin , et m'informe que sa belle-mère , qui habitait avec lui , vient de succomber au choléra, (a) Je me rends de suite auprès de sa femme , couchée dans le même lit qui avait été occupé par la défunte. La malade est assoupie et dans nu grand affaissement 5 les yeux sont éteints , cachés à moitié sous la paupière supérieure et entourés d'un cercle livide , la pupille dilatée , la figure profondément altérée et portant l'empreinte cholérique , la voix sépulcrale, la langue pâle et refroidie, la respiration ralentie et suffocative , la tête et les extrémités supérieures froides 9 la peau des mains ridée et comme bouillie à la paume des mains , le pouls très-petit , lent et presque imperceptible ; elle éprouve une extrême anxiété, une soif dévorante et de nombreux vomissemens d'une matière aqueuse et blanchâtre ; elle est tourmentée successivement de spasmes dans les mollets et de tranchées très-douloureuses clans l'abdomen ; etc. Je lui fais frictionner la surface dorsale et les membres avec cle l'esprit de vin camphré et de l'ammoniaque 3

(a) Il parait que sa maison était fortement infectée par l'émanation cholérique, puisqu'une personne étrangère très-bien portante y a contracté le choléra immédiatement après y avoir séjourné quelques heures pour soigner Barbe Kreuschot. Cette personne a été sur le champ envoyée à l'hôpital des cholériques par M. le docteur Van der Heyden.

puis elle est chaudement couverte 5 on lui applique aux jambes des cataplasmes de farine de lin chauds et enduits de moutarde '7 je lui prescris une potion d'une infusion de fleurs de camomille avec une once et demie desprit de Mindererus et deux onces de rob de sureau, préparée à la pharmacie des pauvres , et dont elle prend , toutes les demi-heures , deux cuillerées : dans les intervalles , on ne lui donne que de la décoction de riz pour boisson.

Vers les quatre heures après midi , je la revois ; elle a pris sa potion 5 il n'y a aucun changement , sinon qu'elle paraît tant soit peu plus animée; je prescris encore une once et demie d'esprit de Mindererus dans quatre onces d'infusion de fleurs de sureau , pour en prendre une cuillerée de quart d'heure en quart d'heure ; je fais répéter les frictions ammoniacales camphrées et renouveler les cataplasmes sinapisés. Au bout de quelques heures, la chaleur se répand sur toute la surface du corps ; les vomissemens , les selles , les crampes et les tranchées abdominales cessent 5 le pouls se développe; la réaction se montre avec force et donne naissance à une congestion cérébrale très -inquiétante ; mais presque aussitôt il survient un écoulement abondant de sang par le vagin. Je regarde d'abord cet écoulement comme salutaire parce qu'il enlève visiblement l'assoupissement et les autres symptômes de l'affection du cerveau. Cette hémorrhagie , très- considérable , aj^ant duré trois à quatre heures et effrayé les assistans , s'arrête presque immédiatement lorsqu'une sueur copieuse se manifeste chez la malade $ et je me félicite de n'avoir tenté aucun moyen pour combattre cette évacuation véritablement critique.

Le 1 4 , amélioration étonnante : le pouls , maigre îa forte perte de sang éprouvée par la malade, est relevé, la peau universellement chaude et d'une douce moiteur? la physionomie à peu près revenue à son expression naturelle ; les urines reprennent leur cours ordinaire , enfin tout indique que la guérison est prochaine ; la malade ne prend que de la décoction d'orge.

Le 1 5 et le 1 6 , elle va de mieux en mieux $ la convalescence est assurée ; on lui donne de temps en temps un peu de gelée de veau.

Le 1 7 ? je lui permets de faire un usage modéré de café au lait et de sagou cuit dans du bouillon de veau. Les jours suivans ? l'alimentation est convenablement augmentée. Un régime analeptique , observé soigneusement , la ramène bientôt à une santé parfaite.

8o.e cas , terminé par la mort»

François Geefs , âgé de 1 1 ans , d'une constitution débile , fils d'Antoine , ouvrier ? courte rue de Ste.-Anne n° 2024 , est pris tout-à-coup , dans la nuitdu i3 au i4 octobre i832 , de violentes douleurs abdominales? de fortes crampes dans les membres et de nombreuse» déjections liquides par haut et par bas , semblables à une décoction d'avoine. Ce n'est que sur les onze heures que les parens , voyant l'enfant à toute extrémité , réclament mes soins $ mais étant absent , je ne le vois qu'à deux heures et demie après midi. Je trouve le malheureux dans un état d'asphyxie , offrant l'aspect d'un cadavre : le corps est d'une teinte violacée et d'un froid glacial ? la voix presque entièrement éteinte , la

langue pâle et refroidie, le pouls nul, la Respiration ralentie , abdominale et entrecoupée , la face profondément altérée, lesyeux sont enfoncés, fixes , entre-ouverts et entourés d'un cercle noirâtre , la pupille dilatée , les urines supprimées , etc. 5 l'épuisement de la vitalité a fait cesser les crampes, les coliques et les déjections , et le petit malade est tellement cadavérisé qu'en m'approcliant de lui , je lai cru mort. Ce corps pour ainsi dire inanimé , ayant été frictionné , pendant une demiheure, avec une onceet demie d'ammoniaque et quelques onces d'esprit de vin camphré, semble reprendre un peu de vie, éprouve de nouveau quelques crampes et rejette, deux ou trois fois , par haut et par bas une matière aqueuse et blanchâtre. Après les frictions, on l'enveloppe de couvertures de laine en y ajoutant des cruches deau chaude 5 on lui couvre le ventre d'un cataplasme émollient et les jambes de cataplasmes de farine de lin chauds et couverts d une couche de moutarde , et on lui administre , de quart d'heure en quart d'heure , une cuillerée d'une potion de quatre onces d'infusion de fleurs de camomille avec une once et demie d'esprit de Mindererus et deux onces de rob de sureau , préparée chez M. le pharmacien Beyle.

Vers les huit heures du soir , je remarque que le malade est un peu ranimé, que les extrémités inférieures se sont réchauffées faiblement , et qu'il demande à boire, mais d'une voix creuse et affaissée 5 sa potion est prise 5 je lui prescris encore une once et demie d esprit de Mindererus dans une infusion de fleurs de camomille. A minuit , je revois le malade ; il vient d'achever sa seconde potion. N'observant aucun changement dans

son état , je la fais réitérer. On lui donne de l'eau d orge pour boisson (a).

Le i5 , à six heures du matin, je le trouve plus animé 5 le pouls se fait sentir à l'artère radiale; les extrémités inférieures sont d'une chaleur plus prononcée ; mais la tête et les extrémités supérieures restent froides et glacées ; il est moins assoupi et demande souvent à Loire 5 les vomissemens , les selles et les spasmes n ont plus reparu depuis minuit. Je lui fais frotter de nouveau le dos et les membres avec un morceau de laine chaud et imbibé d'ammoniaque et d'esprit de vin camphré 3 je fais ensuite couvrir la colonne vertébrale d'un large vésicatoire , changer les cataplasmes sinapisés et renouveler l'application de la chaleur par des couvertures chauffées et par des cruches d'eau chaude; et bien que le petit malade ait déjà pris quatre onces et demie d'esprit de Mindererus , je lui prescris encore une once de cette préparation ammoniacale dans trois onces d'infusion de fleurs de tilleuls , à prendre par cuillerées. Je le revois vers les onze heures $ la réaction commence à s'opérer 5 je fais répéter la dernière potion.

Sur les trois heures après midi , je remarque que le corps est entièrement réchauffé': la réaction se fait fortement 5 les cataplasmes sont enlevés , et le malade ne prend plus qu'une solution de gomme arabique.

Le 16, à ma visite du matin, amélioration remarquable : toute la surface du corps est d'une chaleur

(a) Je ferai remarquer ici que , dans le traitement du choléra , j'ai toujours fait prendre la boisson tiède dans les deux premières périodes , froide lorsque la réaction était forte , et de nouveau tiède dès que la sueur coulait.

douce et d'une bonne moiteur , le pouls relere' , la voix distincte , l'assoupissement a cesse' 5 l'excrétion urinaire se fait ; deux selles d'une couleur jaune-verdâtre viennent de signaler le retour de la bile dans le canal alimentaire ; le petit malade couvre ma main de baisers pour me témoigner sa réconnaissance du changement favorable qu'il éprouve 5 enfin l'état de cet intéressant enfant est amélioré d'une telle manière qu'il paraît être à la veille de la convalescence. Je ne lui prescris que quelques onces de mucilage de gomme arabique avec du sirop de tridace. Vers les onze heures , je retourne auprès de lui ; rien n'est venu affaiblir mon espoir de le sauver.

Je ne suis pas peu surpris , lorsque sur les huit heures du soir , je revois le malade , retombé dans l'affaissement : une humidité visqueuse couvre le corps 9 la tête et les membres sont d'un froid glacial , le pouls presque imperceptible 9 les yeux tournés en haut et à moitié fermés 9 la pupille dilatée 5 il y a assoupissement profond , respiration suspirieuse , etc. J'apprends que l'état de l'enfant est empiré depuis environ deux heures , et qu'on a négligé de tenir chaudement ce malheureux , resté , pendant tout l'après-midi , sans être couvert , malgré mes exhortations à observer ponctuellement les soins hygiéniques. Des frictions ammoniacales camphrées , l'application de cataplasmes sinapisés et de la chaleur par des couvertures et par des cruches d'eau chaude , l'emploi du camphre à l'intérieur et de lavemens d'acétate d'ammoniaque, tout cela n'a pu arrêter la mort , arrivée le lendemain 3 vers les six heures du matin.

Je ne doute pas que le refroidissement n'ait été la cause du changement funeste et inattendu où j'ai trouvé l'enfant, le 1 6 octobre au soir 5 car, dans le choléra, un rien peut détruire le pronostic le plus favorable et ôter au médecin l'espoir le mieux fondé de sauver le malade. Lors de la réaction , il y a une exaltation de la sensibilité , et Ton ne saurait être trop scrupuleux à éviter l'impression du froid et tout ce qui est capable d'interrompre ou de détourner de sa destination ce mouvement nécessaire pour amener la maladie à une terminaison heureuse : il faut , ainsi que je l'ai déjà dit, ne pas le troubler, tant qu'il est modéré et qu'il ne se complique pas de congestions ou d'inflammations viscérales. Dès que la réaction s'opère , le moment est arrivé de prendre les plus grandes précautions et de ne pas s'en relâcher jusqu'à l'entier rétablissement. Mais il est malheureusement difficile de faire comprendre à des gens stupides toute l'importance de cette vérité. Je m'en suis souvent convaincu chez les pauvres pendant la durée de l'épidémie cholérique : aussitôt qu'il y avait apparence d'amélioration , ils croyaient pouvoir sans risque se dispenser de suivre les conseils du médecin. Il fallait exercer sur eux la surveillance la plus active ; sans cela il était à peu près impossible d'obtenir des succès dans le traitement. Que de visites ne leur ai-je pas faites jour et nuit pour surveiller l'exécution de mes ordonnances î Que de fois n'ai-je pas dû employer tous les moyens imaginables de persuasion, douceur , réprimande et menace , pour les déterminer à se soumettre fidèlement à mes avis ! Mais je dois ajouter que , si ma sollicitude pour eux , lors de cette terrible maladie ,

a rencontré quelque fois des contrariétés a je ne regrette point de leur avoir sacrifié mon temps et de les avoir aidés autant que ma position le permettait ; j'en ai été amplement récompensé par la vive satisfaction que j'ai éprouvée à leur être utile et par la reconnaissance qu'un grand nombre d'entre eux ne cessent de me témoigner jusqu'à ce jour ; et si jamais pareille circonstance se représentait ? ils me trouveraient toujours prêt à leur prodiguer mes soins et à les assister de tous mes moyens.

Page 1